À l’université de Columbia, le keffieh et la protestation face à la censure de l’administration Trump

Publié le par FSC

Pierre Barbancey
L'Humanité du 11 juillet 2025

 

Les étudiants de l’université Columbia organisent une manifestation en soutien à la Palestine à New York, le 7 octobre 2024. © ERICA LANSNER/REDUX -REA

 

Arrestations d’étudiants, blocage des subventions fédérales, accusations d’antisémitisme, mise sous tutelle académique… La plus progressiste des universités américaines, où s’exprime la solidarité avec Gaza, est depuis des mois la cible de Donald Trump. Si l’administration de la faculté new-yorkaise a plié face aux pressions, les étudiants, eux, ne désarment pas.

C’est la déesse de la pensée élevée, de la sagesse, de l’intelligence mais également de la réflexion stratégique de la guerre. Son nom est ? N’importe quel étudiant de l’université de Columbia, à New York, vous donnera la réponse : Minerve. Celle-ci trône sur les marches de Low Library depuis 1904, indéboulonnable. L’alma mater (« la mère nourricière »), comme elle est appelée, est le symbole de cet établissement supérieur privé, l’un des plus prestigieux au monde après Harvard.

Alors, lorsque les autorités se sont aperçues, un beau matin, qu’un keffieh palestinien lui enserrait le cou, leur sang n’a fait qu’un tour. Elles ont compris qu’il se passait de nouveau quelque chose sur ce campus. « Comme en 1968 et 1985, Columbia est à l’avant-garde du mouvement de protestation aux États-Unis », rappelle Cathy Schneider, professeure à l’American University de Washington DC. Et si les étudiants sont dans la droite ligne de ceux qui les ont précédés, l’administration n’a pas non plus dévié de la ligne répressive qui a toujours été en vigueur : appel à la police, arrestations des jeunes manifestants puis suspension et exclusion de nombre d’entre eux.

La défense de la cause palestinienne a toujours agité l’université de Columbia. La protestation s’est amplifiée avec les attaques terroristes du 7 octobre 2023, puis la guerre menée à Gaza par Israël. La seule réponse implacable de la part de l’administration, mais également de la Maison-Blanche, a été de criminaliser le mouvement, là comme ailleurs. Après Columbia, le gouvernement fédéral a menacé une soixantaine de grands établissements, dont Harvard. Depuis son investiture, Donald Trump a signé des dizaines de décrets, dont beaucoup s’attaquent aux droits constitutionnels fondamentaux et à des communautés déjà marginalisées.

Le cas de Mohsen Mahdawi
Il a tout naturellement envoyé ses sbires de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement, agence du département de la sécurité intérieure des États-Unis), qui officiellement traquent les migrants sans papiers, pour tenter de museler ceux qui dénoncent le génocide à Gaza. Une véritable police politique qui, aux yeux du gouverneur du Minnesota, Tim Walz, n’est autre que la « Gestapo moderne de Trump ». Dans un décret du 29 janvier, le président états-unien a ordonné aux agences gouvernementales de cibler les étudiants et les personnels considérés comme pro-palestiniens pour les expulser et les poursuivre en justice, en priant les universités de les dénoncer.

Le 8 mars, Mahmoud Khalil, un Palestinien résidant légalement aux États-Unis, a été arrêté et enlevé par les agents de l’ICE dans le hall d’une résidence de l’université où il vivait avec sa femme enceinte. Ils lui ont fait croire qu’ils devaient vérifier son visa, bien qu’il soit titulaire d’une carte verte qui vaut titre de séjour. En revanche, il était connu comme négociateur actif entre l’administration de l’université Columbia et les étudiants protestataires. Il a été rapidement transféré dans un centre de détention à Jena (Louisiane), à 2 000 km de New York.

Trump, lui, a immédiatement célébré l’arrestation de cet « étudiant radical pro-Hamas au campus de Columbia » en affirmant qu’il s’agissait de la « première d’une longue série ». Marco Rubio, le chef de la diplomatie états-unienne, va même jusqu’à dire que les activités de Mahmoud Khalil auraient « potentiellement des conséquences sérieuses pour la politique étrangère ». Il ne sera libéré qu’au bout de cent quatre jours. Fin mai, alors qu’il était toujours en prison, le discours pour la cérémonie de remise des diplômes de la présidente par intérim de l’université, Claire Shipman, avait été hué par l’assemblée. Plusieurs jeunes lauréats avaient scandé « Free Mahmoud ».

Mohsen Mahdawi, autre étudiant palestinien, a été appréhendé le 14 avril mais un juge fédéral a ordonné sa libération le 30 du même mois. Nous avons pu le joindre alors qu’il est toujours assigné à résidence dans le Vermont depuis cette date, ne pouvant se rendre à New York que dans le cadre de ses cours. « Il y avait une campagne contre moi sur les réseaux sociaux par des groupes pro-israéliens, explique-t-il. Toutes ces attaques visent à m’intimider, à intimider les autres étudiants et à faire taire le mouvement. »

Lorsque les premières mobilisations commencent, au lendemain du 7 octobre, quelques centaines de personnes y participent. « L’université a essayé de nous réduire au silence mais il s’est passé l’inverse, se souvient Mohsen. Plus l’administration tentait de nous réprimer, plus le nombre de manifestants augmentait. » Il se félicite également de la participation de nombreux étudiants juifs et des organisations comme Une voix juive pour la paix (JVP) et Juifs pour un cessez-le-feu.

Parmi eux, Aharon Dardik, 24 ans, étudiant en philosophie et en science politique à la bonne bouille de gamin espiègle. Nous le rencontrons en dehors du campus. Son père est si religieux qu’à sa naissance, en Californie, il lui verse un peu d’eau d’Israël sur les lèvres. Il a 14 ans lorsque la famille s’installe dans la colonie de Goush Etzion, au sud de Jérusalem. « J’étais dans le même espace mental que les juifs français », confie-t-il en souriant. « J’étais sioniste, pro-Israël et adepte de la hasbara (”explication” en hébreu, qui se rapporte en réalité à la ”propagande israélienne” – NDLR). »

« Sur le campus, chacun voit que ce mouvement était sérieux, »
S’il était important pour lui d’être « assimilé à la culture israélienne », il était tiraillé entre ses idées de paix, de respect de l’autre et ce qu’on lui racontait dans la colonie. « On nous montrait régulièrement des images de guerre, de chars, d’armes. Je ne comprenais pas pourquoi. On ne parlait jamais de la violence des colons, ça n’existait pas. Si l’armée était là, c’était pour nous protéger de la violence des Palestiniens. L’ONU était antisémite et toutes les organisations israéliennes contre l’occupation étaient financées par l’étranger. C’est ce qu’on nous racontait. »

Aharon voit comment un checkpoint se franchit en deux minutes quand on est israélien « mais pourrit toute une journée quand on est palestinien ». Il étudie dans une yeshiva (école religieuse) et part même au service militaire tout en refusant une unité de combat. Ses réticences lui vaudront quelques journées de prison avant d’intégrer, en 2022, l’université de Columbia.


 

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