« On ne sait pas ce qui va se passer après, surtout s’ils islamisent tout » : des Arméniens aux Alaouites, les minorités syriennes dans le doute
Peu à peu le brouillard tranquilisant répandu par la propagande qui masque les dessous de l'opération US/Israel/Turquie commence à se dissiper
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Pierre Barbancey
L'Humanité du 23 décembre 2024
Quelques semaines après la chute de Bachar al-Assad, les minorités syriennes
À la veille de Noël, les chrétiens d’Alep, qui se réjouissent du départ du clan Assad, s’interrogent sur les décisions du nouveau pouvoir à leur égard. Dans les montagnes alaouites, les musulmans aussi observent avec peur la mise en place des premières mesures qui ne donnent aucun gage de dialogue réel au-delà des déclarations.
Elle est encore là et domine toujours la ville. Un symbole, un emblème pour les habitants d’Alep qui, toutes générations confondues, l’ont toujours vue sur ce promontoire, comme un signe rassurant. La citadelle. Cette fortification qui a traversé les âges appartient à tout le monde.
À l’instar de toutes les communautés, notamment arménienne, qui peuplent la ville depuis des centaines d’années, voire plus. Elle a failli s’écrouler lors des rudes combats qui ont détruit et divisé la cité entre 2012 et 2016. Les souks avoisinants ont disparu sous les flammes. Les échanges de tirs – armes automatiques ou mortiers – violaient ses murs. À l’est, les djihadistes appliquaient leur loi religieuse, à l’ouest le gouvernement de Damas imposait son ordre. Et pourtant, la citadelle est toujours là, pilier de dignité.
Alep, première ville prise par le HTC
Un nouveau drapeau flotte, accroché à la rocaille, balayant celui de l’ancien régime que personne ou presque ne regrette. Des centaines de Syriens reviennent flâner sur l’esplanade en contrebas. Des familles entières profitent de ce moment, déambulant, heureuses, sans peur.
Les enfants tirent leur père par la manche pour une barbe à papa. Les jeunes filles, bras dessus bras dessous, avec ou sans voile, lunettes aux montures épaisses sur le nez, marchent en rigolant. Des garçons les observent l’air de rien, sourire aux lèvres. La lumière est voilée – c’est l’hiver –, mais le soleil – et avec lui, la vie – brille à nouveau. Peu importe que des hommes, un semblant de treillis sur le dos, une arme en bandoulière, se tiennent là, tranquillement. Ravis de se prendre en photo, ils se reposent sur le rude escalier qui mène à l’enceinte fortifiée.
Deuxième ville la plus importante de Syrie, Alep est la première à être tombée aux mains des groupes islamistes regroupés au sein du Hayat Tahrir al-Cham (HTC) lors de l’offensive lancée le 27 novembre. Personne n’a compris ce qui se passait.
Mais tout le monde s’est méfié. Ceux qui, à l’est, avaient subi le joug de ces mêmes hommes regroupés ensuite à Idleb (« dès qu’ils mettaient la main sur un objet ou une femme, ils s’en saisissaient », se rappelait une Alépoise rencontrée par l’Humanité en 2016) et ceux qui, soulagés de la chute du clan Assad, envisagent l’avenir avec crainte. C’est le cas des minorités ne faisant pas partie de la majorité musulmane sunnite. Les chiites, les Kurdes et les chrétiens. Parmi ces derniers, les Arméniens sont particulièrement inquiets.
Dans le restaurant qui leur sert également de club, l’accueil est chaleureux. Un sapin de Noël décoré de boules et de cloches dorées rajoute à l’atmosphère apaisée et rappelle la période particulière pour les chrétiens. Mais les visages se ferment lorsque les questions surgissent et parlent sous le couvert de l’anonymat.
L’anniversaire organisé est joyeux, mais plus d’arak ni de cognac arménien contrairement à l’habitude. Les magasins qui vendaient de l’alcool ont placé en vitrine des bouteilles d’eau et de soda. À l’intérieur, les étagères sont vides. Dans le grand parc, la statue d’Abou Firas Al Hamdani, surnommé « le poète d’Alep », a été recouverte d’une bâche.
Le HTC essaye de donner des garanties
Les Arméniens, eux, ne sont pas certains que « rien ne peut être pire que ce qu’on a connu ». Non pas qu’ils développent une quelconque nostalgie mais ils s’interrogent sur leur statut dans la Syrie de demain. Personne ne veut donner son nom. Comme ce commerçant – carrure de lutteur, yeux vifs – qui se réjouit de ne plus avoir à verser des sommes astronomiques aux tenants du parti Baas, celui de Bachar Al Assad. Il peut, enfin, vendre tranquillement ses pièces détachées pour automobiles.
« J’ai rencontré les responsables du HTC, ils m’ont dit qu’ils pensaient prendre seulement Alep et Hama (une ville plus au sud sur la route de Damas – NDLR). Pour moi, cela signifie qu’ils ne sont pas assez nombreux pour tout contrôler », assure-t-il. Il montre une vidéo de tombes chrétiennes saccagées à Hama. Depuis, des rencontres ont eu lieu entre les nouvelles autorités et les représentants de la communauté arménienne, décidant notamment de patrouilles de surveillance communes.
Monseigneur Magar Achkarian, archevêque d’Alep, du nord de la Syrie et de la zone côtière, se veut rassurant. Avec un ton de diplomate aguerri, il explique à l’Humanité que « les responsables du HTC – des gens d’Alep qui sont partis à Idleb – nous ont dit que tout allait prendre du temps, qu’il fallait des efforts communs ». Lors d’une rencontre avec les onze communautés, le HTC a donné des garanties, assure l’archevêque.
« Nous avons bien sûr peur qu’on nous impose une loi islamique notamment dans les écoles avec la séparation des filles et des garçons, mais on nous dit que cela ne se passera pas. » Il dit espérer « une nouvelle Constitution qui respectera les droits et les obligations de toutes les communautés, sans discrimination ». La nomination comme gouverneur d’Alep de Fawwaz Hilal, l’ancien premier ministre du gouvernement de salut à Idleb, régi par la loi islamique, ne rassure guère.
« Nous, les femmes, devons toujours combattre pour nos droits »
Rassurée, cette professeur de mathématiques rencontrée à Alep, ne l’est pas. Appelons-la Araxie pour, à sa demande, protéger son identité. Mariée, mère d’un garçon et d’une fille, elle répond sans détour : « Quand ils sont arrivés, j’ai immédiatement pensé au statut des femmes. »
Elle poursuit : « C’est normal, car nous, les femmes, nous devons toujours combattre pour nos droits et nos libertés. Nous avons peur qu’on nous retire le peu que nous ayons. » Elle précise que, « pour l’instant, personne ne nous interdit de travailler mais on ne sait pas ce qui va se passer après, surtout s’ils islamisent tout ».
Elle évoque des « petites choses qui se passent » comme ces étudiantes qui sortent de cours à qui on demande de se couvrir la tête et « les élèves inquiets, pas concentrés. Celles qui ont 12 ans se demandent comment elles vont vivre si on les oblige à porter le voile ». Beaucoup de parents interdisent à leurs enfants de sortir, assure Araxie.
Une juge témoigne de l’interdiction qui lui est faite, à cause de son genre, de continuer à exercer sa fonction jusqu’au début du mois de janvier. Elle a dû remplir un questionnaire d’évaluation et ne sait pas si elle pourra continuer à travailler. Les avocates seraient dans le même cas de figure. Et tous les personnels se demandent si les non-musulmans seront toujours intégrés dans le système judiciaire.
C’est d’autant plus inquiétant que la nouvelle autorité centrale ne donne pas d’indications. Dans la ville de Homs, le nouveau procureur a assuré que rien ne changerait. En revanche, le porte-parole du gouvernement récemment nommé, Obeida Arnaout, a affirmé : « Une femme est un élément important et honoré de la société, mais ses tâches doivent être en adéquation avec les rôles qu’elle peut jouer. »
La peur des Alaouites associés au clan Assad
Dans les montagnes alaouites (Jabâl al-Ansariya), qui s’étendent en Syrie comme une épine dorsale, on scrute avec appréhension ce qui est en train de se passer. Les Alaouites composent de 10 à 12 % de la population syrienne et sont répartis dans les villes de Lattaquié, Jablé, Banias, Tartous et dans des centaines de villages de montagne. C’est dans l’un d’eux que nous sommes reçus, où l’électricité ne parvient pas.
Dans sa maison, Habib, retraité de la compagnie des eaux, vit chichement. Une pièce unique aux murs laiteux. Quelques matelas en guise de péristyle et une table basse en bois. Il prépare son fume-cigarettes et avale une longue bouffée. Son épouse, Nada, sert le thé. Les gens du village sont là aussi, s’entassant dans la pièce où trône un pauvre poêle. Des familles qui tentent de survivre entre l’agriculture pour certains et la fonction publique pour d’autres. Hassan, le moukhtar (représentant de la communauté) est assis sur une chaise, attentif et ironique. « Ici, on cultive des rochers », lâche-t-il sarcastique.
Mohammad, 30 ans, prend d’abord la parole pour expliquer que les Alaouites ont été manipulés par la famille Assad, le père, Hafez, puis le fils, Bachar. Ils ont servi de chair à canon et des milliers d’entre eux ont croupi, voire sont morts dans les sinistres prisons du pays. « Si une personnalité émergeait de chez nous hors du cercle Assad, elle était exilée, emprisonnée ou étouffée. »
Une réalité méconnue et, pourtant, cette communauté est amalgamée au pouvoir qui a régné sur la Syrie pendant un demi-siècle parce que la famille Assad en est issue. « Aujourd’hui, notre peur est existentielle », note Mohammad. Comme les Arméniens, les Alaouites ont reçu des paroles d’apaisement du nouveau pouvoir, « mais, pour l’instant, ce ne sont que des mots. Le gouvernement actuel n’est composé que de membres du HTC, tous venus d’Idleb, tous sunnites et anciens du Front al-Nosra qui était lié à al-Qaida ».
Un dialogue national nécessaire
Leur grande crainte est une possible instauration de la charia. Le nouvel homme fort de la Syrie, Ahmed Al Charaa, ne confirme ni n’infirme cette idée. Mais, à Alep, une banderole a été déployée sur laquelle est inscrite une déclaration du ministre de la Justice, ancien juge religieux, Mohammad Alwaysi, qui vante la « vraie religion et sa noble charia ».
Comme pour brouiller les pistes, une autre banderole, au même endroit, cite le premier ministre qui, lui, parle « du peuple d’Alep ». Ce qui donne toute sa dimension à cette affirmation de Mohammad l’Alaouite : « Nous sommes prêts à nous battre pour empêcher qu’une religion prenne le dessus sur les autres. Nous travaillons à la constitution d’un front d’opposition face à des décisions imposées. » Il appelle de ses vœux un dialogue national « pour rassembler toutes les composantes de la société syrienne ». Une idée qui, en Syrie, fait son chemin.
À Alep comme à Homs et Damas, des sapins lumineux célèbrent néanmoins Noël « qui sera un peu triste », regrette Magar Achkarian, l’archevêque d’Alep. « Surtout à cause de la situation économique des gens. En tant que chrétiens, nous n’avons pas le droit de baisser les bras. La paix, la joie et l’égalité doivent s’installer partout. » Certains habitants ne cachent pas que, cette année, ils ne savent pas s’ils assisteront à la messe de minuit.