ALGERIE : l'histoire refuse l'effacement

Publié le par FSC

 

 

Juin 1956 – Juin 2026

Henri Maillot et Maurice Laban : 70 ans après, l’histoire refuse l’effacement

mardi 9 juin 2026

Il y a soixante-dix ans, le 5 juin 1956, dans la région de Lamartine, aujourd’hui El Karimia, tombaient au champ d’honneur Henri Maillot, Maurice Laban, Belkacem Hanoun, Djillali Moussaoui et Abdelkader Zalmat. Soixante-dix années nous séparent de ce jour où ces combattants de la liberté furent encerclés par les forces coloniales françaises et choisirent de poursuivre le combat jusqu’au sacrifice suprême. Pourtant, le temps n’a pas effacé la portée de leur engagement. Leur histoire continue d’interroger notre rapport à la mémoire nationale et à la vérité historique.

Rendre hommage aujourd’hui à Henri Maillot et à Maurice Laban, c’est rappeler une réalité que certains courants idéologiques et certaines lectures sélectives de l’histoire ont tenté de minimiser, voire d’effacer : la participation des communistes algériens à la guerre de Libération nationale fut réelle, profonde et souvent héroïque. Elle s’est exprimée dans les maquis, dans les réseaux clandestins, dans les organisations syndicales, dans les prisons coloniales, sous la torture et jusque devant les pelotons d’exécution. Elle fut payée au prix du sang.


L’histoire de la Révolution algérienne appartient à l’ensemble du peuple algérien. Elle ne saurait être confisquée par une mémoire unique ni réduite à une seule sensibilité politique. Dès les premières années de l’insurrection, des militants communistes algériens choisirent de mettre leurs forces au service de la lutte anticoloniale. Certains étaient déjà engagés depuis des années dans les combats démocratiques, sociaux et antiracistes. D’autres rejoignirent rapidement les structures clandestines ou les maquis. Beaucoup tombèrent avant même d’avoir vu l’Algérie indépendante.


Henri Maillot appartient à cette génération de militants pour lesquels l’engagement n’était pas un discours mais un acte. Né à Alger en 1928, élevé dans les quartiers populaires du Clos Salembier, il rejoint très jeune les organisations de jeunesse communistes et participe à toutes les luttes qui marquent son époque. Lorsque la guerre de Libération éclate, il comprend que l’heure des choix décisifs a sonné. Rappelé sous les drapeaux au sein de l’armée française, il refuse de servir la machine coloniale contre son propre peuple.
Pendant plusieurs mois, avec d’autres militants des Combattants de la Libération, organisation créée par le Parti communiste algérien, il prépare l’une des opérations les plus audacieuses de la guerre. Le 4 avril 1956, il détourne un camion militaire chargé d’un important stock d’armes et de munitions. Ce matériel sera acheminé vers les combattants de l’ALN qui souffrent alors d’un cruel manque d’armement. L’impact militaire de l’opération est considérable. Son impact politique l’est davantage encore.
La presse colonialiste crie à la trahison. Mais pour le peuple algérien, l’action de Maillot représente une victoire morale éclatante.

Elle démontre que la cause de l’indépendance dépasse les frontières artificielles dressées par le système colonial entre les communautés. Dans la déclaration qu’il adresse alors à la presse, Henri Maillot écrit ces mots demeurés célèbres : « Je ne suis pas musulman, mais je suis Algérien. » Peu de phrases auront résumé avec autant de force l’esprit profond de la Révolution algérienne. Face à un ordre colonial fondé sur la division, l’exclusion et les privilèges, Maillot affirme que l’appartenance à la nation se construit dans le combat partagé pour la liberté.
À ses côtés se trouve Maurice Laban. Son parcours relie plusieurs des grands combats émancipateurs du XXe siècle. Militant communiste, volontaire des Brigades internationales durant la guerre d’Espagne, il avait déjà affronté le fascisme lorsque celui-ci menaçait l’Europe. Pour sa génération, l’antifascisme et l’anticolonialisme relevaient d’un même combat contre l’oppression et la négation des droits des peuples. Installé en Algérie, il s’engage aux côtés du mouvement national et rejoint les maquis lorsque la lutte armée devient une nécessité historique.
À quarante-deux ans, alors que beaucoup auraient pu choisir la prudence, Maurice Laban choisit le risque et le combat. Le 5 juin 1956, il tombe aux côtés d’Henri Maillot. Leur mort symbolise la rencontre entre l’aspiration nationale du peuple algérien et les idéaux universels de justice, de liberté et de solidarité humaine.


Le sacrifice de Maillot et de Laban ne constitue pas un épisode isolé. Derrière ces deux figures emblématiques se trouvent des centaines de militants communistes algériens connus ou anonymes qui ont participé à la guerre de Libération. Certains ont combattu dans les maquis de l’ALN après les accords conclus entre le FLN et le PCA. D’autres ont assuré des missions de liaison, de renseignement, de transport d’armes ou de propagande clandestine. Beaucoup ont été arrêtés, internés, torturés ou assassinés.
Le nom de Fernand Iveton reste associé à l’une des pages les plus tragiques de cette histoire. Seul Algérien d’origine Européenne guillotiné pour sa participation à l’indépendance algérienne, il refusa jusqu’au bout de renier ses convictions. Maurice Audin mourut sous la torture après son arrestation par les parachutistes français. Henri Alleg révéla au monde les méthodes de la répression coloniale. Bachir Hadj Ali, Abdelkader Guerroudj, Sadek Hadjerès et tant d’autres connurent la clandestinité, la prison ou l’exil.
Le sang de ces militants s’est mêlé à celui des dizaines de milliers de chouhada de la Révolution. Leur sacrifice appartient à la mémoire nationale au même titre que celui de tous les patriotes tombés pour l’indépendance.


Reconnaître cette réalité historique n’enlève rien à personne. Elle ne retire aucun mérite aux autres composantes du mouvement national. Au contraire, elle permet de mieux comprendre la richesse et la diversité de la lutte de Libération. La grandeur de la Révolution algérienne réside précisément dans sa capacité à rassembler des hommes et des femmes issus d’horizons différents autour d’un objectif commun : mettre fin à cent trente-deux années de domination coloniale.


Soixante-dix ans après la disparition de Maurice Laban et d’Henri Maillot, leur exemple demeure d’une actualité saisissante. Il rappelle que l’histoire d’un peuple ne peut être amputée sans dommage. Il rappelle que la mémoire nationale ne se construit ni sur l’oubli ni sur l’exclusion. Il rappelle surtout que l’Algérie indépendante est l’œuvre de tous ceux qui ont choisi son camp lorsque cela signifiait risquer leur liberté ou leur vie.
Face aux tentatives d’effacement, face aux réécritures partisanes de l’histoire, leur parcours demeure un témoignage irréfutable. Ils ont choisi l’Algérie quand d’autres défendaient encore l’ordre colonial. Ils ont choisi le peuple quand d’autres s’accrochaient à leurs privilèges. Ils ont choisi le sacrifice plutôt que la résignation.
C’est pourquoi, soixante-dix ans après leur disparition, l’Algérie fidèle à sa mémoire et à ses martyrs continue de reconnaître en Henri Maillot et Maurice Laban deux de ses fils les plus courageux.
Gloire à tous les chouhadas tombés pour que l’Algérie advienne à elle-même.

 

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