L’utopie envolée des tours Nuages, épicentre des émeutes à Nanterre

Publié le par FSC

REPRIS du site de Rolland RICHA de Nanterre 

SOURCE : Par Véronique Chocron
Le Monde du 04 juillet 2023

Le parc André-Malraux, au pied des tours de la cité Pablo-Picasso, à Nanterre, en juillet 1978. KEYSTONE FRANCE / GAMMA RAPHO
Érigés dans les années 1970, les grands ensembles de la cité Pablo-Picasso, où habitait Nahel M., portaient une vision urbaniste ambitieuse. En quarante ans, les iconiques tours ont perdu de leur magie.
Avant le drame, il y eut l’utopie. Le jeune Nahel M., tué le 27 juin par le tir à bout portant d’un policier lors d’un contrôle routier, était originaire de la cité Pablo-Picasso, à Nanterre (Hauts-de-Seine), qui s’est aussitôt retrouvée au cœur des émeutes urbaines. Un quartier populaire, en proie à de profondes difficultés sociales depuis plusieurs décennies, mais qui fut, à l’orée des années 1970, porteur d’un urbanisme utopique.
Il s’y dresse, dans un entrelacs d’allées piétonnières, des gratte-ciel non pas rectangulaires, mais cintrés et ondulés, dont l’empreinte au sol a la forme de feuilles de trèfle ou de nuages. Le revêtement de ces dix-huit tours, en pâte de verre coloré, crée un jeu de couleurs entre bleu du ciel et vert forêt, qui, selon l’heure du jour et l’orientation du soleil, ne composent pas le même paysage urbain.
Ces tours Nuages (aussi appelées tour Aillaud) si singulières, aux fenêtres de formes variées et insolites (en rond, en carré, en feuille de sauge), disposées de façon irrégulière pour éviter le quadrillage, voient le jour entre 1973 et 1982. Conçues par l’architecte Emile Aillaud (1902-1988), alors en vogue et très estimé du président moderniste Georges Pompidou, elles se distinguent de la production de logements fonctionnalistes qui ont caractérisé la période de reconstruction de l’après-guerre.
« Avec ce projet comme avec ses précédentes réalisations, la cité du Wiesberg, à Forbach [Moselle], ou la Grande Borne, à Grigny [Essonne], Emile Aillaud a voulu rompre avec l’uniformité qui avait cours à cette période, apporter du beau, de l’art, et penser la ville pour les enfants », analyse Renaud Epstein, professeur de sociologie à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye.

Une architecture poétique
Entre les bâtiments ondule un long serpent, sculpture géante. « Toutes ces tours seront différentes, de façon que ­l’enfant sache, d’en bas, qu’il habite dans ce morceau de nuage ou dans ce bout de branche », écrit alors l’architecte. Dans les espaces extérieurs, il a prévu de planter un arbre numéroté associé à chaque logement.
Cette architecture poétique voit le jour, à l’est de Nanterre, mairie communiste, au pied d’un rond-point distribuant la ville de Puteaux et le quartier des affaires de la Défense. Ces tours hautes de 8 à 38 étages, accueillant plus de 1 600 logements sociaux, sont érigées sur une partie du quartier des Fontenelles, qui fut, jusque dans les années 1930, peuplé de chiffonniers habitant des baraques en planches, puis entièrement restructuré à partir de 1955, pendant les travaux d’aménagement de la Défense.
« Ce quartier du Parc Sud est un des plus denses et des plus peuplés de Nanterre », souligne Jonathan Gilbert, au cabinet du président de l’office HLM municipal Nanterre Coop’Habitat, qui se partage la gestion des tours Nuages avec l’office départemental des Hauts-de-Seine. « Ce n’était pas un projet ­utopique, s’agace-t-il. Comme tous les grands ensembles des années 1970, il correspondait au besoin de loger les travailleurs qui ont construit la Défense et travaillé pour les usines Renault, Peugeot, Citroën. » Et notamment des ouvriers immigrés, dont la venue est alors encouragée.

Un lent déclin
La vie durant les premières années y est agréable. « Cela fonctionnait, car il y avait de la mixité. Des instituteurs, des postiers y habitaient, avant la désindustrialisation de l’Ile-de-France, dans les années 1980, et le chômage de masse », poursuit Jonathan Gilbert. Assez vite – alors que, à 300 mètres, la Défense prospère –, les tours Nuages se mettent à décliner. La petite classe moyenne commence à partir. « Pourtant, ce quartier de Nanterre n’est pas du tout enclavé, contrairement à de nombreux grands ensembles en difficulté, comme la cité des Bosquets, à Montfermeil [Seine-Saint-Denis] », observe Renaud Epstein.
Bien desservi par le RER, il se trouve à proximité de centres commerciaux, d’un cinéma multiplexe, de l’université. Au bout du parc André-Malraux s’est installé le Théâtre des Amandiers. Surtout, « on compte plus d’emplois ici que partout ailleurs, avec la proximité immédiate de la Défense, des emplois très qualifiés, mais aussi des emplois de service, du commerce, de la livraison ou le nettoyage des bureaux, ajoute le sociologue. Mais l’hyperproximité de l’emploi ne suffit pas pour autant que l’emploi soit accessible, en raison des discriminations. »
En quarante ans, les iconiques tours Nuages perdent de leur magie. Le béton se dégrade et les mosaïques tombent par plaques. Les trafics nourrissent le sentiment d’insécurité. Depuis plusieurs années, selon Nanterre Coop’Habitat, les appartements proposés dans les tours essuient un taux de refus de 80 %. « Il y a une césure entre la Défense et Nanterre, avec, d’un côté, un enkystement de l’argent et, de l’autre, un enkystement de la pauvreté. Sans porosité, le quartier des affaires étant protégé par un boulevard circulaire », résume l’architecte Philippe Vignaud, associé de l’agence RVA, qui s’est vu confier, en décembre 2017, la réhabilitation thermique et la « réinterprétation artistique » des façades des tours Nuages.
Le chantier de la première d’entre elles vient tout juste de commencer. La complexité des formes des gratte-ciel rend ce projet extrêmement technique, avec la pose par l’extérieur d’un parement en Inox. Il se double d’un programme de transformation urbaine : une tour va être détruite et six autres – qui conserveront leurs mosaïques – seront vendues, pour laisser la place à des logements privés, des commerces et des bureaux. Afin de ramener de la mixité dans la cité Pablo-Picasso.
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