La justice belge auditionne deux soldats israéliens, une première en Europe

Publié le par FSC

Rachida El Azzouzi
Médiapart du 23 juillet 2025

 

Un soldat israélien de la brigade Guivati dans le sud de la bande de Gaza en mai 2024. © Photo distribuée par l'armée israélienne via AFP

 

Deux soldats israéliens qui participaient au festival électro Tomorrowland en région flamande ont été arrêtés et auditionnés par la justice belge le 20 juillet, dans le cadre d’une enquête pour crimes de guerre à Gaza. Cette première dans un pays européen est la conséquence de l’activisme des ONG.

Pour la première fois sur le sol européen, des soldats israéliens ont été arrêtés et auditionnés à la suite de plaintes pour crimes de guerre et génocide à Gaza. C’était le 20 juillet, en Belgique. Les deux hommes, dont l’identité n’a pas été précisée, ont été interpellés alors qu’ils participaient à l’un des plus grands festivals de musique électronique au monde, Tomorrowland, à Boom, au sud d’Anvers. 
Ils n’ont pas été placés en garde à vue mais auditionnés, insiste dans son communiqué de presse le parquet fédéral belge, qui a ordonné leur arrestation. Relâchés à l’issue de leur audition, les deux militaires, qui ont le droit de quitter la Belgique, demeurent dans le collimateur de la justice belge. Même s’ils ne sont pas belges et que les faits ont été commis à l’étranger. Cela au nom de la compétence universelle, ce socle de la justice internationale qui permet à un État de juger les violations les plus graves – crimes contre l’humanité, crimes de guerre, génocide – quels que soient la nationalité de l’auteur, celle de la victime et le lieu où le crime a été commis. 
Dans son communiqué, le parquet belge explique s’être appuyé sur une nouvelle disposition du Code de procédure pénale en vigueur depuis avril 2024, l’article 14/10. Celui-ci « attribue une compétence extraterritoriale aux juridictions belges pour connaître des infractions commises hors de notre territoire et visées notamment par une règle de droit international conventionnelle, en l’espèce les Conventions de Genève du 12 août 1949 relatives aux crimes de guerre et la Convention des Nations unies contre la torture du 10 décembre 1984 ».
La justice belge a fait suite aux plaintes de la fondation Hind Rajab, une jeune organisation belge propalestinienne, qui s’est associée au Global Action Legal Network, un réseau international de juristes spécialisés dans les violations des droits humains. Ces derniers ont repéré les deux militaires en train de brandir le 18 juillet devant la scène de Tomorrowland un drapeau de la brigade Guivati, une unité notoire de l’armée israélienne, en première ligne dans la guerre génocidaire à Gaza.

Faire sa « part du travail »
Les deux ONG les accusent d’être « directement impliqués dans certains des crimes les plus odieux commis pendant la campagne militaire israélienne », d’« attaques aveugles contre des zones civiles, des habitations et des hôpitaux », de « recours à la torture et aux boucliers humains », de « détentions arbitraires massives et de déplacements forcés de civils ».
Depuis sa création en 2024, la fondation Hind Rajab, du nom de cette fillette de 5 ans emblème de l’enfance massacrée à Gaza – qui s’était retrouvée piégée dans une voiture pilonnée par l’armée israélienne au milieu des cadavres de sa famille –, a déposé des dizaines de plaintes dans plus de dix pays afin d’obtenir l’arrestation de soldats israéliens, quel que soit leur rang. 
Sur son site internet, elle affirme se consacrer « à briser le cycle de l’impunité israélienne et à honorer la mémoire d’Hind Rajab et de tous ceux qui ont péri dans le génocide de Gaza ». Et elle se félicite d’une « avancée significative […] qui pourrait marquer un tournant dans la quête mondiale de justice ». 
Cette avancée « montre que la Belgique reconnaît sa compétence en droit international et traite les allégations avec le sérieux qu’elles méritent, écrit l’organisation. À l’heure où trop de gouvernements restent silencieux, cette action envoie un message clair : toute preuve crédible de crimes internationaux doit être sanctionnée par la justice, et non par l’indifférence politique ».
La fondation Hind Rajab appelle les autorités belges à poursuivre l’enquête « de manière complète et indépendante ». Et c’est tout l’enjeu, comme le rappelle à Mediapart l’avocat en droit international et vice-président de la Fédération internationale des droits humains (FIDH) Alexis Deswaef : « Il faut que les juridictions nationales fassent leur part du travail à côté de la juridiction internationale. C’est une obligation et c’est aussi cela qui permettra de mettre fin au génocide. » 
« Si les plaintes que la FIDH avait déposées après l’opération “Plomb durci” en 2009 avaient été suivies d’effets, peut-être qu’il n’y aurait pas eu l’agression militaire “Bordure protectrice” de 2014 puis le carnage lors la grande marche du retour en 2018 et le génocide en cours aujourd’hui », poursuit Alexis Deswaef qui juge « utile, complémentaire et nécessaire » le travail de la fondation Hind Rajab. 
En quelques mois, l’organisation – qui exhume sur le Net en sources ouvertes des preuves d’exactions – est parvenue à déranger au plus haut sommet l’État israélien, confronté à des enquêtes ouvertes tous azimuts devant des juridictions nationales et internationales contre ses dirigeants ou ses soldats. 
En janvier 2025, la fondation Hind Rajab avait fait grand bruit en portant plainte pour crimes de guerre à Gaza contre Yuval V., un réserviste israélien qui était en vacances au Brésil. 
Alerté par l’ambassade d’Israël à Brasilia de l’ouverture d’une action judiciaire contre lui, le soldat, un survivant du massacre sur le site du festival Nova Tribe, où le Hamas a assassiné 383 personnes le 7 octobre 2023, avait fui le pays précipitamment. L’armée israélienne avait alors appelé ses soldats à la retenue sur les réseaux sociaux, à ne plus poster de vidéos et à être prudents lors de voyages à l’étranger. 


La fondation avait remis à la justice brésilienne un dossier de plus de 500 pages, avec photos et vidéos, prouvant l’implication du soldat dans plusieurs crimes, dont la démolition à l’explosif d’un immeuble résidentiel de Gaza, hors de tout contexte de combat, ou encore la destructions de quartiers entiers.
« La peur d’être arrêté et jugé à l’étranger s’est installée dans l’appareil israélien », note Alexis Deswaef. Son organisation est derrière plusieurs plaintes en France contre des soldats israéliens, notamment binationaux. 
L’une a été déposée en décembre 2024 avec constitution de partie civile auprès du pôle « Crimes contre l’humanité » du tribunal judiciaire de Paris à l’encontre d’un Franco-Israélien ayant servi à Gaza. S’exprimant en français, ce dernier s’était vanté sur les réseaux sociaux d’avoir torturé des détenus palestiniens. 


Une autre plainte, là encore avec constitution de partie civile, demandant l’ouverture d’une information judiciaire contre deux snipers franco-israéliens pour « crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide » a été récemment déposée par la FIDH associée à la Ligue des droits de l’homme, l’Association France Palestine Solidarité, ainsi que trois organisations palestiniennes, Al-Haq, Al-Mezan Center for Human Rights et le Centre palestinien pour les droits de l’homme.
Elle accuse Sasha A. et Gabriel B. H. d’appartenir à une unité d’élite, le 9e peloton de la compagnie auxiliaire du 202e bataillon de parachutistes de l’armée israélienne, surnommé « unité fantôme » (Ghost Unit) et composée essentiellement de binationaux. À l’actif de cette unité, l’exécution sommaire de dizaines de civil·es palestinien·nes entre novembre 2023 et mars 2024 à Gaza. La plainte se fonde sur un reportage réalisé par un journaliste palestinien, Younis Tirawi, qui a révélé l’existence de cette unité. 
« La balle est désormais dans le camp du parquet français, réagit Alexis Deswaef. Le temps de la justice est long mais au vu de l’urgence humanitaire à Gaza, des leviers sont possibles. La réactivité de la justice est possible, comme vient de le montrer le parquet belge. » 

 

 
***************************


Un collectif d’ONG assigne en justice l’Etat belge pour « inaction face au génocide » à Gaza
Mardi 22 juillet, un collectif d’ONG (Droit pour Gaza, l’Association belgo-palestinienne et la Coordination nationale d’action pour la paix et la démocratie) est allé sur le terrain de la justice civile en déposant plainte contre le gouvernement belge auprès du tribunal de première instance de Bruxelles pour « inaction face au génocide et crimes de guerre commis par Israël », venant rappeler à leurs obligations les États signataires de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. 
Interdiction des exportations d’armes à destination d’Israël, remise en cause de l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël, etc. Les possibilités d’agir concrètement pour que cesse la guerre génocidaire d’Israël contre le peuple palestinien sont nombreuses. « Le gouvernement belge se réfugie derrière l’inaction européenne pour se dédouaner mais la Belgique tout comme la France pourrait décider seule aussi de sanctions contre le gouvernement israélien si elle en avait vraiment la volonté politique », déplore le vice-président de la FIDH, Alexis Deswaef.
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article