« Chaque poète palestinien a sa voix à défendre » : la poétesse Nour Elassy publie « Ceci est ma maison »
Muriel Steinmetz
L'Humanité du 23 septembre 2026
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| Nour Elassy a dû laisser derrière elle son père, sa mère et sa sœur, Shahed, de trois ans sa cadette, qu’elle nomme « mon tout, ma presque-jumelle » © Gabriel Gauffre |
Nour Elassy a pu quitter Gaza pour étudier en France, où vient de paraître son recueil, « Ceci est ma maison ». Les siens ont tout perdu dans le génocide. Elle ouvre son cœur déchiré par l’exil.
Figure essentielle de la poésie palestinienne, Mahmoud Darwich (1941-2008) est au cœur du Poetry Day, organisé du 25 au 27 septembre par le Centre Pompidou avec l’Institut du monde arabe (IMA) et une trentaine de lieux partenaires en France et à l’étranger, dont Beyrouth1. Lectures, concerts, rencontres feront résonner son œuvre qui continue d’irriguer avec force la poésie palestinienne, si vivace aujourd’hui. Songeons à tous les jeunes poètes vivants sur place, à Gaza, ainsi qu’à tant d’autres brutalement disparus.
Parmi les voix invitées, il y a celle de Nour Elassy, poétesse née en 2002 à Al-Touffah, au nord de l’enclave. Elle a 23 ans. Elle vit en France depuis juillet 2025. Elle a dû laisser derrière elle son père, sa mère et sa sœur, Shahed, de trois ans sa cadette, qu’elle nomme « mon tout, ma presque-jumelle »
Repérée sur TikTok et Instagram, où elle lisait ses poèmes depuis Gaza, elle a notamment attiré l’attention de l’écrivain franco-palestinien Karim Kattan. Il a contribué à constituer son dossier et lancé une campagne de financement participatif pour l’aider à rejoindre Paris. Son premier recueil publié en français, Ceci est ma maison, est paru le 9 septembre aux éditions Les liens qui libèrent.
Pensez-vous que la parution en France de « Ceci est ma maison » puisse atténuer la douleur de l’exil et de la séparation d’avec les vôtres ?
Pas du tout. C’est l’inverse. Quand je suis invitée à réciter mes poèmes, ma douleur se ravive, devient plus réelle, plus aiguë. Le contenu de mon recueil incite le public à poser des questions très personnelles, mais aussi profondément politiques. Cela rend la souffrance de l’exil encore plus intense.
En juillet 2025, vous apprenez que vous pouvez quitter Gaza, sans votre famille. Israël a accepté votre évacuation, qui vous permettra de suivre un programme pour les étudiants exilés. Votre départ a eu lieu cinq jours plus tard. Vous avez dit qu’il n’y avait pas de bon choix : partir ou rester…
Il n’y a pas de bon choix dans une telle situation. Si j’étais restée, j’aurais perdu une rare opportunité. Je vis maintenant avec la culpabilité d’avoir abandonné ceux que j’ai dû laisser derrière moi.
La guerre infligée à Gaza a fait de vous une journaliste. Comment la poésie s’est-elle emparée de vous ? À quel moment s’est-elle imposée ?
J’ai commencé à faire des reportages sur la guerre dès 2024 (Nour Elassy a travaillé pour l’agence Associated Press, Al-Jazeera, Mediapart, NDLR). La poésie est entrée dans ma vie avant le journalisme. Elle n’a jamais pris le dessus. Pendant le génocide, les deux pratiques ont été présentes et ont fini par coexister.
Avant la guerre, quelle jeune fille étiez-vous à Gaza ? Quels lieux, quelles habitudes, quels moments, notamment avec votre sœur Shahed, racontent le mieux cette vie d’avant ?
J’avais une vie ordinaire. Je me concentrais sur mes études. Je préparais une licence de littérature française et anglophone à l’université Al-Azhar de Gaza. Nous vivions dans une belle et grande maison à Al-Touffah, dans le centre-ville, au nord de Gaza. Je passais beaucoup de temps dans le jardin, près du citronnier. Je faisais tout avec ma petite sœur. Elle était encore au lycée. Il y avait ma mère, toujours très près de moi, et tous ses petits-enfants. J’avais 14 neveux et nièces. La maison était vivante de tous ces bruits d’enfants.
La guerre a pulvérisé cette vie : les déplacements successifs, les bombardements, la faim, la disparition des lieux familiers…
Le génocide a bouleversé notre vie. Toutes les infrastructures ont été détruites, des plus importantes aux moins essentielles. Les hôpitaux, les bâtiments, les maisons, les écoles, tout a disparu. On ne pourra plus jamais retrouver notre vie d’avant. Tout n’est plus que désolation.
Ma maison d’enfance a été réduite en cendres, comme tout notre quartier. (En janvier 2025, à la faveur d’un cessez-le-feu, Nour Elassy avait pu retourner avec sa famille dans la maison d’Al-Touffah, qu’elle avait dû fuir dès le 7 octobre 2023 pour rejoindre Deir Al-Balah, plus au sud, chez son frère aîné, NDLR.) Cela s’est produit pendant le soi-disant cessez-le-feu.
Ils l’ont détruite parce qu’elle se trouvait, ont-ils dit, au-delà de la « ligne jaune ». Être déplacé en permanence au gré de l’évolution du conflit, errer de lieu en lieu sans eau, sans nourriture, c’est effroyable. Et nous, étudiants et journalistes, étions supposés continuer à faire notre travail.
Vous êtes à Paris pour suivre un master en sciences politiques à l’École des hautes études en sciences sociales…
Je voulais continuer à étudier la littérature. Je n’avais pas de réel intérêt pour la politique. J’ai changé pendant le génocide. J’ai commencé à m’intéresser à la politique pour mieux me défendre et acquérir une maîtrise des enjeux. Je viens d’entamer ma deuxième année de master.
Vous pratiquez l’anglais et le français…
Je parle mieux l’anglais que le français. Je me suis intéressée aux langues pendant ma licence. J’apprends le français depuis quatre ans. À présent, mes études se font en français, une langue aussi belle que complexe.
Que peut saisir de la guerre un poème que l’écrit journalistique ne permet pas de dire ?
La poésie peut s’emparer de la fiction. Le journalisme, non. Journaliste, vous êtes censé être détaché de votre sujet, adopter un regard objectif. Le détachement n’a aucun sens lorsqu’on écrit un texte qui vous implique dans votre chair. Journalistes, nous devions raconter de manière objective les déplacements incessants que nous subissions nous-mêmes. Les poèmes me permettent d’être réellement liée aux scènes que j’ai vécues.
Dans mon livre, je parle surtout de choses que j’ai dû vivre. Je ne fais pas une poésie d’imagination ou d’invention. Je documente les massacres et les tueries en cours.
À Paris, vous dites avoir eu beaucoup de mal à écrire…
J’ai toujours du mal à écrire et à dessiner. Ces deux activités faisaient partie de mon quotidien à la maison. Depuis que je suis en France, je n’ai plus en moi ce flux créatif. Je suis bloquée. Je vis au jour le jour. Je n’ai écrit que deux poèmes en un an : Du retour à la maison et Je suis partie. Les autres poèmes du recueil ont été composés à Gaza. Quand je vois l’effet du recueil sur les gens, je reprends courage. Mon blocage vient du désespoir. Je reviens petit à petit à l’écriture. La fiction exige une certaine disponibilité, un certain état d’esprit. Je m’y remets peu à peu.
L’exemple de Mahmoud Darwich, ce « prince des poètes » de Palestine, a-t-il compté dans votre vocation ?
Ce n’est pas son titre qui compte, mais le sentiment que nous laisse sa poésie. La beauté et la force de son écriture me touchent tellement. J’ai appris sa poésie à Gaza lorsque j’étais petite, comme tous les écoliers palestiniens. Ses mots ont un effet particulier sur nos vies. Ils disent la résistance et la survie. Même si le colonisateur est là et veut nous effacer, les mots de Darwich disent que nous sommes sur notre terre. La puissance de son verbe prouve notre existence.
Comment écrit-on après Darwich sans rester dans son ombre ?
Chaque poète palestinien a sa voix à défendre. Personne n’est dans l’ombre de l’autre.
Vous allez participer au Poetry Day, que l’Institut du monde arabe et le Centre Pompidou, fondateur de ce rendez-vous en 2020, consacrent à Mahmoud Darwich. Qu’allez-vous y porter de votre propre voix ?
Je serai présente vendredi 252. Je lirai des extraits de mon recueil. Il y aura sûrement une discussion avec d’autres intervenants. Je n’en sais pas plus.
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1 - À l’Institut du monde arabe, du 25 au 27 septembre. Concerts, lectures, conférences et rencontres littéraires. Rens. 01 40 51 38 14
2 - Rencontre poétique et musicale avec Nour Elassy, vendredi 25 septembre à 19 h 30, à l’IMA, Paris 5e.
