Gaza : Trump se met au service de la brutalité de Nétanyahou

Publié le par FSC

François Bougon et Gwenaelle Lenoir
Mediapart du 28 août 25

 

Donald Trump rencontre Benyamin Nétanyahou à la Maison-Blanche à Washington, le 7 juillet 2025. © Photo Andrew Caballero-Reynolds / AFP

 

Parallèlement à l’offensive contre la ville de Gaza, Israël menace ses alliés tentés par la reconnaissance de l’État de Palestine. Il est soutenu par Washington, un allié lui-même de plus en plus isolé face à des pressions croissantes.

Les chars, les robots et les troupes au sol israéliens enserrent la ville de Gaza et se préparent à la conquérir. Les frappes s’intensifient, elles préparent le terrain pour les fantassins. Le porte-parole arabophone de l’armée israélienne, Avichay Adraee, le porteur des mauvaises nouvelles pour les Palestinien·nes, a diffusé une nouvelle vidéo mercredi 27 août, dans laquelle il presse les habitant·es de la ville de partir vers le sud.
« L’évacuation est inévitable », martèle-t-il, filmé sur une pelouse. Il dément les « rumeurs mensongères selon lesquelles il n’y aurait pas de place disponible dans le Sud pour le déplacement de la population ». Sans rappeler que 86 % de l’enclave est sous contrôle militaire complet de l’armée de l’État hébreu et donc de fait interdite aux Palestinien·nes, il assure que des zones vides attendent celles et ceux qui vont quitter le nord du territoire. « L’armée israélienne a procédé à un relevé de ces zones, qui vous seront présentées par la suite afin d’aider autant que possible les habitants évacués », poursuit-il en promettant tentes, centres de distribution d’aide et infrastructures de base.


En somme, Avichay Adree annonce la concrétisation imminente du projet du gouvernement Nétanyahou : la mise en place de camps de regroupement de la population gazaouie sur sa propre terre.
Il douche aussi un peu plus les espoirs soulevés dans les ruines de Gaza par le « oui » du Hamas à la dernière proposition des médiateurs qataris et égyptiens pour un cessez-le-feu. Le mouvement islamiste a en effet accepté le 18 août un plan décrit par le Qatar comme très proche de celui que les émissaires états-uniens avaient précédemment élaboré avec l’aval d’Israël. 
À ce jour, le gouvernement israélien n’a pas répondu à cette proposition de cessez-le-feu. Pas de « oui », pas de « non », mais l’exigence, émise par Benyamin Nétanyahou, d’accélérer les opérations terrestres de conquête de la ville de Gaza.

Tony Blair et Jared Kushner à la Maison-Blanche


Pendant ce temps, pour Donald Trump, le « jour d’après » à Gaza se prépare activement avec des hommes d’avant. En l’occurence son gendre Jared Kushner – conseiller lors du premier mandat et dont le fonds de capital-investissement Affinity Partners est soutenu par les pays du Golfe – et l’ex-premier ministre britannique Tony Blair. Ils ont tous deux participé à une réunion mercredi à la Maison-Blanche présidée par Donald Trump, dans une discrétion rare qui déroge aux canons trumpiens.
La veille, sur Fox News, son émissaire « pour les missions de paix » Steve Witkoff avait expliqué qu’il s’agissait de discuter d’un « plan global ». « Beaucoup de gens vont voir à quel point il est robuste et bien intentionné. Et il reflète les motivations humanitaires du président Trump », avait-il souligné, jugeant par ailleurs que la guerre pouvait s’arrêter d’ici la fin de l’année.


Mais, pour l’heure, la Maison-Blanche a peu communiqué. Juste avant la réunion, un responsable cité par les médias états-uniens affirmait que « le président Trump avait clairement indiqué qu’il souhaitait la fin de la guerre et qu’il voulait la paix et la prospérité pour tous les habitants de la région ». « La Maison-Blanche n’a rien d’autre à ajouter concernant cette réunion pour le moment », a-t-il poursuivi.
En février, Trump avait suggéré que les Gazaoui·es pourraient être déplacé·es de manière permanente vers les pays voisins, les États-Unis prenant le contrôle du territoire pour le transformer en « Riviera du Moyen-Orient ». En juillet, le Financial Times avait fait état d’un projet de développement économique imaginé par des hommes d’affaires israéliens et développant l’idée de Donald Trump, auquel a participé l’institut de l’ancien premier ministre britannique Tony Blair, l’Institute for Global Change (TBI). Il s’agirait de payer les Gazoui·es en échange de leur exode pour faire venir des investisseurs…
Un porte-parole de TBI, cité par le Guardian, a affirmé que l’institut n’était pas impliqué et a déclaré : « Le personnel de TBI a participé à deux appels téléphoniques, comme il l’a fait avec de nombreuses autres personnes ayant des “projets pour Gaza”, mais le fait d’interagir avec elles ne signifie pas pour autant que nous approuvons ces projets. » « Bien sûr, nous nous opposons à tout projet visant à faire partir les Gazaouis de Gaza. Nous voulons qu’ils puissent rester et vivre à Gaza », a-t-il ajouté.


Selon le site états-unien Axios, Witkoff discute avec Jared Kushner et Tony Blair depuis des mois. Il a reçu ce dernier à la Maison-Blanche en juillet, le jour même d’une rencontre entre Donald Trump et Benyamin Nétanyahou. Quelques jours après, toujours selon Axios, l’ancien premier ministre britannique rencontrait le président palestinien, Mahmoud Abbas, pour l’informer des discussions en cours.
« Blair est proche de Nétanyahou et de son conseiller le plus proche, Ron Dermer, qui est chargé de la planification de l’après-guerre en Israël, écrit le site d’information. Dermer est arrivé à Washington avant la réunion de mercredi et a rencontré des hauts responsables de la Maison-Blanche, selon deux sources. »

Pressions sur Paris 


Si Jared Kushner est de retour dans les coulisses, c’est son père, Charles, qui a défrayé la chronique comme ambassadeur états-unien en France, dans ce qui est considéré comme une tentative de déstabilisation de Paris après qu’Emmanuel Macron a fait part de son intention de reconnaître l’État de Palestine.
Le 24 août, le Wall Street Journal a publié une lettre de l’ambassadeur états-unien adressée à Emmanuel Macron, s’inquiétant de « la montée spectaculaire de l’antisémitisme en France » et du « manque d’action suffisante » du gouvernement français.
Le père du gendre de Donald Trump – qui a passé plus d’un an en prison après une condamnation pour fraude fiscale au début des années 2000 et a été gracié par le président républicain à la fin de son premier mandat en 2020 – a repris l’argumentaire de Benyamin Nétayanhou en affirmant que « les déclarations publiques condamnant Israël et les gestes en faveur de la reconnaissance d’un État palestinien encouragent les extrémistes, alimentent la violence et mettent en danger la vie des juifs en France ».


C’est ce qu’avait écrit quelques jours auparavant le premier ministre israélien, dans un courrier du 17 août adressé à Emmanuel Macron et transmis à l’AFP : « Votre appel à un État palestinien alimente ce feu antisémite. Cela récompense la terreur du Hamas, renforce le refus du Hamas de libérer les otages, encourage ceux qui menacent les juifs français et favorise la haine des juifs qui rôde désormais dans vos rues. »
La semaine dernière, Charles Kushner s’était d’ailleurs rendu en Israël pour dîner avec son collègue Mike Huckabee et sa femme, Janet. « Nous sommes très fiers de Mike et Janet, qui représentent l’Amérique et défendent avec ferveur Israël », a-t-il posté en légende d’une photo de groupe.
Cette prise de position n’a bien entendu guère été apprécié par l’Élysée. Le ministère des affaires étrangères a convoqué Charles Kushner pour lui faire part de son indignation face à une telle ingérence dans les affaires intérieures. L’ambassadeur états-unien ne s’est pas rendu au rendez-vous mais a délégué son numéro deux, a indiqué mardi Jean-Noël Barrot, ministre des affaires étrangères français.


« Nous lui avons dit que ses déclarations étaient injustifiables et injustifiées. Injustifiables parce qu’il n’appartient pas au représentant d’un pays étranger de venir donner des leçons de gouvernement à la France dans son pays. Et c’est injustifié, parce que peu de pays dans le monde sont aussi radicalement, farouchement opposés à l’antisémitisme, et ce depuis la Révolution française », a dit le chef de la diplomatie française à RTL.
Emmanuel Macron a, lui aussi, pris sa plume pour défendre la position française. Cette fois, c’est Le Monde qui en a eu la primeur. « La lutte contre l’antisémitisme ne saurait être un sujet d’instrumentalisation et ne peut nourrir aucun désaccord entre Israël et la France », répond le président français, qui s’inquiète également de l’offensive en cours pour réoccuper Gaza. Pour Emmanuel Macron, « l’occupation de Gaza, le déplacement par la force des Palestiniens, leur réduction à la famine, la déshumanisation haineuse des discours, l’annexion de la Cisjordanie n’offriront jamais une victoire à Israël ».
Il conclut en appelant Nétanyahou – « solennellement » – « à sortir de la fuite en avant meurtrière et illégale d’une guerre permanente à Gaza qui expose [son] pays à l’indignité et [son] peuple à une impasse, à cesser l’illégale et injustifiable recolonisation de la Cisjordanie et à saisir la main tendue des partenaires internationaux disposés à travailler à un avenir de paix, de sécurité et de prospérité pour Israël et la région ».

L’échéance de New York 


S’il paraît légitime à l’ambassadeur Charles Kushner de donner des leçons à Paris, Mike Huckabee défend, lui, la non-ingérence dans les affaires israéliennes lorsqu’il est question de Gaza. Deux poids, deux mesures. « Il ne serait pas sage de ma part d’essayer de conseiller Nétanyahou sur ce qu’il doit faire, a-t-il dit à la radio publique israélienne. Il n’est pas approprié de notre part de dicter à Israël ce qu’il doit faire. »
Il a aussi critiqué les pays européens pour leur volonté de reconnaissance unilatérale d’un État palestinien. « Les États-Unis exercent une pression active sur les pays européens contre cette reconnaissance », a-t-il expliqué.
Cette pression ne s’exerce pas seulement sur les pays européens, et le président français n’est pas le seul à subir les foudres des responsables israéliens, premier ministre en tête. Malheur à ceux qui se rallient au projet de reconnaître l’État de Palestine, fussent-ils de vieux et fidèles alliés de l’État hébreu. Le chef de gouvernement australien, Anthony Albanese, a reçu une lettre du même bois que celle adressée à Emmanuel Macron. 


Il restera dans l’histoire comme un « homme politique faible qui a trahi Israël et les juifs d’Australie », écrit Benyamin Nétanyahou. Une semaine plus tard, le premier ministre israélien a remis l’ouvrage sur le métier dans un entretien accordé à Sky News Australia, comparant la reconnaissance de l’État de Palestine à l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne nazie en 1938. « Son bilan est à jamais entaché par la faiblesse dont il a fait preuve face à ces monstres terroristes du Hamas », a-t-il repris.
Il est à parier que les pressions vont s’accentuer d’ici au 22 septembre, date prévue pour la reconnaissance par la France de l’État de Palestine, dans le cadre de l’assemblée générale des Nations unies. Une reconnaissance qui, toute symbolique qu’elle soit, aura des conséquences, surtout si Paris est suivi par des nations comme l’Australie, le Canada ou le Royaume-Uni.


« Il sera plus difficile à un gouvernement israélien, quel qu’il soit, d’ignorer l’État de Palestine et ses représentants, parce que ses alliés occidentaux, à part les États-Unis, l’auront reconnu. Si la France, la Grande-Bretagne et le Canada actent effectivement cette reconnaissance, ce seront trois membres du G7 et deux membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU qui l’auront fait. Le poids diplomatique est important », analyse pour Mediapart Sven Kühn von Burgsdorff, ancien ambassadeur de l’Union européenne (UE) auprès d’Israël et des territoires palestiniens.
Mais ce mouvement diplomatique ne sauvera pas les peuples palestinien et israélien de la folie génocidaire, ni la région du risque de chaos.

Un appel d’anciens diplomates de l’UE


Les preuves de l’inquiétude se multiplient. Mardi 26 août, l’Église grecque orthodoxe et le patriarcat latin de Jérusalem ont appelé la « communauté internationale à agir pour mettre fin à cette guerre insensée et destructrice » et lui ont demandé de mettre fin à la « mobilisation militaire massive » de l’armée israélienne contre la ville de Gaza. Une déclaration commune rare, tant les deux Églises se font concurrence sur la gestion des lieux chrétiens en Terre sainte.
Ce même jour a été rendu public un autre courrier, signé par d’anciens ambassadeurs et hauts fonctionnaires de l’UE ainsi que par des diplomates français·es, allemand·es et italien·nes. Adressé aux instances dirigeantes de l’UE et aux chef·fes de gouvernement des États membres, il préconise des sanctions contre Israël. C’est la troisième lettre de ce type depuis juillet. À chaque fois, le tableau dressé est plus effrayant et le nombre de signataires augmente (ils et elles sont 209 aujourd’hui). 


Entre-temps, rien n’a bougé côté européen. Les ministres des affaires étrangères réunis en sommet ont refusé de suspendre l’accord d’association entre l’UE et Israël. Même une sanction minimale n’a pas obtenu la majorité qualifiée (quinze États membres regroupant au moins 65 % de la population européenne). Deux poids lourds, l’Allemagne et l’Italie, l’ont empêché. La proposition consistait à priver les start-up israéliennes des fonds d’Horizon Europe pour des projets liés à la cybersécurité, l’intelligence artificielle et les drones.
« Puisque l’Union européenne n’est pas capable de prendre des mesures, d’obtenir l’unanimité des États membres ou même une majorité qualifiée, les États membres prêts à agir, soit individuellement, soit en groupes de pays partageant les mêmes idées, doivent avancer pour protéger la loi internationale, la crédibilité de leurs États et des valeurs européennes, et aussi pour correspondre aux besoins et aux vœux de la majorité de la population européenne », affirme Sven Kühn von Burgsdorff.
L’objectif est d’avoir un impact tel sur Israël que la machine de guerre s’en trouve empêchée. Trois mesures semblent essentielles aux yeux de l’ancien représentant de l’UE : « Interdire l’importation des produits des colonies aurait un coût énorme pour Israël et enverrait un signal politique : “nous n’acceptons pas le maintien de ces colonies”. Une autre mesure à prendre est la suspension totale de Horizon Europe, dont Israël est un des plus gros bénéficiaires mondiaux. L’impact sur la haute technologie et sur les petites et moyennes entreprises en Israël dans le domaine de la recherche serait très important. Enfin, il faut arrêter complètement les exportations d’armes, et de tous les équipements et technologies qui pourraient être utilisés à des fins militaires dans l’occupation de la Cisjordanie ou dans la conduite de la guerre en Gaza, comme les engins utilisés pour la démolition des bâtiments. »
Les diplomates européen·nes espèrent obtenir l’oreille des ministres des affaires étrangères des États membres, qui se réunissent les 29 et 30 août. Ils et elles n’ont en tout cas aucune chance d’être entendu·es outre-Atlantique. Mercredi 27 août, avant la « grande réunion » de la Maison-Blanche, le secrétaire d’État Marco Rubio a reçu son homologue israélien, Gideon Sa’ar. Conclusion de la rencontre, exprimée par l’Israélien : « Il n’y aura pas d’État palestinien. »



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Famine : Gaza au « point de rupture », selon l’ONU sur place


La bande de Gaza, où sévit selon l’ONU une famine, est arrivée à un « point de rupture », a déclaré jeudi la cheffe du Programme alimentaire mondial (PAM), Cindy McCain, après une visite sur place. « J’ai rencontré des enfants qui meurent de faim et reçoivent des traitements pour malnutrition grave, et j’ai vu des photos d’eux quand ils étaient en bonne santé. Ils sont méconnaissables », a affirmé la cheffe de cette agence de l’ONU basée à Rome, citée dans un communiqué. « Le désespoir est à son comble et j’en ai été le témoin direct », a-t-elle ajouté.
Ces déclarations interviennent alors qu’Israël a intensifié mercredi ses opérations autour de la ville de Gaza malgré la pression internationale pour mettre fin à son offensive, dénonçant les accusations de famine de l’ONU comme « fabriquées de toutes pièces ».
Cindy McCain s’est rendue à Deir el-Balah, où elle a visité une clinique où sont maintenus en vie des enfants souffrant de malnutrition et a rencontré des mères déplacées qui lui ont raconté leur lutte quotidienne pour survivre. Elle est également allée à Khan Younès. « Nous devons urgemment être en mesure de relancer notre vaste réseau fiable de deux cents points de distribution de nourriture à travers la bande de Gaza, des cuisines communautaires et des boulangeries, a-t-elle affirmé. Il est urgent que les conditions idoines soient en place afin que nous puissions aider les plus vulnérables et sauver des vies. »

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