Le grand blues des libraires face à la chute des ventes de livres
Par Nicole Vulser
Le Monde du 09 juillet 2026
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| Valérie Rochette (à gauche), gérante de la librairie Un monde à soi, conseille une cliente, à Roanne (Loire), le 7 juillet 2026. BRUNO AMSELLEM/DIVERGENCE POUR « LE MONDE » |
Alors que les Français se détournent de la lecture au profit du temps passé sur les écrans, les professionnels font face à des difficultés croissantes. Sauramps, à Montpellier, a été placé en liquidation judiciaire, Furet du Nord et Decitre sont en redressement judiciaire, tandis que nombre d’indépendants tentent de diversifier leurs activités pour tenir.
A première vue, les turpitudes géopolitiques autour du détroit d’Ormuz semblent bien éloignées des rayons ouatés des librairies françaises. Pourtant, comme nombre de commerces, ces dernières ont souffert du choc énergétique engendré par la guerre au Moyen-Orient.
« Dès que le prix à la pompe augmente, les affaires s’arrêtent », confie ainsi Ingrid Ledru, gérante de la librairie Le Livre en fête, installée en territoire rural, dans la ville de Figeac (Lot). Face à la flambée du coût de l’essence, nombre de ses lecteurs ont dû faire des arbitrages dans leurs dépenses et ont réduit leurs achats de livres. Cela s’est traduit par « une chute des ventes de 11 % à 15 % depuis mars », raconte-t-elle. Ce qui l’a contrainte à ne pas renouveler le contrat à durée déterminée (CDD) d’un employé en avril et à diminuer « drastiquement » ses commandes de livres.
Le secteur de la librairie traverse une zone de turbulences. Depuis fin avril, les mastodontes Gibert, Furet du Nord et Decitre ont été placés en redressement judiciaire. Gibert, premier libraire indépendant de France, espère se relancer grâce aux livres d’occasion. Le groupe Nosoli, qui chapeaute Furet du Nord et Decitre, a dû se résoudre à annoncer, le 30 juin, la fermeture, dans les prochaines semaines, de 11 de ses 27 magasins – dont la librairie historique lyonnaise, située place Bellecour –, et à supprimer jusqu’à 163 postes sur 600. Une nouvelle coupe claire, après avoir déjà baissé le rideau de cinq librairies en 2024.
Faute de repreneur, le tribunal de commerce de Montpellier a prononcé, vendredi 3 juillet, la liquidation judiciaire de Sauramps. Une institution depuis quatre-vingts ans dans la préfecture de l’Hérault, devenue gravement déficitaire. Les 54 salariés des sites de Montpellier et d’Alès (Gard) ont perdu leur emploi, et les deux magasins ont fermé leurs portes. Ces défaillances se solderont, en cascade, par des impayés très lourds pour les éditeurs.
Explosion des coûts fixes
Comment expliquer ce marasme, après la fugace embellie des années qui ont suivi la pandémie de Covid-19 ? Les lecteurs étaient retournés en nombre dans les librairies après les confinements. Mais depuis, l’explosion des coûts fixes, comme celle des loyers de centre-ville et des prix de l’énergie, s’est ajoutée au déclin structurel des ventes de livres neufs, estimé à 6 % entre janvier et fin mai par le Syndicat de la librairie française (SLF). Concurrencée par les écrans, la lecture baisse elle aussi tendanciellement : selon le baromètre 2025 du Centre national du livre (CNL), réalisé par Ipsos, les Français ne consacrent plus en moyenne que 31 minutes par jour à la lecture de livres, soit dix minutes de moins qu’en 2023 ; seuls 63 % déclarent avoir lu au moins cinq livres au cours des douze derniers mois, en baisse de 6 points en deux ans.
En outre, la concurrence toujours plus exacerbée du commerce en ligne, d’Amazon et des plateformes de vente de livres d’occasion perturbe aussi ce marché. Et la réduction des aides au Pass culture a immédiatement freiné les achats des adolescents en librairie. La dernière étude du CNL montre également que « pour leurs loisirs, les jeunes passent toujours dix fois plus de temps sur les écrans qu’à lire des livres ». Et qu’ils ne consacrent plus que dix-huit minutes par jour à la lecture « loisir » soit huit minutes de moins qu’en 2016.
Depuis plusieurs années, le cabinet Xerfi classe les librairies parmi les commerces les moins rentables de l’Hexagone. Les plus fragiles tombent dès que la conjoncture se retourne. Le CNL a d’ailleurs comptabilisé qu’en 2025, en France, le nombre de fermetures de librairies (85) a dépassé celui des ouvertures (83). Et les procédures collectives sont reparties à la hausse cette même année, ajoute Guillaume Husson, délégué général du SLF. Aux yeux de la présidente de ce syndicat, Alexandra Charroin-Spangenberg, le malaise « n’épargne personne, toutes les tailles de librairie sont touchées : les grosses, les plus petites et les moyennes ». Un bilan assez glaçant.
Valérie Rochette, gérante d’Un monde à soi, à Roanne (Loire), a dû elle aussi réduire la voilure. « Depuis un an et demi, c’est plus tendu, la fréquentation baisse, le panier moyen se contracte », reconnaît-elle. Certains clients renoncent à acheter des nouveautés et lui disent franchement : « Je vais attendre que cela sorte en poche », signe d’une baisse du pouvoir d’achat. « Pour la rentrée, dit-elle, là où je prenais dix à douze exemplaires d’un roman il y a trois ans, je n’en prends plus que huit. Je fais l’impasse sur certains premiers romans que je commanderai plus tard », en fonction de la demande. Mme Rochette, qui dirige la seule librairie généraliste indépendante installée dans le centre de cette ville de 35 000 habitants, a également dû repousser l’embauche d’un quatrième salarié en contrat à durée indéterminée (CDI), quitte à « se débrouiller avec un CDD pendant les périodes plus denses ».
Puzzles et cafés
Pour tenir et regonfler leur rentabilité, certaines librairies se diversifient en vendant de la papeterie ou en ouvrant un coin café ou un salon de thé, des ateliers d’écriture, voire de théâtre ou de poterie. Serge Wanstok, directeur de La Galerne, au Havre (Seine-Maritime), réalise 6 % de son chiffre d’affaires grâce au « hors livres » : le café au centre du magasin, la papeterie, des puzzles mais aussi des chaussettes. « J’en ai vendu 800 paires en décembre 2025, c’est plus rentable que la vente des livres », confie-t-il. Tout en se justifiant : « J’ai pu me diversifier parce que le magasin est très grand – 1 300 mètres carrés – et que cette offre peut s’effectuer sans diminuer le nombre d’ouvrages (75 000) ».
Cette diversification permet en outre d’attirer un autre public. Dans certaines petites villes et territoires ruraux, elle fait également des librairies un lieu de vie culturelle locale important, de rencontres et d’échanges, à l’exemple des librairies-cafés Elizabeth & Jo, à Plougastel-Daoulas, ou Livres In Room, à Saint-Pol-de-Léon, toutes deux situées dans le Finistère.
Dans les librairies Furet du Nord, la vente de jeux, papeterie et loisirs créatifs n’a toutefois pas suffi. Certaines initiatives plus baroques ont également vu le jour. Solène Chavanne, cofondatrice de Mon Chat Pitre, à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), vante par exemple sa « première ronron librairie d’Europe ». Huit chats issus de refuges se promènent et dorment dans cette librairie généraliste, au milieu de 11 000 ouvrages. Ce concept a été décliné sous licence à Colmar, Bordeaux, Versailles, Toulouse et Albi. Bien que les félins aient été parrainés par les écrivains Maxime Chattam, Melissa Da Costa ou Bernard Werber, « le CNL ne nous soutient pas, parce qu’il n’a pas jugé notre concept convaincant », déplore la patronne du lieu.
Ces stratégies de diversification, Antoine Gallimard, président du groupe Madrigall, les a violemment critiquées le 3 juin sur France Culture : « Comme s’il fallait faire autre chose, comme si les gens ne croyaient pas au livre ! », s’est-il agacé. Philippe Robinet, patron de Calmann-Lévy (Hachette Livre), a renchéri à l’antenne : « Une librairie, c’est fait pour vendre des livres ! » Des critiques qui ont heurté certains libraires. Ils ont eu le sentiment d’une certaine coupure entre le monde de l’édition parisienne et leur quotidien.
Mais dès lors, comment sortir de la crise ? « Nous disposons de très peu de leviers pour augmenter nos marges », a déploré Alexandra Charroin-Spangenberg lors des dernières rencontres nationales de la librairie, qui se sont tenues à Rennes les 7 et 8 juin. « Si nous défendons le prix unique du livre, nous dénonçons des iniquités au sein de la filière », a-t-elle affirmé, attaquant les éditeurs.
Moins bien traités qu’Amazon
Alors que les libraires investissent, selon elle, dans leur boutique et font appel à du personnel qualifié pour offrir un service de qualité à leurs clients, ils restent en effet moins bien traités qu’Amazon ou la grande distribution. Depuis 1981, une loi visant à protéger la filière impose qu’un ouvrage soit vendu au même prix (fixé par l’éditeur) partout pour les lecteurs (avec une réduction allant jusqu’à 5 % du prix du livre dans certains cas). Mais pour un livre vendu à 22 euros, par exemple, une grosse librairie indépendante perçoit 7,92 euros de la part de l’éditeur, tandis que la Fnac, Amazon ou Leclerc se voient attribuer 8,80 euros.
Dans le détail, les principaux groupes d’édition – Hachette, Madrigall, Editis, Actes Sud ou encore L’Ecole des loisirs – accordent en effet une « remise » de 36 % du prix du livre aux principales librairies, qui monte à 40 % pour Amazon, la Fnac ou Leclerc. Remise qui dépasserait même « les 45 % » en prenant en compte les divers avantages annexes accordés à ces grands groupes, en plus des coûts de transport moins élevés dont ils bénéficient, souligne la présidente du SLF, qui réclame une remise d’au moins 38 % pour les librairies.
Ingrid Ledru, également présidente de la commission écologie du SLF, estime que ce seuil lui permettrait « d’augmenter [s]es libraires. Ils font un travail exigeant qui n’est pas rémunéré à sa juste valeur », dit-elle. Le syndicat « demande aux pouvoirs publics de faire respecter l’article 2 » de la loi de 1981 sur le prix unique du livre (loi Lang), qui « impose que le qualitatif soit mieux rémunéré que le quantitatif. Et donc qu’une librairie de qualité soit mieux rémunérée qu’Amazon », a affirmé Alexandra Charroin-Spangenberg.
Ce combat ne convainc toutefois pas l’ensemble des 3 400 libraires indépendants de France. Les positions du SLF divisent. « S’enfermer dans l’idée du blues de tous les libraires et jouer les pleureuses, c’est la négation du métier. Et cela peut aboutir à une perte de confiance des banquiers. Beaucoup de libraires croient encore aux livres », assure Didier Grevel, délégué général de l’association pour le développement de la librairie de création. Et beaucoup, il est vrai, rechignent à se plaindre, parce qu’avant d’être des commerçants ils sont des amoureux des lettres, engagés pour soutenir les auteurs auxquels ils croient.
« Le prix unique du livre ne doit absolument pas être remis en cause, ce serait une catastrophe pour la diversité éditoriale et les librairies indépendantes. Or, si on commence à toucher à cette loi, tout devient flou », redoute Marija Meresse, gérante des Champs magnétiques, une librairie du 12e arrondissement de Paris. De la même manière, elle estime « qu’il faut revoir les remises accordées par les éditeurs, mais avec plus de nuances et pas de manière aveugle ».
« Certes tout le monde est crispé et les marges de manœuvre sont faibles, mais il faut être extrêmement prudent sur les solutions avancées, ajoute Nicolas Trigeassou, directeur de la librairie Le Square, à Grenoble. Si on dit que l’on est trop contraints par le prix unique du livre, tout peut s’effondrer. » Beaucoup redoutent une évolution vers le modèle à l’anglo-saxonne, au sein duquel il n’y a pas de prix unique du livre et la diversité éditoriale est limitée : dans les librairies américaines et britanniques, les best-sellers écrasent les ventes. Mêmes inquiétudes chez Mathieu Baussart, codirecteur de la librairie Passages, à Lyon, pour qui « la librairie indépendante existe depuis 1981 » uniquement grâce « au pilier de la loi Lang ».
Et les passionnés restent légion dans cette profession, prêts à accepter les faibles revenus qui vont avec. A Guillestre (Hautes-Alpes), un village de 2 300 habitants, Estelle Arnaud a repris fin 2024 La Page Queyras, une petite librairie de 80 mètres carrés qui offre un solide rayon de littérature de montagne. « J’ai une clientèle fidèle, engagée, qui préfère soutenir le commerce local », dit-elle. Son chiffre d’affaires a crû de 15 % en un an. Un exploit. « J’arrive à payer les livres, les remboursements d’emprunt pour les travaux, et je me paie 1 200 euros par mois », détaille-t-elle. Moins que le smic, donc. « Mais, dit-elle, on se fait tellement plaisir, je me régale avec mes clients. C’est une autre forme de rémunération. »
