A Bethléem, en Cisjordanie, un Noël en berne, en solidarité avec les Gazaouis

Publié le par FSC

REPRIS de : https://assawra.blogspot.com/2023/12/a-bethleem-en-cisjordanie-un-noel-en.html

SOURCE : Par Lucas Minisini
Le Monde du 24 décembre 2023

"La Nativité sous les décombres" une crèche de Noël alertant sur la situation à Gaza, sur le square Manger devant l'église de la Nativité, à Bethléem, Cisjordanie, le 23 décembre 2023. ADRIENNE SURPRENANT / MYOP POUR « LE MONDE »

 

La ville chrétienne, en partie bouclée par les autorités israéliennes, est vide de touristes et de pélerins. Hormis, les messes, les festivités de fin d’année ont été annulées.
Cette année, Noël n’aura pas vraiment lieu à Bethléem. En raison de la guerre à Gaza et des tensions en Cisjordanie occupée, une trentaine de dirigeants des principales Eglises chrétiennes de Palestine ont décidé d’annuler les célébrations qui rythment traditionnellement la fin d’année dans la ville située à une dizaine de kilomètres de Jérusalem : pas de décorations dans les rues, pas de parade illuminée, et encore moins de sapin de Noël dressé dans la vieille ville.


Vendredi 22 décembre, la plupart des boutiques sont fermées dans ce lieu qui accueille un million et demi de personnes chaque année, venues visiter le lieu où est né Jésus, selon la tradition chrétienne. « C’est pire que pendant la pandémie de Covid-19 », déplorent les rares commerçants encore présents. Très peu de visiteurs étrangers ont fait le déplacement. Sur les 200 millions de dollars (181,5 millions d’euros) de pertes évaluées par le ministère du tourisme de l’Autorité palestinienne, à cause du conflit, 120 millions concerneraient directement la grande ville chrétienne.


Cible régulière de raids de l’armée israélienne, Bethléem se prépare donc à passer un Noël sous cloche. Selon les informations transmises par Ies autorités israéliennes, le checkpoint « 300 », principal point d’entrée au nord de la ville, ne sera ouvert que quelques heures le soir du 24 décembre et le matin du 25. Depuis l’attaque du Hamas le 7 octobre, et le début de la guerre, la ville est difficile d’accès, en partie bouclée par les autorités israéliennes.


L’Eglise évangélique luthérienne, qui a fait sensation sur les réseaux sociaux avec une crèche représentant un enfant Jésus couché dans des ruines, a décidé de célébrer sa première messe de Noël le 23 décembre. « Le Christ dans les décombres », indique l’affiche, en référence à la mort de près de 20 000 personnes dans la bande de Gaza, conséquence des bombardements israéliens. Sur la façade du Centre pour la paix, en face de l’église de la Nativité, une grande banderole proclame aussi en lettres rouges sur fond noir : « Arrêtez le génocide, arrêtez les déplacements de populations, levez le blocus. Les cloches de Noël de Bethléem sonnent pour un cessez-le-feu à Gaza. »

Des lieux de culte bombardés


Les quelque 35 000 chrétiens palestiniens de Cisjordanie subissent, eux aussi, le violent conflit entre Israël et le Hamas. Le 19 octobre, au moins dix-huit personnes ont été tuées dans le bombardement israélien d’une annexe de l’église Saint-Porphyre, la plus ancienne de l’enclave palestinienne sous blocus. Plus récemment, le 16 décembre, une femme et sa fille, toutes les deux chrétiennes, selon le patriarcat latin de Jérusalem, ont été abattues par un sniper israélien devant l’unique lieu de culte catholique de la ville de Gaza. Un drame déploré par le pape François qui a dénoncé « la guerre et le terrorisme ». Selon le média Politico, les coordonnées de quatre églises de l’enclave palestinienne protégeant des civils avaient été transmises à l’armée israélienne.
Dans la bande de Gaza, la communauté chrétienne compte aujourd’hui entre 750 et 1 000 personnes, après avoir atteint environ 3 000 fidèles jusqu’en 2007, année de la mise en place du blocus israélien après la prise du pouvoir par le Hamas. « J’ai peur que [les chrétiens] ne soient plus que cinquante à la fin de cette guerre », déclare le père Issa Misleh, chef de l’Eglise orthodoxe de Bethléem, qui s’inquiète pour les dizaines de fidèles réfugiés dans l’église du quartier de Zeitoun, dans le sud-ouest de la ville de Gaza. Derrière le sourire chaleureux du leader orthodoxe, une crainte surgit : « Notre communauté pourrait disparaître », prévient-il. En Cisjordanie comme à Gaza, le nombre de chrétiens est en diminution constante.


Depuis le 7 octobre, en solidarité avec les Gazaouis et l’ensemble de la population, la communauté chrétienne préfère se définir avant tout comme palestinienne, plutôt que comme catholique, orthodoxe ou luthérienne. « Je m’identifie d’abord à mon pays plutôt qu’à ma religion », précise Dimitri Diliani, le porte-parole d’une coalition chrétienne créée sous la présidence de Yasser Arafat, à la fin des années 1990. Mais aujourd’hui, être chrétien en Palestine ne va pas sans quelques « dilemmes », à en croire certains fidèles : comment suivre les autorités religieuses quand, parallèlement à leur soutien pour un Etat palestinien indépendant et un cessez-le-feu à Gaza, les responsables chrétiens de Jérusalem et d’Israël rencontrent le président de l’Etat hébreu, Isaac Herzog, comme ce fut le cas jeudi 21 décembre, lors d’une cérémonie relayée par le gouvernement israélien ?


Dans ce contexte, où les chrétiens ne cautionnent pas non plus forcément la stratégie du Hamas tout en rappelant leur rejet de l’occupation israélienne et de ses violences, la plupart des chrétiens préfèrent opter pour l’action concrète : à Bethléem, où environ 40 % de la population revendique son appartenance à la communauté chrétienne, plusieurs levées de fonds ont été organisées par les églises locales pour soutenir la population de la bande de Gaza.


En parallèle, de nombreuses ONG tentent aussi d’organiser l’envoi d’aide humanitaire via l’Égypte. Sans aller jusqu’à critiquer ouvertement la stratégie du mouvement islamiste ou des autres groupes armés palestiniens, George, 30 ans, propriétaire d’un restaurant dans la vieille ville, précise : « Les chrétiens ne se battent pas avec des pierres, ils préfèrent utiliser des mots. » Dans le salon sans sapin de Noël de sa résidence de Beit Hanina, au nord de Jérusalem, Anissa Shubeita Creitem, 84 ans, affirme aussi craindre « les fanatiques de tous bords » et la violence qui oblige « tout le monde à vivre chacun de son côté ».

« Bethléem est devenu une prison »


A Bethléem, la déprime domine. Nabil Giacaman, propriétaire d’une boutique de souvenirs en face de l’église de la Nativité, n’allume même plus toutes les lumières quand il ouvre son magasin. « A quoi bon ? », demande le trentenaire. « Bethléem est devenu une prison », dit le jeune homme, qui rappelle « les décennies de violence liées à l’occupation israélienne ». Cette année, dans son échoppe sans décorations, il a laissé sa large crèche en bois d’olivier tournée vers le mur. Dans sa petite usine de sculpture de bois où travaillent trois employés à plein temps, les pièces s’accumulent, faute de clients. « Je peux encore tenir une semaine avant d’être à court d’argent, soupire le commerçant. Après, je serai contraint d’arrêter la production. »
Epuisée par les difficultés, une partie de la communauté chrétienne a déjà baissé les bras : depuis le début de la guerre, plusieurs familles de Bethléem ont choisi de tout quitter pour s’installer en Australie, au Chili ou au Pérou. Loin de la Cisjordanie, où l’on peut encore fêter Noël.

 

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