Le Commissaire général de l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) : la population en sécurité nulle part !

Publié le par FSC

REPRIS de : https://assawra.blogspot.com/2023/12/philippe-lazzarini-je-naurais-jamais.html

SOURCE : Le Monde du 12 décembre 2023

 

 

Après un bombardement israélien à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 12 décembre 2023. SAID KHATIB / AFP

 

Dans le conflit en cours, les civils sont des pions et l’aide humanitaire est refusée ou délivrée en fonction d’agendas politiques et militaires des deux parties, dénonce dans une tribune au « Monde » Philippe Lazzarini, commissaire général de l’agence onusienne de secours aux réfugiés.

Au cours des deux derniers mois, chaque heure de chaque jour, les organisations humanitaires ont dû plaider pour l’acheminement d’aide dans la bande de Gaza. Nous avons été mis dans la position intolérable d’être contraints à demander la permission d’effectuer un travail pourtant vital.


La semaine dernière, j’ai écrit au président de l’Assemblée générale des Nations unies pour l’informer du fait que la capacité de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) à continuer à s’acquitter de son mandat à Gaza est désormais très limitée. Je n’aurais jamais imaginé, au cours de mes trente-cinq ans de carrière dans des contextes d’urgence, devoir écrire une telle lettre, qui prédise la mort de mes équipes et l’effondrement du mandat qu’il m’incombe de remplir.


Dans cette guerre, les civils sont des pions et l’aide humanitaire est rendue conditionnelle. Celle-ci est refusée ou délivrée en fonction d’agendas politiques et militaires dont les Nations unies n’ont pas connaissance. La nourriture, l’eau, le carburant, ainsi que la désinformation, sont systématiquement utilisés comme armes de guerre. Attaquer et discréditer les organisations humanitaires comme l’UNRWA n’est qu’un moyen parmi d’autres de faire la guerre et de compromettre la réponse humanitaire dans le but d’affaiblir la protection des civils et des infrastructures civiles.
 

Le Hamas s’est déchargé de toute responsabilité à l’égard de la population civile. Il a sans vergogne déclaré que l’entière responsabilité de l’aide humanitaire envers les civils incombait aux Nations unies. Israël a imposé un siège presque total à Gaza, infligeant une punition collective à plus de deux millions de personnes, dont la moitié sont des enfants. L’infime assistance humanitaire autorisée par l’Etat hébreu à entrer dans Gaza ne répond en rien à l’ampleur des besoins de toute une population.

En sécurité nulle part


Depuis le début de la guerre, Israël a chassé de chez eux plus de 1,8 million de Gazaouis, qui ont fui en particulier le nord de la bande. Cela constitue le plus grand déplacement forcé de Palestiniens depuis 1948. Plus de 270 personnes ayant cherché refuge dans les installations de l’UNRWA ont été tuées, et près de 1 000 autres blessées. La plupart de ces abris étaient situés dans les zones centrales et méridionales de la bande de Gaza, que l’on pensait plus sûres. La triste réalité est que les Gazaouis ne sont en sécurité nulle part : ni chez eux, ni dans un hôpital, ni sous le drapeau des Nations unies, ni au nord, ni au centre, ni au sud.


Maintenant que la pause humanitaire a pris fin, quel sera le sort de plus de deux millions de Palestiniens assiégés et retranchés dans une minuscule zone du sud de la bande de Gaza ?


Les Nations unies et plusieurs Etats membres, notamment les Etats-Unis, se sont fermement opposés au déplacement forcé des Gazaouis en dehors de l’enclave palestinienne. Mais l’évolution de la situation à laquelle nous assistons indique clairement une intention de les pousser vers l’Egypte, sans se soucier du fait qu’ils y restent ou qu’ils soient réinstallés ailleurs.


La décimation du nord de Gaza et le déplacement de 1,8 million de ses habitants vers le sud constitue la première phase d’un tel scénario, qui est déjà achevée.

L’étape suivante est en cours : forcer les gens à quitter le centre urbain de Khan Younès et à se rendre plus au sud, près de la frontière égyptienne.

Emprunter un autre chemin


Les bombardements et un siège quasi total créent à nouveau des conditions dans lesquelles même survivre est rendu difficile. La privation de l’aide humanitaire est un élément-clé de ce plan. Après la destruction du nord, la destruction du sud est en cours. Seulement, cette fois-ci, les gens n’ont absolument nulle part où aller. Les agences humanitaires sont à nouveau invitées à fournir des tentes dans des zones désignées comme « non conflictuelles » ou « sûres » du sud de Gaza. En réalité, la désignation unilatérale d’un lieu comme « zone sûre » dans un contexte de guerre ne le rendra pas plus sûr.


Pour de nombreux Palestiniens, la seule possibilité d’un avenir meilleur est de quitter Gaza. A en juger par les discussions politiques et humanitaires en cours, il est difficile de croire que les Gazaouis qui sont déplacés aujourd’hui seront prochainement autorisés, voire enclins, à retourner dans leurs maisons détruites.


Si nous poursuivons dans cette voie, qui mène à ce que beaucoup appellent déjà une « seconde Nakba », la bande de Gaza ne sera plus une terre pour les Palestiniens.
Il est encore possible d’emprunter un autre chemin, en commençant par un cessez-le-feu humanitaire durable qui conduise à la libération de tous les otages, au respect ferme du droit humanitaire international par toutes les parties, au gel des colonies israéliennes en Cisjordanie, et à une véritable discussion sur l’avenir avec une solution politique négociée, qui inclue un Etat de Palestine comprenant le territoire palestinien occupé.


En parallèle, il ne peut y avoir de paix et de stabilité sans que justice soit rendue ni que les auteurs des atrocités du 7 octobre, mais aussi ceux du nombre disproportionné de civils tués et de la destruction de Gaza, soient tenus responsables. La Cour pénale internationale est compétente en la matière et devra enquêter et statuer sur les preuves de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de génocide présumés.

Alléger les souffrances des civils


Les gouvernements du monde entier doivent agir avec détermination. Sinon, le droit international humanitaire deviendra simplement la loi du plus fort. Ceux qui l’enfreignent délibérément, militarisent l’aide humanitaire ou diffament les organisations humanitaires dans le but d’affaiblir l’aide et la protection des civils et des infrastructures civiles devront être tenus pour responsables et rendre compte de leurs actes.


L’objectif premier de l’aide humanitaire internationale, tel que défini à l’issue de la première guerre mondiale, était d’alléger les souffrances des civils pendant les guerres et les conflits. Aujourd’hui, cependant, l’aide humanitaire fait partie intégrante des stratégies de politique étrangère et de la concurrence diplomatique – un instrument d’exercice du pouvoir et de la guerre.


A Gaza, l’aide humanitaire est manipulée pour servir des objectifs politiques et militaires, une violation supplémentaire, parmi tant d’autres au cours de cette guerre. Pour que l’aide humanitaire reste indépendante et impartiale, nous devons rester fidèles au principe visant à limiter les souffrances des civils, quels qu’ils soient et où qu’ils se trouvent.

Philippe Lazzarini -

Commissaire général de l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA)

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