Terreur coloniale en Cisjordanie

Publié le par FSC

Amira Hass
Correspondante en Palestine du quotidien israélien Haaretz.
Le Monde diplomatique d'Octobre 2026

Léa Mancel. – De nouvelles colonies israéliennes sont en cours de construction à Allon, dans la vallée du Jourdain, en Cisjordanie occupée, 2025
© Léa Mancel

 

Moins meurtrier que le génocide à Gaza depuis trois ans mais de plus en plus violent, un conflit embrase peu à peu la rive ouest du Jourdain. Des habitants des colonies israéliennes illégales s’y approprient des biens palestiniens ou les détruisent. Cette entreprise de dépossession est activement soutenue par les autorités de Tel-Aviv.

Des jeunes dansent au milieu de la salle. Les plus âgés essaient de converser, malgré les décibels. Traduit de l’anglais par Akram Belkaïd.)

La modeste fête organisée à Ramallah en l’honneur d’un bachelier bat son plein en cette soirée estivale quand la nouvelle de l’arrestation des deux frères Hamayel par l’armée israélienne tombe. Les deux hommes habitent à proximité de la ville où siège l’Autorité palestinienne. Régulièrement, les habitants de leur village et d’autres agglomérations des environs se font attaquer. Des colons des avant-postes — dont l’un établi il y a peu à quelques centaines de mètres de leur ferme — les empêchent d’accéder à des portions toujours plus vastes de leurs oliveraies ou amanderaies, de leurs sources et citernes, de leurs pâturages.


Le terme « avant-poste » désigne de petites colonies israéliennes implantées dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, sur des terres publiques ou privées, sans l’approbation des services d’urbanisme israéliens. Ils bénéficient néanmoins d’un soutien logistique — ouvert, officieux ou occulte — de la part d’organismes étatiques ainsi que de donateurs privés. Le phénomène a pris une ampleur considérable depuis la seconde moitié des années 1990, avec l’intention d’entraver le transfert de territoires de Cisjordanie à l’autorité civile palestinienne. Selon les données du site Peace Now, leur nombre atteint 390, contre 146 colonies établies officiellement depuis 1967- (1). 249 de ces implantations ont été créées au cours des quatre dernières années.


La veille de l’arrestation, une ferme appartenant à la famille Hamayel subit le vol d’une centaine de moutons. Les deux jeunes gens, leur père et leur beau-frère se rendent sur place pour récupérer des bidons d’huile d’olive et quelques objets de première nécessité — par crainte qu’ils ne soient à leur tour dérobés. Mais, immédiatement, des habitants d’un avant-poste voisin, ou bien des Juifs israéliens venus d’ailleurs, débarquent, les photographient et font appel à des soldats. Ces derniers arrêtent les deux frères et les emmènent, yeux bandés, menottés. Quand nous l’apprenons en même temps que leurs proches, les six heures durant lesquelles un soldat est autorisé à détenir un Palestinien sont presque écoulées.


Leur famille craint que les soldats ne les maltraitent — comme le laissent redouter les témoignages de ceux qui ont subi le même sort. Moins d’une demi-heure après qu’un autre journaliste et nous-mêmes eûmes envoyé des demandes d’information aux services de presse de l’armée et de la police, nous apprenons leur transfert vers un commissariat de police israélien situé dans le complexe commercial d’une colonie à l’est de Ramallah.


Les interpellations par des soldats de Palestiniens attaqués par des colons se multiplient depuis trois ans. Le Fonds pour les défenseurs des droits humains (HRDF), qui opère depuis Israël, entreprend de venir en aide à ces personnes placées en détention. Créée en 2011, cette organisation non gouvernementale a commencé par offrir une protection juridique aux participants à des manifestations en Israël et en Cisjordanie.

Aujourd’hui, elle défend aussi les agriculteurs et les bergers palestiniens, cibles des colons, arrêtés par l’armée. Au seul mois d’août, elle a reçu des signalements concernant une soixantaine de personnes enlevées par des militaires dans des circonstances similaires. Le HRDF les a alors mis en relation avec des avocats spécialisés comme il l’a fait pour les deux frères Hamayel. Le nombre de personnes ainsi détenues est en réalité plus élevé, car plusieurs d’entre elles ignorent l’existence du Fonds ou ne peuvent faire appel à lui.

En territoire occupé, tout Palestinien est une cible


Dans certains cas, des colons conscrits procèdent à l’arrestation ; dans d’autres, les habitants des avant-postes se contentent d’accompagner de jeunes soldats à qui ils donnent des instructions. Certains militaires savent que les colons n’aiment pas voir un troupeau paître ici ou là et, pour ce simple motif, privent le berger palestinien de sa liberté. L’arrestation vaut un interrogatoire au poste de police, une détention, brève ou de plusieurs jours, qui peut aboutir à une mise en examen.


De temps à autre, leurs défenseurs parviennent aussi à faire sortir un Palestinien. C’est le cas de l’avocate Riham Nasra dans le cas des deux frères Hamayel, libérés au bout d’une journée, sans conditions ni mise en examen — comme l’aveu implicite, d’une arrestation abusive. Les conseils aussi dévoués, qui ne font du reste rien payer aux victimes, demeurent cependant peu nombreux.
En mars, trois habitants du village de Khirbet Abou Falah ont perdu la vie lors d’une attaque conduite par des Israéliens d’un avant-poste établi peu avant (2). Les victimes entendaient défendre leurs vergers et leurs maisons. Un assaillant a tiré et tué l’une d’entre elles.

Les témoins de la scène ont eu du mal à déterminer si le tir qui a atteint la deuxième venait d’un colon ou d’un membre des forces de l’ordre, présentes sur les lieux pour protéger les agresseurs. La troisième est morte asphyxiée par le gaz lacrymogène utilisé par les soldats contre les habitants du village. De fait, tout Palestinien est une cible, et nombre d’entre eux en viennent à redouter la transposition en Cisjordanie de la guerre d’extermination menée par Israël depuis trois ans à Gaza (lire « Une “guerre totale” »).


La plupart des convives présents à la fête de Ramallah ont des proches et des amis dans les villages menacés. Certains possèdent même une parcelle de terre qu’ils sont parfois sur le point de perdre, à la suite d’une prise de possession violente par des Juifs israéliens ou d’un ordre militaire d’expropriation pour l’élargissement d’une route ou l’extension d’une colonie.

Les autres subissent des attaques de colons lorsqu’ils se déplacent, ou des contrôles de l’armée — souvent sur demande des avant-postes. Au total, en Cisjordanie, environ un millier de barrages de toutes sortes isolent — ou peuvent isoler — ces communautés palestiniennes les unes des autres et entravent des axes routiers principaux (3). Ainsi, 450 portails en fer sont installés aux sorties des villes et des villages ; des soldats les verrouillent et les ouvrent en fonction de critères incompréhensibles. Récemment, des colons ont eux aussi commencé à en utiliser pour bloquer le passage aux Palestiniens.


En septembre, le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) recensait 6 190 attaques de colons ayant causé des blessures, à des personnes ou à des animaux, et provoqué des dégâts matériels (cultures agricoles et biens) pour la période 2023-2026 (1 836 attaques en 2025) (4). Rien qu’au cours des sept premiers mois de 2026, 1 418 attaques similaires ont déjà été dénombrées — ce qui confirme la flambée observée depuis 2022. 

À titre de comparaison, en 2006, lorsque l’ONU a commencé ses recensements, ce total s’élevait à 182 attaques par an. Mi-2012, les Nations unies avaient même convoqué une conférence de presse pour tirer la sonnette d’alarme, le nombre d’attaques ayant atteint 423 en 2011. Sur la base des rapports des services de sécurité palestiniens et des informations relayées par les médias, le département chargé des négociations avec Israël au sein de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) recense, lui, 3 270 attaques entre janvier et juillet 2026. Son décompte inclut les incursions et les actes de harcèlement commis par les colons qui n’entraînent pas de dommages corporels ou matériels — comme l’incursion qui a conduit à l’arrestation des frères Hamayel.


À l’origine de ces agressions, de nombreux Juifs israéliens dont la plupart portent kippa, papillotes ou tsitsit. Certains sont identifiés comme les fondateurs et les propriétaires des avant-postes. D’autres semblent juste venir en visite le week-end. Nombre d’entre eux sont nés ou ont grandi dans des colonies reconnues par Tel-Aviv. Ils envahissent des terres palestiniennes à pied ou à bord de véhicules tout-terrain fournis par l’État et l’armée — y compris le samedi, alors que la loi religieuse juive interdit de conduire ce jour-là.

Beaucoup portent des masques. L’État leur fournit une partie des armes. Ils agressent physiquement, à coups de matraques, profèrent des menaces, s’approprient des bêtes (au prétexte qu’elles leur auraient été volées), envoient les leurs paître et détruire l’orge que les agriculteurs ont semée, incendient des champs et des maisons, sabotent les sources d’eau. Ils s’emparent de celles situées à l’extérieur des villages, détruisent les canalisations et vident les réservoirs des communautés qui ne sont pas raccordées au réseau d’adduction.


De plus en plus, les agresseurs ont recours à des enfants et à des adolescents, qui semblent avoir été formés pour semer le chaos. Ceux-ci procèdent en exaspérant ou en épuisant de modestes bergers et agriculteurs. Ils ravagent champs et vergers, accompagnés d’un troupeau de moutons. Agressifs, ils n’hésitent pas à injurier ou frapper — des Palestiniens, mais aussi des volontaires israéliens et internationaux. Les personnes attaquées savent que, si elles se défendent, elles se feront interpeller pour violences contre des mineurs. À la fin du mois d’août, des colons ont ainsi enlevé un militant britannique qui se trouvait dans le village d’Oumm Al-Khair, dans le sud de la Cisjordanie, alors qu’il tentait d’y empêcher des incursions d’enfants. Accusé de pédophilie par des colons, il a été livré à la police puis expulsé (5).
 

Rien n’endigue ce recours à des mineurs pour harceler des Palestiniens, ni la mobilisation de militants israéliens auprès des services sociaux de leur pays, ni les témoignages relayés par des médias. Il existe des similitudes dans leurs comportements en plusieurs endroits de la Cisjordanie et dans leur « équipement » — les troupeaux de moutons, de vaches ou de chameaux qu’ils utilisent et dont chaque nouvel avant-poste est doté. À cela s’ajoute la rapidité avec laquelle l’implantation obtient ensuite le raccordement au réseau d’approvisionnement en eau d’une base militaire, ou l’aménagement d’une route d’accès. Tout suggère l’existence d’une main qui guide, planifie et organise cette pression quotidienne, avec le soutien total des autorités.

Comme la police, l’armée feint l’impuissance


De ce fait, depuis 2022, soixante-quatorze communautés et familles de bergers ont dû rassembler leurs maigres biens, quitter leurs lieux d’habitation depuis des décennies et se replier dans des territoires densément peuplés. Cela représente environ cinq mille personnes. Ceux qui s’accrochent encore à leurs terres au sein de dix-huit autres communautés ont vu partir, au total, cinq cents des leurs (6). Çà et là, les vestiges d’une tente ou d’une structure préfabriquée servant autrefois d’école rappellent que, jusqu’à récemment, des gens vivaient dans ces lieux.


Grâce aux armes dont elles disposent, à l’aide militaire et à l’inaction des autorités chargées de l’ordre public, les milices de colons ont, ces dernières années, réussi à chasser les Palestiniens de plus de mille kilomètres carrés — soit près d’un cinquième de la superficie de la Cisjordanie. Bergers, agriculteurs, promeneurs, familles parties pique-niquer : tous ont désormais peur de s’attarder dans ces lieux qui furent le paysage de leur enfance (7).


La disparition des communautés de bergers d’une zone aussi vaste confère aux milices de colons davantage de liberté pour attaquer des habitations ou des terres à la périphérie des villages et des villes, voire pour s’en emparer. Là aussi, l’armée, comme la police, feint l’impuissance. Les colons ont littéralement conquis trois maisons privées dans le village de Jaloud, après avoir harcelé les familles qui s’y trouvaient ; ils continuent d’assiéger des maisons dans le village de Qousra. Ni les critiques de l’ambassadeur des États-Unis en Israël Michael Huckabee, pourtant grand partisan de l’entreprise de colonisation, ni les condamnations de certains officiers ne convainquent l’armée d’expulser ces squatteurs — que même les juges de la Haute Cour ont qualifiés d’« émeutiers ».


« C’est ma maison. » La phrase revient souvent, sous différentes formes, lors de nombreuses attaques. Dans la périphérie de Ramallah, fin janvier, les Bourhane l’ont entendue, prononcée dans un arabe parfait, par un Juif israélien qui enfonçait leur porte à coups de marteau. L’une des femmes de la famille nous confie qu’un soldat accompagnait l’assaillant et qu’ils ont filé après l’avoir vue faire un signe de croix. Mais l’homme au marteau avait eu le temps de frapper sa mère de 65 ans, avec une pierre, jusqu’au sang. Sa faute ?

Avoir demandé à un garçon d’éloigner le troupeau de moutons qu’il avait conduit au milieu du verger entourant la maison. Le garçon — qui « avait l’air effrayé », raconte la mère — a appelé à l’aide les habitants de l’avant-poste établi sur des terres appartenant au village voisin. Deux proches de la mère venus lui porter secours ont été interpellés par des soldats puis détenus dans un centre militaire pendant près de huit heures. Son fils, qui avait tenté de chasser les agresseurs (l’un d’eux l’avait filmé en train de leur lancer des pierres), a lui-même été arrêté par la suite. Les soldats l’ont roué de coups avant de le remettre à la police. Après cinq jours de détention, le juge militaire l’a finalement libéré moyennant le versement d’une caution élevée, à payer en espèces. Le magistrat ne pouvait ignorer ni les photographies du visage de la Palestinienne tuméfié, ni l’absence d’interrogatoire des agresseurs par la police.


Cette libération a provoqué la colère des colons, surtout après que les médias d’extrême droite ont évoqué un incident grave lors duquel des « émeutiers arabes » ont attaqué un berger qui faisait paître son troupeau. Quelques jours plus tard, l’un d’entre eux s’est présenté dans la cour de la maison. Des soldats à sa suite ont de nouveau arrêté le fils au prétexte qu’il aurait incité des voisins à jeter des pierres sur des Israéliens. Un porte-parole de l’armée israélienne nous assure que les colons n’étaient pas à l’origine de l’arrestation. Il nie également que les soldats aient pu frapper le détenu et lui demander de balayer et de nettoyer le poste militaire où il avait été détenu.

L’agressivité des autorités surpasse celle des colons


Depuis ces incidents, et comme de nombreuses habitations à la périphérie des villages et des villes, la maison des Bourhane s’est transformée en forteresse, entourée d’une haute clôture, de portails en fer et de caméras de surveillance. La famille et ses voisins n’osent plus s’aventurer sur les pentes inférieures de la colline pour s’occuper de leurs oliviers, situés à seulement quelques dizaines de mètres de chez eux.
Sur certains comptes publics des réseaux sociaux, les milices juives (connues sous le nom de « Jeunes des collines ») se vantent de leurs actes tout en se déchaînant contre les très rares arrestations de leurs membres par la police israélienne. Le 10 septembre dernier, la chaîne Anshei Shlomeinu (en hébreu, « Notre peuple ») de la messagerie WhatsApp a publié un « bilan de la lutte contre l’ennemi arabe en Terre sainte » pour l’année hébraïque qui venait de s’achever. Le message détaille la « liste des villages attaqués et le nombre d’attaques ». Au moins cent cinquante noms y figurent, classés par ordre décroissant en fonction du nombre d’assauts.

La ville de Bir Zeit a été attaquée deux fois, le village voisin d’Attara cinq fois, Jaloud dix fois, tandis que Qousra et Khirbet Abou Falah ont subi quinze assauts chacun. Les auteurs de la publication se targuent également d’autres exploits : « Nombre de véhicules palestiniens incendiés (en Cisjordanie) : 436. Nombre de bâtiments incendiés : 201. Mosquées incendiées : 15. Nombre d’Arabes blessés : 409. » Ils poursuivent : « De plus, des dizaines de milliers de vitres ont été brisées, des milliers d’oliviers ont été abattus, des centaines de pneus ont été crevés et des dizaines de milliers de dounams [1 dounam = 0,1 hectare] de champs et de vergers ont été incendiés.

Une bonne et heureuse année à tout le peuple d’Israël. » Une omission, toutefois : depuis le début de l’année, des civils israéliens ont assassiné — lors de leurs agressions — quinze Palestiniens. Huit autres ont été tués dans des circonstances similaires, sans qu’on puisse établir si des soldats ou des colons ont commis ces actes (8).
Entre le 1er janvier et le 8 septembre 2026, 88 Palestiniens ont été tués en Cisjordanie par des tirs israéliens. Parmi eux, 21 mineurs, et le plus jeune avait moins de 1 an. À Hébron, un soldat a tiré sur une voiture dans laquelle se trouvaient un père et ses enfants. Pour sa défense, il a affirmé avoir cru sa vie en danger. La menace vitale est fréquemment invoquée — en particulier quand il est allégué que les personnes tuées avaient lancé des pierres ou des engins incendiaires, notamment lors d’incursions militaires dans des quartiers résidentiels palestiniens. À ce jour, l’organisation des droits humains B’Tselem n’a pu revenir que sur 49 de ces décès de Palestiniens (9). Les témoignages recueillis ne confirment pas systématiquement la version de l’armée, et, dans la plupart des cas, le recours à une force létale apparaît disproportionné.


L’agressivité des autorités surpasse toujours celle des colons. Au cours des premiers mois de 2025, l’armée a ainsi, sur ordre du ministre de la défense Israël Katz, expulsé de leurs foyers tous les habitants des camps de réfugiés de Jénine et de Tulkarem, soit plus de 33 000 personnes. Ces dernières errent depuis entre les maisons de proches, des appartements loués et des centres d’hébergement. La justification invoquée ? L’« élimination des infrastructures “terroristes” ».


Dans ces mêmes camps, un nombre important de maisons ont été démolies par l’armée. Celle-ci a également déraciné, et continue de le faire, des milliers d’arbres fruitiers appartenant à des Palestiniens, pour divers motifs sécuritaires et punitifs. Elle interdit à des centaines de familles d’agriculteurs d’accéder à leurs terres situées au-delà du mur de séparation. Au cours des huit premiers mois de l’année, les autorités ont démoli 1 049 constructions palestiniennes, dont la grande majorité (précisément 1 087) au motif d’absence de permis de construire. Selon l’OCHA, environ 1 380 personnes se sont retrouvées sans toit. De fait, Israël conserve le monopole de la délivrance des autorisations sur plus de 60 % du territoire de la Cisjordanie, comme dans l’ensemble de Jérusalem-Est. Depuis 1967 et le début de l’occupation, Tel-Aviv mène une politique restrictive en matière d’octroi de permis aux Palestiniens ; il en résulte des constructions sur des terrains privés, que les autorités jugent ensuite illégales.


Les médias évoquent rarement plusieurs autres formes de harcèlement quotidien subi par les Palestiniens. Chaque nuit, mais aussi de plus en plus souvent le jour, des unités militaires investissent des quartiers résidentiels dans les villages et les villes de Cisjordanie, afin de procéder à des arrestations, de montrer leur force et d’intimider la population. Les équipages des Jeep font alors irruption dans des maisons, au cœur de la nuit. À d’autres moments, ils perturbent la circulation d’un centre-ville pendant une heure, parfois plus, et se mettent à tirer grenades lacrymogènes et balles réelles. Le département de l’OLP chargé des négociations a ainsi recensé 1 358 raids et incursions de ce type pour le seul mois d’août.


Chaque rubrique de son rapport quotidien témoigne de la vie des habitants de Cisjordanie : « tués », « blessés », « détenus », « raids militaires », « tirs à balles réelles », « prise de contrôle de maisons (par l’armée) », « harcèlement des forces de sécurité palestiniennes », « attaques contre des équipes médicales », « entraves au système éducatif », « blocage permanent des points de passage et des routes », « contrôles militaires inopinés », « attaques de colons », « dégâts matériels », « confiscation de biens », « intrusion dans des lieux de culte », « attaques aériennes », « démolitions de maisons », « nivellement des terres » (déracinement de la végétation), « confiscation de terres », « couvre-feu », « détentions ».


Le plus souvent, ces préjudices s’ajoutent les uns aux autres. Un raid militaire s’accompagne de tirs à balles réelles, parfois de blessés ou de morts, souvent d’arrestations. Les contrôles routiers surprises peuvent donner lieu à un vol d’argent ou à la confiscation d’une voiture. Selon le département de l’OLP chargé des négociations, 4 485 incidents liés à l’occupation ont été recensés en août. Mais ces rapports ne rendent pas compte de la politique d’étranglement économique menée par le gouvernement israélien.

Celle-ci s’exerce de trois manières — qui mériteraient chacune un examen approfondi : le vol (appelé par euphémisme « saisie » ou « retenue ») des recettes de l’Autorité palestinienne provenant des droits de douane et des taxes à l’importation — entre 60 et 70 % de l’ensemble des recettes ; l’interdiction faite à quelque 120 000 travailleurs palestiniens de reprendre leur emploi en Israël ; et les restrictions de plus en plus sévères à la liberté de circulation à l’intérieur même de la Cisjordanie. Combinées, ces entraves appauvrissent les employés du secteur public autant que les familles de la classe ouvrière ou les propriétaires de petites entreprises. Elles portent gravement atteinte aux systèmes publics de santé et d’éducation. Leur fonctionnement met en danger la vie de milliers de patients et entraîne une détérioration tangible de la qualité de l’enseignement.


Le gouvernement de M. Benyamin Netanyahou porte la responsabilité de ce garrottage économique, comme de la prolifération des avant-postes et de leur violence chronique. Et le ministre des finances, M. Bezalel Smotrich, incarne ces politiques. Soutenu par d’autres ministres et députés de son courant — le sionisme religieux (lire l’article page 3), dont la plupart des tenants sont des colons —, ce planificateur déterminé esquisse — en paroles et en actes — l’avenir des Palestiniens. Sa réflexion lancée en 2017 sous le nom de « Plan décisif » est sans ambiguïté : les Palestiniens doivent admettre qu’ils ne parviendront jamais à concrétiser leur projet national entre « la mer et le fleuve » (la Méditerranée et le Jourdain), une terre réservée aux seuls Juifs. Selon M. Smotrich, les Palestiniens souhaitant rester devront accepter les conditions imposées par Israël.


La violence des colons, que l’establishment israélien facilite et soutient, se rapporte politiquement aux desseins du plan de M. Smotrich. Mais, depuis des décennies, une mécanique militaro-bureaucratique sophistiquée restreint ou entrave l’activité palestinienne sur la majeure partie de la Cisjordanie : dans la construction, l’élevage et l’agriculture notamment. Elle se pare des atours de la légalité en s’appuyant sur un vaste système de lois et de règlements, de clauses des accords d’Oslo, de motifs de sécurité, de décisions délivrées par la Haute Cour, et tire profit du peu d’effet des protestations — au demeurant timides — de la « communauté internationale ».


Il n’est peut-être plus très loin, le jour où les colons ne se contenteront plus d’envahir les abords des villages, leurs terres et les communautés de bergers, mais s’enfonceront aussi au cœur même d’une ville ou d’un village palestinien, avec ou sans l’armée à leurs côtés, dans le but assumé de montrer qui est le maître. Ces incursions défieront les appareils de sécurité de l’Autorité palestinienne, qui a, pour l’heure, les mains liées. Les colons chercheront à provoquer une réponse palestinienne (résistance active, explosion de rage d’un individu, usages d’armes blanches ou à feu) qui permettrait à l’armée de prendre des mesures encore plus drastiques contre l’ensemble de la population. Tout cela afin d’atteindre l’objectif des agresseurs et des hauts responsables qui les soutiennent : l’expulsion des Palestiniens de leur patrie.



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(Traduit de l’anglais par Akram Belkaïd.)

(1) Cf. « Settlement watch », Peace Now.
(2) « Two Palestinians killed by gunfire and another apparently died from tear gas inhalation in a combined settler and soldier attack on the village of Khirbet Abu Falah », B’Tselem, 12 mai 2026.
(3) Voir Cécile Marin, « 50 kilomètres, 5 heures de route », dans Manière de voir, n° 157, « Palestine. Un peuple, une colonisation », février-mars 2018 ; cf. Yaniv Kubovich, « IDF lawyer : Israeli army randomly, unlawfully restricts West Bank Palestinians », Haaretz, Tel-Aviv, 25 juin 2026 ; cf. aussi « Fact sheet : Movement and access in the West Bank, April 2026 », Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), 23 avril 2026.
(4) « New West Bank map : The impact of settlers attacks January 2023 - August 2026 », OCHA, 24 août 2026.
(5) Mariam Elsayeh, « Israel deports British activist who protected Palestinian children », Al Jazeera, 7 septembre 2026.
(6) « Rolling list : Ethnic cleansing of Palestinian communities and lone families in the West Bank », B’Tselem, 8 juillet 2026
(7) Peace Now et Kerem Navot, rapport « Annus Mirabilis. Actions by the Israeli government to annex the West Bank, 2023-2025 », Peace Now, 6 juillet 2026.
(8) L’OCHA met fréquemment à jour ces bilans. Cf. « Data on casualties », OCHA.
(9) Cf. la base de données de B’Tselem

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