Psychiatrie : un mois après la fermeture du Centre Ginette Amado, des soignants débordés et des patients laissés-pour-compte

Publié le par FSC

Audrey Bonn
L'Humanité du 26 août 2026

« On est passés d’une des meilleures offres de soins psychiatriques de la région à l’une des pires », raconte un infirmier de l’établissement.
©Léo Schilling

 

Près d‘un mois et demi après la fermeture du Centre d’accueil et de crise (CAC) Ginette Amado, le modèle ambulatoire qui a été choisi à Paris au détriment d’un suivi régulier laisse patients et soignants dans la détresse.
Faussement diagnostiquée bipolaire par une clinique privée, Émilie Masson, jeune entrepreneuse en marketing, a subi des années d’un « traitement lourd » au lithium. Une erreur médicale qui lui a fait traverser, seule, « des moments très difficiles », elle qui n’a pas « la chance d’être bien entourée ».
Mais au CAC Ginette Amado, non loin de chez elle, la jeune femme a trouvé, pendant deux ans et demi, un « refuge » auprès d’« infirmiers exceptionnels ». « Pour la première fois, je me suis sentie accompagnée, comprise, aidée, raconte-t-elle. Ce lieu m’a vraiment sauvé la vie. »


Depuis, Émilie se sent mieux mais traverse parfois des « épisodes de détresse », comme début juillet. « Normalement, je serais allée au CAC », témoigne-t-elle. Mais depuis le 10 juillet, le Centre Ginette Amado a définitivement fermé ses portes. Aller aux urgences psychiatriques ? « Il aurait fallu que je raconte de nouveau toute l’histoire, pour qu’ils me disent sûrement de repartir ou de prendre des anxiolytiques », soupire-t-elle. « Finalement, j’ai géré par moi-même. » Pour elle, la fermeture du Centre reste « incompréhensible ». Mais pas question de se laisser abattre : « J’espère qu’il va rouvrir… L’espoir fait vivre. »

Retour en arrière


Un mois et demi après la disparition du CAC, les urgences psychiatriques sont devenues le seul recours des anciens patients. Au Centre psychiatrique d’orientation et d’accueil (CPOA), « le mois d’août a été infernal. Tous les médecins libéraux étaient en vacances, et on a eu beaucoup plus de patients en urgence », raconte Étienne Rocca, infirmier de l’établissement. Une situation dégradée sur le long terme, aggravée par les effets psychiques des fortes chaleurs et par les horaires réduits en temps de canicule. « On est passés d’une des meilleures offres de soins psychiatriques de la région à l’une des pires », poursuit-il.


« Je n’arrive pas à savoir si août était particulièrement dur, ou s’il s’agit d’un mois qui sera habituel désormais », abonde son collègue Étienne Charenton, qui dit redouter la rentrée de septembre. « Nous avons perdu un outil d’orientation pour les patients des 5e, 6e et 7e arrondissements parisiens, explique-t-il. Les urgences psychiatriques, elles, sont ouvertes à toute l’Île-de-France. »
Ouvert sept jours sur sept, 24 heures sur 24, capable d’accueillir des patients pour la nuit et sans rendez-vous, le modèle de proximité promu par le Centre Ginette Amado était pourtant censé devenir pérenne. Créé en 1981, il « promouvait un autre cadre de santé, fondé sur l’accueil inconditionnel, pour un suivi efficace et humaniste », témoigne Benjamin Gravois, ancien infirmier du centre.


Sa vocation : « intégrer la psychiatrie au plus près du patient », raconte Étienne Rocca. « Ce suivi régulier permet de reconnaître les symptômes avant la décompensation, et d’établir une relation de soins. » Le soignant dénonce un retour en arrière : « Les urgences psychiatriques devaient être un soutien au suivi régulier, mais c’est le contraire qui est en train de se passer : nous recréons de l’urgence. »
« Garder les patients la nuit, dans un cadre sécurisé et bienveillant, peut suffire à désamorcer des crises suicidaires, surtout pour des personnes précaires et isolées, comme les étudiants », acquiesce Étienne Charenton. Désormais, l’infirmier craint que « les temps d’attente, de 5 à 6 heures, dissuadent les patients de revenir consulter » et dénonce une volonté de les rediriger vers le privé.

« Volonté politique »


Fatigués de « voir des patients dormir par terre, sur les banquettes ou dans les salles d’attente », les soignants du CPOA s’étaient mobilisés en mai, en parallèle de leurs collègues du CAC. Face à ces revendications communes, la direction du GHU Paris a fait le choix d’une « opération nulle », comme la qualifie Étienne Rocca : fermer le Centre Ginette Amado et réallouer ses sept lits aux urgences. « Tous les soignants, y compris mon chef de service, ont appris cette décision par tract, alors que nous étions des partenaires privilégiés du Centre », reprend l’infirmier.


De leur côté, les représentants syndicaux de l’hôpital Saint-Anne rappellent le lent processus de désagrégation d’une structure « qui a pourtant fait ses preuves depuis quarante-cinq ans », après la non-reconduction du psychiatre Jean-Luc Marcel au poste de chef de pôle en janvier 2020 : tentative de déménagement des locaux dans le 14e arrondissement, remplacement progressif de l’équipe de soignants par des médecins à mi-temps… Derrière la fermeture du centre, ils soulignent « une attaque de la psychiatrie de secteur et de taille humaine » portée par sa fondatrice, la psychiatre Ginette Amado. Au détriment des soignants et de leurs patients.

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