Gaza : la faim règne toujours en maître

Publié le par FSC

Gwenaelle Lenoir
Médiapart du 30 juillet 2025

 

Des Palestiniens reviennent après avoir été blessés alors qu'ils tentaient d'obtenir de l'aide alimentaire, le 29 juillet 2025, dans la bande de Gaza depuis le poste-frontière de Zikim, au nord. © Photo Omar Al-Qatta / AFP

 

L’annonce, dimanche 27 juillet, de la reprise très partielle de l’aide humanitaire dans la bande de Gaza relève de l’opération de communication et non du sauvetage d’une population soumise à la famine. Sur place, aucune amélioration n’est constatée.

Les images font joli sur les écrans de télévision : des parachutes noirs lestés de palettes de nourriture se balancent dans le ciel uniformément bleu de Gaza et descendent lentement vers le sol. En plus, elles permettent à des États de se donner bonne conscience. Des Émirats arabes unis à l’Allemagne, voilà des pays qui montrent leur volonté de « faire quelque chose » pour Gaza alors qu’ils sont largement critiqués pour leur inaction, voire leur soutien à la guerre génocidaire de l’État hébreu.


Les premiers, signataires en 2020 des accords d’Abraham promus sous la première présidence de Donald Trump pour la normalisation entre l’État hébreu et les pays arabes, restent des alliés indéfectibles d’Israël. L’Allemagne, de son côté, tient fermement son rang de deuxième fournisseur d’armes à Tel-Aviv et s’interdit la moindre critique au nom de la raison d’État. L’Espagne, le Royaume-Uni, la Belgique, la Jordanie en sont aussi. La France, après avoir hésité, a annoncé se joindre au mouvement et se prépare à larguer 40 tonnes d’aide, à partir de vendredi.
Les clichés d’enfants gazaoui·es émacié·es, littéralement la peau sur les os, ont commencé à inonder les journaux de la planète entière ces dernières semaines. Même des médias conservateurs peu susceptibles de biais propalestiniens, comme le britannique Daily Express et la chaîne de télévision états-unienne Fox News, se sont emparés de la question de la famine à Gaza.

Les parachutages, inutiles, coûteux et dangereux


Israël a donc fait un geste. L’État hébreu porte l’entière responsabilité de cette famine. Il a, depuis des années, imposé des restrictions à l’entrée de produits alimentaires et autres biens, fragilisant la santé de la population. Le siège est devenu plus serré encore après le 7-Octobre. Au blocus quasi total depuis mars 2025, il faut ajouter la destruction des terres agricoles, fermes et élevages de l’enclave côtière au cours des vingt-deux mois de la guerre.
L’inaction devenait intenable pour les pays étrangers, notamment européens et arabes. La pression de l’opinion publique mondiale a contraint Israël à annoncer, dimanche 27 juillet, des pauses dans ses opérations militaires dans trois zones de Gaza pour permettre l’acheminement de camions et la reprise des largages de vivres par avion.
Cette dernière méthode a déjà été mise en œuvre en 2024 et abandonnée car très coûteuse, inefficace et dangereuse.


Le tonnage français – 40 tonnes, donc – à lui seul explique en quoi ces largages relèvent de la communication et non de l’aide humanitaire. « Un camion semi-remorque transporte à lui seul 30 à 40 tonnes, deux à trois fois plus qu’un avion, souligne Eyad Amawi, membre du comité de secours de Gaza, depuis Deir Al-Balah, dans le centre de la bande de Gaza. Outre qu’elles sont insuffisantes, ces cargaisons tombent au hasard. Les gens se précipitent et se battent pour récupérer ce qu’ils peuvent. Ils sont affamés, leurs enfants sont affamés, tout est bon pour trouver à manger. »
Les professionnel·les de l’humanitaire sont unanimement opposé·es à cette méthode. « C’est de la poudre aux yeux et ça ne fait que rajouter au chaos sans même apporter un début de solution à la famine, cingle Bouchra Khalidi, d’Oxfam, depuis Gaza. Si Israël voulait vraiment sauver des vies, il ouvrirait les points de passage terrestres. Avec l’ouverture des sept points de passage vers Gaza pendant ne serait-ce qu’une heure, nous ferions entrer quatre fois plus d’aide que ces largages aériens ne le pourront jamais ! C’est une question de volonté politique. »


« Il existe des voies terrestres pour acheminer l’aide à Gaza. Les ouvrir et les sécuriser pour permettre à 500 ou 600 camions d’apporter de la nourriture quotidiennement à la population ne dépend que d’une volonté politique, renchérit Juliette Touma de l’agence onusienne pour les réfugiés de Palestine, l’Unrwa, contactée à Amman par Mediapart. En général, les largages de nourriture sont utilisés en dernier recours, quand il n’y a aucun autre moyen. Ce n’est pas le cas ici. Il ne devrait même pas y avoir débat sur ce sujet. La seule façon de maîtriser la famine et de sauver les vies de gens affamés, c’est de faire rentrer les camions en quantité suffisante. »
Parmi les annonces israéliennes figure justement l’entrée de camions des agences des Nations unies chargés de farine, après inspection par l’armée israélienne. La circulation des convois et la distribution des colis alimentaires sont censées être facilitées par les « pauses tactiques » de l’armée israélienne entre 10 heures et 20 heures dans les zones d’Al-Mawasi, sur la côte, où s’entasse une large partie de la population, de Deir Al-Balah au centre et de Gaza ville.
Là aussi, cependant, on est loin, très loin du compte.
Selon une source humanitaire, au 29 juillet, 254 camions avaient été inspectés et 180 avaient franchi les deux points de passage ouverts, principalement affrétés par le Programme alimentaire mondial (PAM).

Des camions au compte-goutte

 
Mercredi 30 juillet, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a annoncé avoir transféré dix camions chargés de médicaments de base, du matériel de laboratoire et des fournitures pour l’analyse de l’eau d’El-Arich en Égypte au point de passage de Kerem Shalom. Deux autres, avec des produits sanguins, devraient l’être jeudi 31 juillet. Ce message du directeur de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, posté sur les réseaux sociaux en dit long : ces véhicules ne sont pas encore passés et, pour nécessaires qu’ils soient, ces chargements ne peuvent répondre qu’à une fraction infinitésimale des besoins gazaouis.
Le Cogat, l’administration militaire israélienne chargée de la supervision de l’aide, donne de son côté le chiffre de « plus de 200 camions » dont la cargaison a été récupérée par les agences onusiennes et distribuée, et « plus de 220 » dont les palettes attendent de l’être. En somme, affirme l’administration israélienne, c’est l’ONU qui ralentit les opérations et non l’armée.


Démenti cinglant de Juliette Touma : « De notre côté, à l’Unrwa, nous avons 6 000 camions pleins de nourriture et de produits médicaux coincés en Égypte, qui attendent le feu vert des Israéliens depuis le 2 mars, soit depuis cinq mois ! Aucun des chargements entrés depuis dimanche dernier n’est à nous. Et les quelques camions dont nous avons été informés sont de toute façon absolument insuffisants. Et ce n’est pas de notre fait : pendant le cessez-le-feu [l’entrée de l’aide humanitaire a été autorisée par Israël du 15 janvier au 1er mars 2025 – ndlr], nous avons fait entrer de 500 à 600 véhicules par jour, pas seulement de nourriture, mais d’équipements médicaux, d’eau potable, de carburant. Nous savons le faire. »
L’entrée des véhicules est parfois empêchée ou retardée par un manque de coordination au sein même de l’armée israélienne. Des incidents avec des soldats ont ainsi été signalés au point de passage de Zikim, insuffisamment équipé pour prendre en charge l’inspection et le déchargement de plus de 40 camions quotidiennement. Les cargaisons doivent en effet être transbordées des véhicules en provenance de Jordanie sur des camions palestiniens.


Les quelques cargaisons pénétrant dans la bande de Gaza par l’un ou l’autre point de passage sont immédiatement prises d’assaut et pillées. « Des hommes, des femmes et des enfants se rassemblent au passage des camions et les prennent d’assaut, explique Eyad Amawi. Les gangs agissent eux aussi. Il n’y a aucun moyen d’empêcher cela, les gens ont faim. Les forces de sécurité, les policiers qui pourraient mettre de l’ordre ont été visés par les Israéliens et ne se montrent pas. Le tissu social a été détruit par la faim créée par Israël. C’est le chaos. »
« Pas un seul camion n’est arrivé jusqu’aux entrepôts, confirme Amjad al-Shawa, directeur de la Plateforme des ONG palestiniennes depuis Gaza. Lundi, 66 camions sont entrés via le point de passage de Kerem Shalom. Tous ont emprunté des routes contrôlées par les Israéliens, ils ont été pillés par des gangs et des milliers de personnes cherchant de l’aide. Les plus fragiles n’ont aucune chance d’obtenir quoi que ce soit. »


Les prix, astronomiques, n’ont pas baissé et le kilo de farine reste aux alentours de 15 à 17 euros. L’IPC, chargé de surveiller les famines dans le monde, a publié mardi 29 juillet un bulletin d’alerte. « De plus en plus de preuves montrent que la famine généralisée, la malnutrition et les maladies entraînent une augmentation des décès liés à la faim. Les dernières données indiquent que le seuil de famine a été atteint en matière de consommation alimentaire dans la majeure partie de la bande de Gaza et en matière de malnutrition aiguë dans la ville de Gaza », écrit l’organisme lié aux Nations unies.
D’après ses dernières données recueillies en mai 2025, il prévoyait que « l’ensemble de la population de la bande de Gaza sera[it] confrontée à une insécurité alimentaire aiguë (phase 3 ou plus de l’IPC) d’ici à septembre 2025, dont un demi-million de personnes en situation de catastrophe (phase 5 de l’IPC), caractérisée par une pénurie alimentaire extrême, la famine, la misère et la mort ». Mais le durcissement des opérations militaires israéliennes et la mise en place des centres de distribution de la Fondation humanitaire pour Gaza, devenus des pièges mortels pour nombre d’affamé·es, ont encore aggravé la malnutrition, affirme l’IPC. Celui-ci, comme toutes les organisations internationales, demande la levée du blocus, une entrée massive d’aide, et un cessez-le-feu.
Mercredi 30 juillet, sept nouvelles personnes sont mortes de faim dans la bande de Gaza, selon le ministère palestinien de la santé, qui y décompte 60 138 personnes tuées et 146 269 blessées depuis le 7 octobre 2023.


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Un mercenaire de la GHF devenu lanceur d’alerte


Ex-soldat des forces spéciales américaines, Anthony Aguilar a travaillé en tant qu’agent de sécurité à Gaza pour UG Solutions, un sous-traitant de la Gaza Humanitarian Foundation (GHF). Pendant six semaines, il a été posté sur les quatre sites de distribution d’aide de l’organisation dans l’enclave palestinienne. Dans une interview à l’émission indépendante états-unienne « Democracy Now! », il dit avoir été témoin de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité dans et autour des sites de la GHF : « Ce que j’ai vu à Gaza, je ne peux que le décrire comme un désert post-apocalyptique, dystopique. Nous, les États-Unis, sommes complices. Nous participons, main dans la main, aux atrocités et au génocide en cours à Gaza. »
Les alentours des sites de distribution et les routes qui y mènent sont barricadés avec des « barbelés rasoirs », dont l’usage est interdit dans des zones avec des civils, raconte-t-il. Les munitions utilisées sont également conçues pour pénétrer des véhicules blindés. « Pourquoi quelqu’un aurait-il besoin de ça, même pour se défendre – pour défendre sa vie – contre une population non armée ? C’est inapproprié », juge-t-il. Dans une interview à la BBC, il a aussi accusé l’armée israélienne d’avoir commis des crimes de guerre « en utilisant des obus d’artillerie, des obus de mortier, en tirant des obus de char sur des civils non armés ». L’armée dit enquêter sur les morts autour des sites de distribution. La GHF et l’ancien employeur d’Anthony Aguilar rejettent ses propos en l’accusant de vouloir se venger après avoir été licencié. Le vétéran affirme de son côté qu’il a démissionné.

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