« Mon rayon de soleil » : Josiane et Nathalie, deux aides à domicile sur le pont en pleine canicule à Paris
Audrey Bonn
L'Humanité du 15 juillet 2026
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| Nathalie et Josiane se promènent avec leur bénéficiaire, Nicole Jankowski, dans le hall de son immeuble le jeudi 9 juillet avenue Philippe Auguste, à Paris. © Audrey Bonn / L'Humanité |
Alors que les personnes de plus de 75 ans ont déjà payé un lourd tribut aux canicules successives, Josiane et Nathalie, agentes de la Ville de Paris, s’assurent, tout au long de leur tournée en binôme dans le 11e arrondissement, de la bonne santé des bénéficiaires du service municipal d’aide à domicile.
« Bonjour Monsieur Joncour, comment allez-vous ? » Il est 8 h 30, et Josiane Laurent vient de commencer sa journée de travail. Tout en haut d’un immeuble de la rue Mercœur, dans le 11e arrondissement, elle rejoint Nathalie, sa collègue aide à domicile de la Ville de Paris, dans le petit appartement où Jean-Luc Joncour vit depuis toujours.
Alors que les températures ont dépassé les 35 °C la semaine dernière dans la capitale, ni famille ni amis n’ont frappé à la porte du studio pour s’assurer que les pointes caniculaires y étaient vivables. Casquette sur la tête, Nathalie est donc venue tôt ouvrir portes et fenêtres.
Immobilisé dans son fauteuil, Jean-Luc Joncour râle beaucoup, contre sa sonde urinaire, contre le ventilateur et même contre les aides à domicile qui viennent le voir deux fois par jour. Puis il s’interrompt pour demander : « Nathalie, je peux fumer ? » « Mais oui, allez-y ! » « Vous, je vous aime bien », sourit-il. Sur la petite table, à côté du paquet de cigarettes, une grande bouteille d’eau, que Josiane et Nathalie prennent soin d’emplir de nouveau avant de repartir vers d’autres visites.
Un rôle essentiel de lien social
Dans la rue, la chaleur est déjà étouffante. Chaque jour, les deux femmes arpentent l’arrondissement pour visiter « de quatre à cinq bénéficiaires », précise Josiane. Elle est aide à domicile depuis deux ans, Nathalie depuis huit. Pour toutes les deux, ce métier est d’abord une évidence.
« Les personnes âgées ont tellement à apporter. Pourtant, en France, elles sont laissées-pour-compte », s’indignent-elles. Lorsque les températures grimpent, cette solitude devient d’autant plus dangereuse. « Un matin, je suis rentrée chez un monsieur où il faisait si chaud qu’il avait dû suer au moins 5 litres d’eau », se souvient Nathalie.
Pendant la canicule, la déshydratation est l’une des principales causes de mortalité pour les personnes âgées. Celle de fin juin a fait 513 victimes de plus de 75 ans, une augmentation de 85 % pour cette tranche d’âge sur la période, a relevé SOS Médecins.
Face à cette situation d’urgence, « les aides à domicile sont très importantes pour surveiller tout signe de détérioration de leur santé, pointe Maxime Crosnier, adjoint au maire de Paris chargé des seniors. La Ville emploie 400 agents, en grande majorité des femmes. Elles réalisent deux cent cinquante mille heures d’intervention par an, pour environ 2 500 bénéficiaires. »
Pour ces derniers, ces aides à domicile « jouent aussi un rôle essentiel de lien social », souligne le maire adjoint : « Elles sont parfois la seule personne qu’ils verront de la journée ».
À 10 h 30, non loin du boulevard Voltaire, Eyda Machin accueille Josiane et Nathalie avec son déambulateur, le sourire aux lèvres. Aujourd’hui, elle a mis sa « plus belle robe », la félicitent-elles. Tout n’est que couleur chez l’octogénaire : son maquillage vif assorti à sa tunique bleue, ses cheveux rouges coupés court, les nombreux bibelots qui remplissent les étagères. La fenêtre est ouverte sur « le parc en face de chez elle, qu’elle appelle son jardin », s’amuse Josiane. Habituellement, elles descendent s’y promener, mais en temps de canicule, la vieille dame ne sort plus.
Alors à la place, Eyda Machin s’installe sur son lit, en face du ventilateur et des stores à demi baissés. « Quand il fait chaud, il faut mettre les papattes en l’air », déclare-t-elle en surélevant ses jambes. Réfugiée politique cubaine, écrivaine, photographe, poète, Eyda Machin a vécu aux États-Unis, au Venezuela puis à Paris, et a parcouru le monde.
Dans le petit appartement, les grandes valises rangées en haut de l’armoire et les innombrables photos sur les murs témoignent de ses voyages autour du globe. Avec elle, Nathalie et Josiane discutent, font la vaisselle, passent la serpillière.
Horaires adaptés
Pour les aides à domicile, la chaleur rend encore plus éprouvant « un métier déjà très dur, reconnaît Maxime Crosnier. Pendant les canicules, des horaires adaptés sont mis en place afin d’éviter les heures les plus difficiles de la journée ». « Parfois, j’ai pu commencer à 7 h 30 plutôt que 8 h 30 », acquiesce Josiane. « Mais il finit toujours par faire chaud », remarque Nathalie.
Autre critère d’adaptation, « les missions non essentielles, comme le ménage, sont annulées pour privilégier la santé des bénéficiaires comme des aides à domicile », ajoute l’adjoint. Pourtant, il le reconnaît, la mairie « doit aller encore plus loin en matière d’équipements, qu’il s’agisse de ventilateurs ou même de tenues spéciales adaptées à la chaleur ».
L’ombre se fait rare sur l’avenue Philippe-Auguste où Josiane et Nathalie se rendent chez leur dernière bénéficiaire, qui reçoit une visite tous les jours pendant la canicule. Il n’est pas midi quand elles frappent à la porte. Pourtant, l’appartement de Nicole Jankowski est déjà plongé dans une semi-obscurité.
« Vivre toute la journée volets fermés, c’est dur pour le moral, soupire l’enseignante à la retraite. En ce moment, tout le monde est soit parti en vacances, soit à l’hôpital. » Heureusement, il reste Olivier, le gardien. « Chaque été, il lui installe la climatisation », raconte Josiane. Malgré tout, la température de l’appartement frôle les 30 °C, signale un thermomètre.
Sous ses mèches blondes, le visage de la vieille dame semble un peu triste. Mais au contact de son aide à domicile, elle s’anime, sourit, s’agace gentiment quand elle l’appelle « Madame Jankowski » plutôt que « Nicole ».
Escortée de ses deux visiteuses et de son déambulateur, elle descend se promener dans le hall de son immeuble, son refuge quand la chaleur l’empêche de sortir. Là, au milieu des plantes, les discussions vont bon train. Le temps de remonter pour déjeuner et il est déjà temps de se séparer, seulement jusqu’au lendemain. Au moment de faire la bise à Josiane, la vieille dame sourit : « Vous savez comment je l’appelle ? Mon rayon de soleil. »
