Canicule : les étudiants en médecine, un renfort bon marché dans les hôpitaux publics
Cécile Rousseau
L'Humanité du 09 août 2026
Lors des épisodes de forte chaleur cet été, les étudiants en médecine ont été sollicités par le gouvernement pour prêter main-forte aux services d’urgence. S’ils sont nombreux à saluer une expérience formatrice, la reconnaissance de leur dévouement n’a, encore une fois, pas été à la hauteur.
« Quand je suis arrivé en tant qu’aide-soignant aux urgences, j’ai été accueilli royalement : les personnels étaient super heureux », se souvient Stéphane (1), externe en quatrième année de médecine dans un centre hospitalier des Yvelines. Au plus fort de la canicule, fin juin, cet étudiant n’a pas hésité deux secondes avant de venir prêter main-forte, sur ses jours de congé, à ce service surchargé.
« En réalité, je me suis aussi retrouvé à filer des coups de main aux praticiens en faisant des points de sutures, explique-t-il. Même si on galérait à trouver des ventilos, que tout le monde courrait dans tous les sens, il y a aussi eu beaucoup d’entraide entre les professionnels. Je suis content de m’être investi à fond. »
Faute d’anticipation, la ministre de la santé, Stéphanie Rist, n’a pas seulement commandé en catastrophe 33 000 climatiseurs pour les hôpitaux. Le 26 juin, un arrêté a été publié qui permet aux élèves ayant validé leur deuxième année de médecine, de pharmacie ou de maïeutique (contre la troisième année de médecine auparavant – NDLR) de venir aider en tant qu’assistant de régulation médicale (ARM) au Samu, alors confronté à une hausse du volume d’appels de 80 %.
« Sur les 20 ARM de service, 6 sont étudiants »
Volontaire pour participer à l’effort dans un hôpital public en surtension face à l’afflux de patients et dont les températures flambaient à l’intérieur de certains services, le jeune homme a accepté plusieurs casquettes.
« On m’a proposé ensuite de devenir ARM, c’était une super expérience ! Même si nous aurions dû avoir cinq jours de formation et que finalement nous avons commencé directement. Après, je n’étais pas en contact avec les personnes qui appelaient le 15 mais avec les pompiers et les ambulanciers. J’étais supervisé par un médecin qui n’était pas toujours disponible, donc on mettait parfois un peu plus de temps à répondre… » L’externe, payé en temps normal 270 euros par mois, a accepté de prolonger cette mission cet été afin de multiplier son salaire par cinq.
Alors que se profile une nouvelle canicule cette semaine, Stéphane n’est pas dupe de son statut de main-d’œuvre très bon marché : « J’ai demandé une modification de mon contrat d’ARM car on m’avait qualifié d’agent de bionettoyage, sans doute pour essayer de grappiller sur ma rémunération, observe-t-il. Je refuse aussi que nous servions de caution pour ne pas embaucher de vrais assistants de régulation médicale et ne pas les revaloriser. Sur les 20 ARM du service, six sont désormais des étudiants en médecine… »
La corvéabilité a des limites
Depuis la crise du Covid, ces externes et internes, déjà piliers de l’hôpital public, ont certes l’habitude d’être sollicités. Mais la corvéabilité a des limites. « Au tout début de l’épisode, nous avons eu des remontées : les rémunérations n’auraient pas toujours été à la hauteur des gestes effectués, pointe Thibault Patey, président de l’Association nationale des étudiants en médecine de France (Anemf). Il y a aussi eu un manque d’organisation, dans cette mobilisation. »
Selon Arthur Poncin, président de l’Intersyndicale nationale des internes (Isni), les nombreux plans blancs déclenchés un peu partout sur le territoire ont entraîné une réquisition de milliers d’internes, par endroits, un peu chaotique : « On aurait pu faire ça autrement, en prenant les personnes volontaires dans les services pour effectuer des gardes et non pas en les assignant. Les gardes ont été payées normalement alors qu’elles auraient pu être majorées. Le cadre législatif reste flou alors que nous représentons 40 % de l’effectif médical des hôpitaux. »
Émile, interne en ophtalmologie, déplore que la reconnaissance s’arrête aux « mercis » de la part du gouvernement : « Un coup, nous sommes des étudiants, payés au lance-pierre, mais quand on a besoin de nous, nous sommes déjà des praticiens que l’on met en première ligne, c’est comme ça les arrange. »
Le futur ophtalmo, qui rappelle que les internes effectuent 80 % des prescriptions à l’hôpital, reste marqué par la dégradation des conditions de travail durant les canicules : « Nous ne pouvions opérer que jusqu’à 11 heures. Nous avons dû reporter certaines interventions car la climatisation ne permettait même pas d’atteindre les 25 degrés dans le bloc opératoire, qui est la température limite pour opérer. On était trempés de sueur, c’était horrible. »
« Il y a une surmortalité hallucinante »
Alors que l’épisode de fin juin a provoqué près de 6 000 morts supplémentaires – un record depuis la séquence historique de 2003 – Gabriel (1), interne en soins palliatifs, qui cumule 60 heures de travail hebdomadaires en moyenne, comme l’immense majorité de ses consœurs et confrères, a été percuté de plein fouet par ces décès en cascade.
« Il y a eu une surmortalité hallucinante dans notre service. En quelques jours, nous avons perdu la quasi-totalité de nos patients qui ont décompensé. Ils tombaient comme des mouches. D’accord, nous sommes là pour les accompagner en fin de vie, mais certains n’avaient pas leur pronostic vital engagé à court terme. » Gabriel a ensuite dû annoncer la triste nouvelle aux familles.
« Certaines m’ont demandé si je pensais que leur mort était liée aux températures élevées dans l’hôpital, c’était très dur d’être confronté à leurs questions et encore plus difficile d’y répondre, raconte-t-il. Par endroits, il n’y avait que des ventilateurs et il faisait plus de 35 degrés. Mes collègues qui étaient déjà là en 2003 n’ont pas arrêté de me dire : « C’est fou, en plus de vingt ans, rien n’a été fait. » »
Choqué par cette avalanche de décès, stupéfait que les malades aient ainsi été laissés dans la fournaise, le jeune homme a ensuite enchaîné avec des gardes dans des services d’aval des urgences où les victimes de coups de chaud affluaient : « On se retrouvait à gérer ça seul, c’est le jeu », expose-t-il, encore épuisé par toute cette période. Alors que les canicules sont amenées à se multiplier dans le futur, les docteurs en formation attendent une reconnaissance de l’État, notamment financière. Une fois diplômé, à l’instar de nombreux étudiants, Gabriel n’est pas sûr de faire sa carrière à l’hôpital public.
