La France de Macron : des milliards pour les armes, la facture pour les étudiants

Publié le par FSC

Khider MESLOUB

Il est des moments où un pouvoir révèle sa véritable nature non par ses discours, mais par ses arbitrages budgétaires. Les conférences de presse, les déclarations sur « l’égalité des chances », « l’investissement dans la jeunesse » ou « l’excellence républicaine » ne pèsent finalement pas lourd face à la brutalité des chiffres. Car un budget constitue toujours l’autobiographie politique d’un gouvernement. Il indique, mieux que n’importe quel programme électoral, les intérêts qu’il entend servir et les catégories sociales auxquelles il demande les sacrifices.

Le pouvoir macronien vient d’en fournir une démonstration éclatante. En l’espace de quelques jours, deux décisions – ou, plus exactement, une décision déjà engagée et un projet désormais assumé – dessinent une même orientation politique. D’un côté, l’État débloque plusieurs dizaines de milliards d’euros supplémentaires pour accélérer le réarmement militaire de la France. De l’autre, le gouvernement réfléchit ouvertement à faire passer les frais d’inscription universitaires à 900 euros en licence et 1 500 euros en master.

Si ce projet devait être adopté, les frais d’inscription passeraient de 170 € à 900 € en licence, soit une hausse de plus de 429 %, et à 1 500 € en master, soit une augmentation de plus de 782 %. Une telle explosion des droits d’inscription constituerait un précédent sans équivalent dans l’histoire de l’université publique française. Une rupture historique avec le modèle français d’accès à l’enseignement supérieur. Ces deux dossiers pourraient sembler sans rapport. Ils constituent pourtant les deux faces d’une même politique.

L’austérité pour les étudiants, l’abondance pour les armées

Depuis 2017, Emmanuel Macron n’a cessé de présenter les restrictions budgétaires comme une nécessité incontournable. Les caisses seraient vides. Les déficits imposeraient des sacrifices. Les dépenses sociales devraient être contenues. Les retraites reculées. Les hôpitaux rationalisés. Les universités invitées à « diversifier leurs ressources ». L’austérité serait devenue une loi naturelle, indépendante de toute volonté politique.

Or cette prétendue fatalité disparaît instantanément lorsqu’il s’agit des dépenses militaires. Là, soudainement, des dizaines de milliards deviennent disponibles. Les règles budgétaires cessent d’être des obstacles. La dette publique n’inquiète plus Macron et ses acolytes. Les contraintes européennes semblent suspendues. L’État retrouve miraculeusement des capacités financières que l’on déclarait impossibles lorsqu’il s’agissait de recruter des enseignants, d’ouvrir des lits d’hôpital ou d’améliorer les conditions d’étude de millions de jeunes.

Cette contradiction n’est évidemment pas accidentelle. Le macronisme ne gouverne pas au hasard. Il hiérarchise les dépenses publiques selon une logique précise : ce qui renforce la puissance économique, financière et stratégique de l’État bourgeois bénéficie d’une priorité absolue ; ce qui relève de l’émancipation sociale, culturelle ou intellectuelle est renvoyé vers les individus eux-mêmes.

Ainsi, la jeunesse française se voit adresser un message d’une rare violence symbolique.

Pour financer les armements, la collectivité nationale est sommée de mobiliser des dizaines de milliards d’euros. En revanche, pour financer les études supérieures, ce seraient désormais les étudiants et leurs familles qui devraient mettre davantage la main à la poche, quitte à généraliser le recours à l’endettement, à allonger la durée des remboursements ou à décourager les jeunes issus des milieux populaires d’accéder aux formations longues. L’université cesse alors d’être conçue comme un investissement collectif. Elle devient un coût individuel.

L’université sommée de se financer elle-même

Depuis plusieurs années déjà, le macronisme transforme l’université française. Parcoursup, Mon Master, autonomie financière accrue des établissements, développement des partenariats avec les entreprises, mise en concurrence des formations : chaque réforme poursuit une logique marchande similaire. L’université cesse d’être conçue comme un service public national garantissant un accès égal au savoir. Elle tend à devenir un investissement individuel dont le coût doit être assumé de plus en plus largement par l’étudiant lui-même.

Ce glissement constitue une rupture historique.

Pendant des décennies, malgré toutes ses imperfections, l’État providentiel français avait fait de l’accès relativement peu coûteux à l’enseignement supérieur l’un des piliers de son modèle social. Désormais, sous l’effet de la dérégulation économique et du désengagement de l’État, l’université tend à être pensée selon une logique marchande : chaque étudiant devient un client ; chaque diplôme, un investissement privé ; chaque établissement, une entreprise chargée de trouver ses propres ressources et de satisfaire les attentes du monde économique.

Cette logique accompagne un mouvement plus vaste qui caractérise désormais la France contemporaine : la militarisation croissante des priorités publiques. La guerre en Ukraine, les tensions internationales et la compétition stratégique entre grandes puissances servent aujourd’hui de justification permanente à une augmentation continue des dépenses militaires. La France entend conserver son rang de puissance militaire mondiale, maintenir sa capacité d’intervention extérieure, développer son industrie de défense et renforcer son autonomie stratégique européenne.

Le réarmement devient la grande cause gouvernementale

La France impérialiste ne se contente plus de moderniser son armée. Elle réorganise l’ensemble de ses priorités budgétaires autour des impératifs stratégiques. Les lois de programmation militaire atteignent des montants inédits. Depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, le budget annuel des armées est passé de 32,7 milliards d’euros en 2017 à 57,1 milliards en 2026, soit une augmentation de 24,4 milliards d’euros par an (+75 %). Peu de politiques publiques auront connu une telle progression budgétaire.

Plus encore : après avoir porté le budget annuel des armées de 32 milliards d’euros en 2017 à 57 milliards en 2026, le pouvoir macronien prévoit déjà 76,3 milliards en 2030. Dans les débats stratégiques et parlementaires, le seuil des 100 milliards d’euros annuels est désormais ouvertement évoqué comme l’étape suivante du réarmement français. Rien ne semble désormais pouvoir freiner l’escalade des dépenses militaires, tout comme l’escalade du discours belliciste du pouvoir macronien. En portant en quelques semaines la loi de programmation militaire de 413 à 449 milliards d’euros, soit une rallonge de 36 milliards d’euros, le pouvoir macronien a démontré que, lorsque les priorités sont militaires, l’argent public cesse soudainement de manquer. L’industrie de défense devient l’un des secteurs les plus soutenus par la bourgeoisie française. Les groupes de l’armement bénéficient d’investissements considérables. La guerre, ou du moins sa préparation permanente, s’impose comme l’un des principaux moteurs des finances publiques du pouvoir macronien.

Le budget militaire explose, l’université implose

Ainsi, pendant que les industriels de l’armement voient leurs carnets de commandes se remplir grâce aux crédits publics, les étudiants pourraient bientôt être invités à financer davantage leurs propres études. Pendant que les usines d’armement bénéficient d’investissements massifs, les universités se voient expliquer qu’elles devront rechercher des financements privés, développer les prêts étudiants ou augmenter les droits d’inscription. Le contraste est saisissant. D’un côté, l’État capitaliste ouvre sans compter son portefeuille pour réarmer massivement la France. De l’autre, il présente la facture à la jeunesse estudiantine.

Ce choix intervient alors même que les universités françaises dénoncent depuis des années le manque chronique de moyens, la précarité des enseignants-chercheurs, la dégradation des bâtiments, l’insuffisance des capacités d’accueil et l’explosion de la précarité étudiante. L’opposition est flagrante. En France, l’argent manque pour les amphithéâtres, mais jamais pour les arsenaux.

Il manque pour les bibliothèques, mais jamais pour les missiles. Il manque pour les laboratoires universitaires, mais jamais pour les programmes d’armement. Cette hiérarchie budgétaire n’est pas seulement financière ; elle est profondément idéologique. Elle révèle la France que construit le pouvoir macronien : une France où l’investissement dans la puissance militaire devient prioritaire, tandis que l’accès au savoir tend à être soumis à des critères de rentabilité économique et de sélection par l’argent. L’argent public existe. La seule question est celle de son affectation. Le pouvoir macronien répond aujourd’hui avec une clarté brutale : la priorité n’est plus l’émancipation intellectuelle de la jeunesse française ; elle est désormais la montée en puissance de l’appareil militaire. Chaque milliard supplémentaire consacré aux armements est un milliard qui ne pourra être affecté à d’autres politiques publiques. Les arbitrages budgétaires ne sont jamais neutres. Ils expriment toujours une hiérarchie politique. Le pouvoir macronien affirme ainsi que l’avenir de la France passe d’abord par le renforcement de sa puissance militaire, la fuite en avant dans le militarisme, l’économie de guerre.

Il convient naturellement de distinguer les deux situations. L’augmentation du budget militaire est désormais engagée. La hausse des frais universitaires, elle, n’a pas encore été adoptée et demeure au stade d’un projet étudié dans un rapport remis au gouvernement. Mais la multiplication de tels rapports n’a rien d’anodin. Les grandes réformes commencent souvent par des études, des consultations et des expérimentations destinées à préparer l’opinion publique avant leur mise en œuvre.

Le macronisme apparaît ainsi fidèle à sa cohérence libérale et militariste. Il ne réduit pas globalement les dépenses publiques ; il les redistribue. Il retire des moyens aux politiques sociales, éducatives et universitaires pour renforcer d’autres fonctions de l’État jugées stratégiques : la sécurité, la défense, la compétitivité économique et le soutien aux secteurs industriels militaires considérés comme prioritaires. Derrière les chiffres se dessine donc un véritable choix de société.

La jeunesse française contrainte de payer deux fois

Le pouvoir macronien trouve plusieurs dizaines de milliards d’euros pour accélérer le réarmement de la France, mais envisage dans le même temps d’augmenter brutalement le prix d’accès à l’université. Le message adressé à la jeunesse française est limpide : pour Macron et ses acolytes, les armes constituent désormais un investissement prioritaire ; le savoir devient une marchandise dont chacun devrait payer le prix fort. Au-delà des montants en jeu, c’est cette inversion des priorités qui constitue le trait le plus révélateur du pouvoir macronien. Les budgets disent toujours la vérité des gouvernements. En consacrant des dizaines de milliards supplémentaires au réarmement tout en préparant une hausse sans précédent des frais d’inscription universitaires, le macronisme révèle sa véritable hiérarchie des priorités : la puissance militaire avant l’émancipation par le savoir.

Derrière les réformes techniques, derrière les rapports administratifs et les arbitrages budgétaires, se dessine une nouvelle philosophie de l’État français : un État toujours plus généreux lorsqu’il s’agit de financer la puissance militaire, toujours plus exigeant lorsqu’il s’agit de financer les droits sociaux, et de plus en plus disposé à transférer sur les étudiants le coût de leur propre éducation

Les budgets racontent toujours la vérité que les discours cherchent à dissimuler. Et celui de la France macronienne raconte une histoire sans ambiguïté : celle d’un pouvoir qui investit davantage dans les moyens de faire la guerre que dans les conditions permettant à sa jeunesse de construire son avenir.

« Il faut accepter de perdre nos enfants » (dans les guerres), avait déclaré récemment le général Fabien Mandon. Cette phrase résume la logique qui accompagne la militarisation de la France contemporaine : demander à la jeunesse de payer deux fois, d’abord sur les bancs des universités, en s’acquittant des frais d’inscription prohibitifs, ensuite, guerre imminente oblige, sur les champs de bataille, par l’impôt du sang.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article