Josep Borrell, ancien haut représentant de l’Union européenne : « Le soutien inconditionnel de l’Europe à Israël risque de nous rendre complices de crimes contre l’humanité »

Publié le par FSC

 

Une Palestinienne et son enfant, tué lors d’une frappe israélienne dans la ville de Gaza, le 28 avril 2025. OMAR AL-QATTAA/AFP

 

Dans une tribune au « Monde », l’Espagnol Josep Borrell, qui a quitté ses fonctions le 1ᵉʳ décembre 2024, sort de sa réserve. Il regrette de ne pas avoir réussi à convaincre les instances de l’UE de sanctionner l’Etat hébreu au même titre que la Russie.

Benyamin Nétanyahou a rompu le 18 mars la trêve qui avait été instaurée à Gaza quelques jours avant l’investiture de Donald Trump. En quelques heures, les bombardements ont fait plus de 400 morts. Il assurait ainsi sa survie politique : poursuivre la guerre était la condition posée par son partenaire de l’ultradroite, Bezalel Smotrich, pour ne pas renverser la coalition gouvernementale.
Depuis lors, des milliers de civils palestiniens supplémentaires, en grande majorité des femmes et des enfants, ont été tués, et la vie des otages survivants est mise en danger. Le blocus total et la famine généralisée ont aggravé de manière catastrophique une situation déjà dramatique, dans un contexte où la plupart des bâtiments et des infrastructures sont détruits. La dernière usine de dessalement d’eau ne fonctionne plus.


Tous s’accordent sur ce terrible diagnostic. Les Nations unies ont averti que la situation à Gaza avait atteint son pire niveau depuis le début de la guerre. L’ONG Médecins sans frontières a décrit Gaza comme un charnier pour des milliers de Gazaouis, mais « aussi pour ceux qui tentent de leur venir en aide ». Douze des plus grandes ONG d’aide internationale viennent de lancer conjointement un appel désespéré. Personne ne semble les entendre.

Épuration ethnique


Le ministre israélien de la défense, Israel Katz, a encore réaffirmé ces derniers jours qu’« aucune aide humanitaire n’entrera à Gaza ». Tandis que Bezalel Smotrich, lui faisant écho, a confirmé qu’une pression maximale était exercée pour « évacuer les gens vers le sud et mettre en œuvre le plan de migration volontaire du président Trump pour les habitants de Gaza ». Lorsqu’il était ministre des affaires étrangères, Israel Katz nous avait déjà présenté ce projet, au Conseil de l’Union européenne (UE), début 2024. L’armée israélienne s’est emparée de la moitié du territoire et a placé sous ordre d’évacuation les deux tiers de Gaza, transformés en « zones interdites », y compris la ville frontalière de Rafah.


L’objectif est manifestement de créer les conditions pour mener à bien la plus grande opération d’épuration ethnique depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Affirmer que « pas un seul grain de blé n’entrera à Gaza » constitue une violation flagrante du droit international humanitaire. Il est impossible de ne pas y voir l’intention d’extermination que la Cour pénale internationale (CPI) avait déjà prise en considération en émettant des mandats d’arrêt contre Benyamin Nétanyahou et son ancien ministre de la défense. Elle n’est pas moins grave que celle qui avait été constatée dans le passé par la justice internationale à Srebrenica et au Rwanda.


Dans le même temps, en Cisjordanie, l’armée israélienne mène sa plus grande offensive depuis des décennies. Plus de 40 000 Palestiniens ont déjà été déplacés de force du nord du territoire, visiblement pour étendre des colonies illégales, selon le droit international. Le 23 mars, le gouvernement a encore légitimé treize de ces colonies.
L’extrême droite fondamentaliste espère que Donald Trump soutiendra ses projets d’annexion d’une partie ou de la totalité de la Cisjordanie, ce qui mettrait fin à toute possibilité, s’il en restait une, de créer un Etat palestinien.

Des milliers d’enfants morts ou mutilés


Dans presque toute l’Europe, nous sommes actuellement en vacances et notre attention est avant tout focalisée sur les droits de douane dont Donald Trump nous menace. On ne parlait plus guère de Gaza. Mais la photo d’un enfant gazaoui amputé des deux bras, qui a remporté un prix international, et la mort de la photographe Fatima Hassouna, protagoniste principale d’un documentaire sélectionné pour le prochain Festival de Cannes, ont ravivé l’émotion. Oui, c’est pour cela qu’on ne nous laisse pas voir les images de Gaza. Loin des yeux, loin du cœur.
Mais, bon sang, ce n’est pas un, ni cent, ni mille, ce sont des milliers d’enfants qui sont morts ou ont été mutilés à Gaza. Et dans quelles conditions ! Gaza, c’est d’abord une guerre contre les enfants. La photo de l’un d’entre eux nous fait verser des larmes, mais l’ampleur globale de la tragédie ne semble pas nous émouvoir. Tandis qu’aux Etats-Unis et en Hongrie, pays qui était jusqu’ici parties prenantes de la CPI, Benyamin Nétanyahou est reçu avec les honneurs.


Malgré les multiples résolutions adoptées par les Nations unies et les décisions de la CPI, je n’avais pas réussi, en tant que haut représentant de l’UE, à obtenir que le Conseil et la Commission agissent face aux violations massives et répétées du droit international et du droit humanitaire par le gouvernement de Benyamin Nétanyahou, comme nous l’avons fait face à l’agression de Vladimir Poutine contre l’Ukraine.
Et jusqu’à la fin de mon mandat, j’ai dû constater à quel point cette double situation a affaibli la position de l’UE dans le monde. Non seulement dans le monde musulman, mais aussi en Afrique, en Amérique latine ou en Asie… L’Espagne et quelques autres pays européens ont élevé la voix et demandé à la Commission d’examiner si le comportement d’Israël est conforme aux obligations découlant de l’accord d’association avec l’Europe. En réponse, ils n’ont obtenu que le silence.

De nombreux leviers d’action


La mauvaise conscience de certains pays européens vis-à-vis de l’Holocauste, transformée en « raison d’Etat » justifiant un soutien inconditionnel à Israël, risque de nous rendre complices de crimes contre l’humanité. Une horreur ne saurait en justifier une autre. Et, à moins d’accepter que les valeurs que nous prétendons défendre perdent toute crédibilité, l’Europe ne peut continuer à assister passivement à l’horreur de Gaza et à la « gazaïfication » de la Cisjordanie.
Contrairement à ce qui se dit souvent, et malgré le manque total d’empathie de certains de ses dirigeants, l’UE dispose de nombreux leviers d’action vis-à-vis du gouvernement israélien : nous sommes son premier partenaire en termes de commerce, d’investissements et d’échanges de personnes. Nous fournissons au moins un tiers des armes qu’Israël importe et nous avons conclu avec ce pays l’accord d’association le plus étendu de tous. Celui-ci est cependant conditionné, comme les autres, au respect du droit international, et en particulier du droit humanitaire.
Si nous le voulons, nous pouvons agir. Et nous avons déjà trop attendu. De nombreux Israéliens, conscients que la fuite en avant de Benyamin Nétanyahou menace à terme la sécurité et la survie d’Israël, nous en seraient reconnaissants.

Josep Borrell
Tribune dans le Monde du 29 avril 2025


Josep Borrell a été entre autres président du Parlement européen et ministre des affaires étrangères de l’Espagne, avant de devenir, de 2019 à 2024, haut représentant de l’Union européenne pour les affaires extérieures et la politique de sécurité et vice-président de la Commission européenne.

 

 

 

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