CRISE SOCIALE L’ardeur est grave
Même le social-démocrate Libération le dit ! :
La neuvième journée de mobilisation a su rassembler en masse dans tout le pays. Une semaine après l’adoption de la réforme des retraites via l’article 49.3 de la Constitution, de plus en plus de jeunes ont rejoint les cortèges.
encore plus de monde, plus de blocages, plus de gréjeunes. L’utilisation de l’article 49.3 de la Constitution pour faire adopter sans vote la réforme des retraites a regonflé les cortèges des opposants. Le ministère de l’Intérieur a comptabilisé plus d’un million de manifestants et la CGT 3,5 millions. Record du 7 mars égalé. Pour les conseillers de l’exécutif qui jouaient l’étiolement, c’est raté… A Paris, le cortège massif, parti de Bastille et émaillé d’incidents ou de feux déclenchés sur les grands boulevards et le quartier de l’Opéra, a réuni 119 000 personnes selon la préfecture de police, 800 000 selon la CGT et 83 000 selon le cabinet Occurrence. Là aussi, records battus : la police en avait compté 93 000 le 11 février et la CGT 700 000 le 7 mars. 14 800 personnes à Rouen (23 000 selon la CGT), 22 000 à 55 000 à Lyon, 18 000 à 40 000 à Montpellier, entre 4 000 et 6 000 à Agen...
L’intervention d’Emmanuel Macron au 13 heures de TF1 et France 2 mercredi - suivie par 10 millions de téléspectateurs - est loin d’avoir «apaisé» la situation. «Il a jeté un bidon d’essence sur le feu», a jugé le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, en tête du cortège parisien, soulignant une présence plus importante «de lycéens, d’étudiants». Les syndicats étudiants en ont compté entre 350 000 et 500 000 dont 130 000 à 150 000 à Paris. Alors que le texte est désormais entre les mains du Conseil constitutionnel (lire page 5) et que l’intersyndicale a appelé à une dixième journée de mobilisation le 28 mars, «jusqu’au bout il va falloir garder l’opinion, c’est notre pépite», avait plaidé un peu plus tôt le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger. Pour l’instant, pari gagné.
À PARIS
«encore plus mobilisÉs»
Boulevard Beaumarchais à Paris, on étouffe. Il n’est que 14 h 30 et la place allouée au cortège étudiant par l’intersyndicale est bien trop petite pour l’affluence. Les écoles d’art, venues en nombre, occupent le centre du boulevard. Les lycéens sont dans la rue du Pasteur Wagner attenante, les universités dans celle d’en face. On ne peut plus circuler.
400 lycées bloqués, 80 établissements d’enseignement supérieur mobilisés, selon les syndicats. Même les établissements les plus prestigieux, comme le lycée Louis-Le-Grand, sont en lutte. Ludovic, 22 ans, élève à l’Ecole nationale des ponts et chaussées, se dit «encore plus mobilisé» après l’intervention de Macron. Pour Elsa, 21 ans, étudiante à l’université Paris-Dauphine, le 49.3 a été le déclencheur. «Je ne comprenais pas tout sur la réforme mais quand une loi passe contre l’avis du peuple, ça, je comprends.» Le pompon revient à Julien, étudiant à l’université Paris-Panthéon-Assas avec une banderole «Assas la rouge», qui a régalé les réseaux sociaux ce matin. «On veut montrer que toutes les facs se mobilisent, dit celui qui est inscrit en sciences politiques. Cette manifestation marque un renouveau de la mobilisation, un nouveau point de départ du mouvement qui durera le plus longtemps possible.» Derrière lui, ses camarades chantent : «Macron, t’es foutu ! Assas est dans la rue !»
Après trois mois de mobilisation, cette massification du mouvement étudiant n’est-elle pas un peu tardive ? Pas pour Eliane, 19 ans, militant au Poing levé - organisation trotskiste. «Macron a dit que la réforme devait entrer en application le 1er septembre, alors on a jusqu’au 1er septembre pour la faire retirer. Souvenez-vous du CPE [contrat première embauche, ndlr] de 2006, ils l’ont retiré après son adoption à l’Assemblée.» La hausse des arrestations ces derniers soirs dans la capitale revient dans les conversations. «On voit ce qui se passe sur les réseaux sociaux, il y a une vraie peur des manifs. Moi, je m’en vais quand ça part en manif sauvage», témoigne Joachim, étudiant de 18 ans à Bobigny. Pour d’autres, comme Diane, 19 ans, rencontrée place de la Bastille, c’est plutôt un moteur : «Le Président est de plus en plus autoritaire, on ne peut pas le laisser faire.»
À NICE
«on est mÉga en colère»
Ni pancarte, ni drapeau. Pour leur première manifestation, Elia et Clara n’ont pas eu le temps pour les ateliers créatifs et les slogans incisifs. Ces deux étudiantes sont surveillantes dans un collège. Depuis leurs 16 et 18 ans, elles ont été serveuses en restauration, employées à Mcdo, en job chez Ikea, et l’été, animatrices pour les enfants. «Ça paye nos études. Et ce n’est pas facile tous les jours, relate Elia, 23 ans. On est jeunes mais on connaît la pénibilité.» Macron qui n’écoute pas la rue ? C’est «injuste», c’est «limite inhumain». Les retraites sont la porte d’entrée de leur engagement. Secrètement, elles rêvent de «la fin de la Ve République et du capitalisme». Les deux étudiantes espèrent une grève générale «pour l’hôpital, pour les salaires, pour l’écologie, pour la culture».
En direction de l’aéroport, le cortège compte 40 000 personnes selon les syndicats, 5 200 pour la préfecture. Beaucoup de jeunes sont là. Plus qu’avant. «Les étudiants ont des parents sur les chantiers, des mères femmes de ménages. Ils comprennent parfaitement les difficultés des métiers», développe Marc Monticelli, ingénieur de recherche au labo de maths de la fac de Nice et syndiqué CGT de l’enseignement supérieur et de la recherche. Il s’est rendu à la manif à vélo, le porte-drapeau dans le porte-bagage et le mégaphone dans le panier. «On est méga en colère. Comment on fait pour exprimer cette colère ? questionne Julia, ingénieure pédagogique. Il faut taper plus fort. Ça manque de violence. C’est fatigant de voir Macron dire qu’on n’est qu’une foule.»
À VIENNE
«Les anciens sont fatiguÉs»
Portes closes et vannes coupées, l’ouvrage massif en béton est toujours à sec. Depuis jeudi dernier, les salariés de la Compagnie nationale du Rhône (CNR) tiennent un piquet de grève à quelques pas de l’écluse de Reventin-Vaugris (Isère), à 30 km au sud de Lyon. Maurice (1) y travaille depuis 2016. Ce quadragénaire se désole du «mépris» d’Emmanuel Macron : «Je me demande quelle légitimité il a, lui, en passant en force comme il le fait. Depuis de nombreuses années, le gouvernement n’écoute plus ce qui se passe au sein de la population.» Mécaniciens sur un autre site de la CNR, à Bourg-lès-Valence (Drôme), Didier et Lionel sont venus prêter main-forte aux grévistes jeudi. Lionel aurait «bien aimé» que la motion de censure du gouvernement «passe» : «C’est comme ça, ça s’est joué à neuf voix. Le 49.3, c’est une solution de facilité, de lâche.» Le président de la République «n’a pas été élu par la majorité des Français», rappelle Didier, inquiet «pour le futur» : «Qui va passer [en 2027] ? J’ai peur qu’avec tout ça, les extrêmes sortent leur épingle du jeu.» Les ouvrages de la CNR sont gérés par des équipes réduites - une vingtaine à Reventin-Vaugris, une petite trentaine à Bourg-lès-Valence. Une fois par mois, les employés sont d’astreinte durant sept jours d’affilée, 24 heures sur 24.
«Il y a des difficultés, de la pénibilité, avec l’âge qui vient, les anciens le disent, ils sont fatigués», souligne Romain Faÿnel, technicien d’exploitation et membre du bureau syndical. «Rien qu’à 60 ans, je m’imagine mal porter les mêmes charges lourdes», abonde Lionel. «On a peur pour la retraite mais aussi pour notre statut, explique Didier. Pourtant, notre caisse [excédentaire] aide celle des paysans, des artisans, il n’y a pas que le pognon qui doit régner, il faut tirer tout le monde vers le haut.» En amont de l’écluse de Reventin-Vaugris, quelques péniches sont amarrées. Suzanne et ses deux équipiers devaient charger des pneus vendredi dernier en aval, à Péage-de-Roussillon. Leur bateau stationne à vide depuis jeudi. Le temps commence à être long pour la cheffe d’entreprise qui dit payer 800 euros de charges par jour. «Je ne suis pas contre la grève, je comprends ceux qui la font, explique cette Allemande dans un français précis. Le gouvernement aurait peut-être dû prendre langue avec le peuple différemment.»
au HAVRE
«Et lÀ, tu nous vois ?»
Les visages sont fermés. Laurent Delaporte, secrétaire général de la CGT pour le port du Havre, considère que la radicalisation est désormais à l’ordre du jour : «Les gens sont écœurés, il y a un déni de démocratie. D’habitude sur un conflit long, les gens s’essoufflent. Cette fois, ils sont plus mobilisés que jamais et prêts à bien des sacrifices.»
Stéphane Allègre est, lui, délégué syndical sur le site de Sandouville de la Seita (le fabricant de tabac). Comme 60 % de ses collègues, il a débrayé : «Chez nous, avoir 60 ans c’est déjà un miracle, alors 64…» Deux adolescentes de 15 ans, portables à la main, s’approchent d’un représentant Solidaires, un vieux de la vieille, pour savoir quel cortège elles peuvent grossir. «C’est qui les casseurs ? C’est qui la racaille ? Macron démission», scande la foule sur le quai de Southampton. En face, au terminal des croisières, une pancarte s’adresse au Président : «Et là, tu nous vois ?» Plus loin dans le parcours, sur la façade du Volcan (la scène nationale), une autre : «Et là tu nous vois aussi ?» «On voit des collègues de 60 ans qui ne tiennent pas la route après les gardes, dit une infirmière dans le cortège. «L’hôpital public ne titularise plus, même en CDI on ne peut pas obtenir un prêt pour acheter une maison», explique un autre. Le ras-le-bol dépasse de loin le strict cadre de la loi sur les retraites. Quand la sécurité des syndicats quitte le cortège, plusieurs fourgons de CRS chargent avec boucliers et lacrymos, procèdent à plusieurs arrestations. Parfois de très jeunes ados.