Georges Ibrahim Abdallah, plus vieux prisonnier politique d’Europe, est libre

Publié le par FSC

Mathieu Dejean
Médiapart du 17 juillet 2025

( Georges Abdallah à l'entrée de sa cellule à la prison de Lannemezan )
Montage: Roland RICHA
"La liberté est résistance"

La cour d’appel de Paris a accepté jeudi 17 juillet la demande de libération du communiste libanais. Privé de liberté depuis quatre décennies, le militant âgé de 74 ans avait déclaré que c’était sa dernière tentative. Il sera expulsé vers son pays le 25 juillet.

« Soit vous le libérez, soit vous le condamnez à mort. C’est à vous de voir maintenant. » C’est en ces termes que Jean-Louis Chalanset, l’avocat de Georges Ibrahim Abdallah, rapporte s’être exprimé à la cour d’appel de Paris, le 19 juin. Le procureur général et l’avocat des États-Unis – qui se sont portés partie civile – venaient d’indiquer, lors d’une séance à huis clos, que le militant communiste libanais ne pouvait pas sortir de prison en raison de son absence de « repentir ».
Une nouvelle fois, Jean-Louis Chalanset était sorti de l’audience partagé entre la colère et le fatalisme. « J’ai bien rappelé à la cour qu’il n’y avait pas de repentir dans le droit français. Il y a un impérialisme judiciaire qui sévit en France, en ce qui concerne la part des États-Unis dans ce dossier », raillait l’avocat, qui disait alors « ne plus s’avancer » sur l’issue de cette affaire.
Le 17 juillet au matin, son humeur était tout autre. La décision est finalement tombée après une brève audience : Georges Ibrahim Abdallah « est placé sous le régime de la libération conditionnelle à partir du 25 juillet, sous condition de quitter le territoire national et n’y plus paraître », selon l’arrêt rendu. Le militant communiste est donc libre et quittera le territoire pour le Liban dans une semaine.
« Je suis très ému. C’est une victoire politique contre les États-Unis, qui ont écrit à la cour de Paris pour qu’il ne soit pas libéré, comme tous les présidents de la République française sont intervenus, de Jacques Chirac à Macron. La justice va au-delà de la politique, c’est donc aussi une victoire de la justice française. C’est une grande joie pour lui », a déclaré l’avocat à l’issue de l’audience. « Si les Israéliens l’assassinent à Beyrouth, comme il est possible qu’ils le fassent, il mourra libre en tant que résistant, ainsi qu’il est considéré par l’ensemble du peuple libanais », a-t-il ajouté.
Cette décision met un terme à huit mois de doutes et de rebondissements durant lesquels les soutiens de Georges Ibrahim Abdallah, restés en constante mobilisation, ont pris l’ascenseur émotionnel plusieurs fois. « On est très émus. Cette ignominie juridique et politique est enfin tombée. Il était temps », confiait José Navarro, en route avec son camarade Daniel Larregola pour rendre visite au prisonnier au parloir du centre pénitentiaire de Lannemezan (Hautes-Pyrénées). Tous deux ont fondé le comité de soutien à Georges Ibrahim Abdallah il y a quinze ans. 

Une affaire plus que jamais politique


« Vu les pressions politiques, il fallait qu’on croie très fort en la justice de notre pays. C’est une très belle décision », réagit la députée communiste Elsa Faucillon, qui se dit « très heureuse pour Georges, très heureuse pour ce que ça représente pour sa lutte, pour [leur] lutte ». Huit mois de « mesquinerie juridique » s’achèvent donc, selon les mots de Jean-Louis Chalanset, pour qui l’affaire est devenue, au fur et à mesure que les verrous juridiques à sa libération semblaient tomber, « plus que jamais politique ».
Georges Ibrahim Abdallah a été condamné à la perpétuité par la justice antiterroriste française en 1987, pour complicité dans l’assassinat de deux diplomates, l’un américain et l’autre israélien, à Paris en 1982 – le lieutenant-colonel Charles R. Ray et Yacov Barsimantov. La Fraction armée révolutionnaire libanaise (Farl), organisation d’obédience marxiste qui entendait réagir à l’invasion du Liban par Israël en exportant la guerre en Europe, dont il était le cofondateur, avait revendiqué ces deux assassinats.


Mais plusieurs anomalies dans son procès ont été démontrées depuis. Le premier avocat d’Abdallah, Jean-Paul Mazurier, était en réalité un agent des services français. Le ministre de l’intérieur de l’époque, Charles Pasqua, et son ministre délégué à la sécurité, Robert Pandraud, ont aussi accusé à tort Georges Ibrahim Abdallah et ses frères d’être à l’origine des six attentats survenus en septembre 1986 à Paris. Enfin, les États-Unis, partie civile dans cette affaire, sont directement intervenus dans la procédure pour empêcher sa libération.
Le caractère exceptionnel de son incarcération est évident. « J’ai eu tellement de déconvenues judiciaires dans cette affaire depuis treize ans que je n’avais aucune confiance », confiait Jean-Louis Chalanset jeudi matin. Libérable depuis 1999, Abdallah a déposé plus d’une dizaine de demandes de libération, qui se sont toutes soldées par des échecs.
Mais depuis cette date, presque tous les militants d’extrême gauche de sa génération, incarcérés pour des motifs similaires, ont bénéficié d’une liberté conditionnelle. Jusqu’à aujourd’hui, lui purgeait encore sa 41e année au centre pénitentiaire de Lannemezan. Il n’aura finalement pas dépassé le révolutionnaire Auguste Blanqui, surnommé « l’enfermé » pour avoir passé quarante-trois ans en prison… au XIXe siècle.
En 2013, alors qu’une décision en appel avait validé la huitième demande de libération de Georges Ibrahim Abdallah, à condition qu’il soit expulsé du territoire français, le ministre de l’intérieur d’alors, Manuel Valls, avait refusé de signer l’arrêté d’expulsion. Dans un article du Monde, il assumait récemment un choix politique : « Je le maintiens en prison volontairement, il n’était pas question que je signe l’arrêté d’expulsion. Je le fais par conviction. J’en ai informé le président de la République [François Hollande – ndlr], qui ne m’en a pas dissuadé. »

Les pressions des États-Unis ont finalement échoué


Cette fois-ci, tous les obstacles ont définitivement été levés. Le texte de trente pages rendu par les juges le 15 novembre 2024 était déjà sans équivoque. Pour motiver leur décision, ils convenaient que quarante années de prison « constituent indiscutablement un délai permettant d’assurer l’effectivité et l’exemplarité de la peine ». Ils le décrivaient comme « laïc et communiste, ce qui le distingue des membres des organisations terroristes islamistes ». Et estimaient que le risque de récidive était « de très faible probabilité ».
Les magistrats concluaient en faisant droit à sa demande en ces termes : « S’il est légitime de s’interroger sur le symbole que M. Georges Ibrahim Abdallah représente pour certains, il représente surtout aujourd’hui le symbole d’un homme maintenu en détention depuis désormais plus de quarante ans, soit une période devenue disproportionnée au regard des faits commis et de sa dangerosité actuelle. » Même Georges Kiejman, l’avocat des États-Unis lors du procès de 1987, avait déclaré dans ses mémoires écrits avec Vanessa Schneider (L’homme qui voulait être aimé, Grasset, 2021) : « Georges Ibrahim Abdallah pourrait être libéré. J’ai une forme de respect pour lui que je n’avais pas à l’époque. »
Mais l’appel déposé par le parquet français en vue de l’annulation de ce jugement et l’obstination des États-Unis à le maintenir dans une relégation absolue et définitive avaient tout mis en suspens. En février, la cour d’appel et les États-Unis avaient jugé que le militant devait s’acquitter, « à raison de ses facultés contributives, des dommages et intérêts mis à sa charge », qui avaient été abordés « de façon sommaire au cours du débat ». La décision avait été ajournée au 19 juin, pour « permettre au condamné de justifier dans ce délai d’un effort conséquent », selon l’arrêt.
Étant en prison à 74 ans, ne travaillant pas et donc sans revenus, Georges Ibrahim Abdallah aurait été bien en peine de trouver les quelque 250 000 euros qui lui étaient réclamés. Le 19 juin, Jean-Louis Chalanset annonçait aux juges que 16 000 euros se trouvaient désormais à disposition des parties civiles sur son compte à la prison de Lannemezan. Mais là encore, rien n’y a fait, le détenu n’ayant pas dit explicitement que cet argent revenait aux États-Unis, mais qu’il était « disponible ». « C’est un prétexte de la part des États-Unis », fulminait alors Jean-Louis Chalanset.
Dans son arrêt du 17 juillet, la cour d’appel s’est finalement rendue à l’évidence : si le conseil des États-Unis « est légitime à poursuivre le recouvrement de cette créance, augmenté des intérêts moratoires, il ne peut être raisonnablement demandé au condamné, qui est sans ressources propres, de s’acquitter de cette dette dans le temps de son incarcération ».


De l’avis de celles et ceux qui l’ont rencontré ces derniers mois au parloir, Georges Ibrahim Abdallah est en bonne forme physique et mentale. « Il pense aux victimes des Israéliens et des Américains plus qu’à lui, estimant que finalement son cas n’est pas si important que ça par rapport à ceux qui meurent », rapportait Jean-Louis Chalanset le 19 juin. 
Les soutiens du plus ancien prisonnier lié au conflit au Moyen-Orient restent cependant encore prudents. Le parquet a dix jours pour se pourvoir en cassation. Le pourvoi n’étant pas suspensif, l’avocat du militant est confiant. « Il aura quitté la France pour le Liban quand ce sera examiné par la Cour de cassation », note-t-il. Georges Ibrahim Abdallah sera donc libre.

 

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