Un frémissement diplomatique se dessine face à Israël

Publié le par FSC

Gwenaelle Lenoir et Clothilde Mraffko
Médiapart du 02 août 2025

 

L'annonce d’Emmanuel Macron de reconnaître officiellement un État de Palestine en septembre a provoqué une forte opposition de la part d’Israël et des États-Unis, le 29 juillet 2025, à New York. © Photo Charly Triballeau / AFP

 

Le Royaume-Uni, le Canada et le Portugal ont emboîté le pas à la France : ils ont l’intention de reconnaître un État palestinien. Face aux images terrifiantes de la famine à Gaza, le soutien à Israël s’effrite timidement.

Pendant plus de vingt et un mois, les images des Gazaoui·es tué·es et mutilé·es par les bombes israéliennes n’ont pas fait frémir les grandes puissances internationales. Celles des corps faméliques d’enfants palestiniens poussent aujourd’hui certains pays à quelques concessions, minimes, dans leur soutien à Israël.
Pourtant, aucune négociation en vue d’un cessez-le-feu ne semble se dessiner à l’horizon. Malgré ses promesses, Israël ne laisse toujours pas rentrer assez d’aide pour endiguer la famine créée par le siège de Gaza. Les déclarations de ses responsables politiques qui appellent à vider l’enclave palestinienne ne laissent guère de doutes sur les intentions de ses dirigeants.
Alors, en annonçant le 24 juillet que la France allait reconnaître l’État de Palestine à l’Assemblée générale de l’ONU en septembre, Emmanuel Macron a dessiné une porte de sortie diplomatique sans engagement, qui évite de poser la question des sanctions contre Israël. Le Royaume-Uni, mais aussi le Canada puis le Portugal l’ont suivi, sans s’étendre sur les détails de ce futur État palestinien alors que Gaza est détruite et la Cisjordanie grignotée par la colonisation israélienne.
L’Union européenne (UE) s’est, elle, longtemps cachée derrière l’absence de consensus en son sein. Le 15 juillet, les ministres des affaires étrangères européens réunis à Bruxelles ont décidé de ne pas suspendre l’accord d’association avec Israël. Pour se justifier, les Vingt-Sept ont indiqué avoir négocié avec les autorités israéliennes, le 10 juillet, des garanties sur l’acheminement de l’aide humanitaire à Gaza. Les détails n’ont pas été rendus publics, les autorités israéliennes n’ont même jamais confirmé un accord.
Trois semaines plus tard, l’échec est consommé : plus de 150 Palestinien·nes sont morts de faim dans l’enclave, dont 89 enfants, selon le ministère de la santé local.

Le malaise grandit
Même la dernière proposition minimaliste de la Commission européenne du 28 juillet a été retoquée. Elle consistait à refuser aux start-up israéliennes l’accès aux fonds du programme Horizon Europe pour des projets liés à la cybersécurité, l’intelligence artificielle et les drones. Une perte de 200 millions d’euros pour Israël, mais surtout un symbole que n’ont pas voulu endosser l’Allemagne, l’Italie, la Hongrie, la Bulgarie et la République tchèque.
Au sein de l’UE cependant, le malaise grandit. Des prises de position émergent en interne. Une lettre ouverte, signée par d’anciens ambassadeurs de l’Union, a été publiée d’abord le 26 juillet dans Libération avec quarante-trois signatures, puis sur le site d’Al Jazeera en anglais le 31 juillet avec cinquante-huit noms.
Elle exhorte les instances de l’UE à arrêter les exportations d’armes, à sanctionner Israël et à agir pour mettre un terme à la « campagne [israélienne] utilisant de façon systématique la brutalité, la déshumanisation et le déplacement ».
Après avoir dit leur indignation face aux massacres du 7-Octobre perpétrés par le Hamas et d’autres factions palestiniennes, les anciens diplomates écrivent : « Nous assistons au spectacle monstrueux d’Israël commettant quotidiennement des crimes atroces contre le peuple palestinien, surtout à Gaza, mais aussi en Cisjordanie occupée. »

Arrêt des exportations d’armes vers Israël
Les signataires dénoncent l’absence de réaction « suffisamment forte et déterminée » des Vingt-Sept : « L’inaction encourage les auteurs de ces crimes et trahit tous les principes que l’Union européenne et ses États membres prétendent défendre », écrivent-ils.
« Ce n’est pas un document diplomatique, explique Marc Pierini, signataire, ancien représentant de l’UE entre autres en Tunisie, Syrie, Turquie et aujourd’hui chercheur associé au think tank Carnegie Europe. Elle est le reflet d’un ras-le-bol majoritairement partagé. Pas seulement chez nous, les anciens. Aussi chez les fonctionnaires du Parlement européen, des hauts fonctionnaires et diplomates en service. Nous, nous avons la liberté de l’exprimer. »
L’ancien diplomate estime que « ne rien dire est la honte de l’Union européenne ». « Nous avons passé notre vie professionnelle à porter et à défendre les valeurs européennes tout autour de la Méditerranée et ailleurs, et elles sont aujourd’hui menacées par ce silence. »
Les cinquante-huit signataires demandent aux instances de l’UE de prendre neuf mesures, dont l’acheminement de l’aide à Gaza, sans restriction. Suivent l’arrêt des exportations d’armes vers Israël – dont le champion est Berlin avec 160 millions d’euros d’exports autorisés en Israël en 2024 –, l’interdiction du commerce avec les colonies, la suspension des mesures essentielles de l’accord d’association.
Une « grande partie » de ces actions « pourraient être prises par l’un des États membres, sans que cela oblige d’attendre l’accord » des Vingt-Sept, souligne un autre signataire, Sven Kühn von Burgsdorff, ancien représentant de l’UE en Palestine de 2020 à 2023.
« L’UE n’a jamais pris des mesures contraignantes contre Israël, tout en ignorant les causes principales du conflit israélo-palestinien pendant des décennies, nous confie le diplomate allemand aujourd’hui à la retraite, pour des raisons de convenances politiques et une disposition idéologique », encouragée notamment par « l’islamophobie en Europe qui s’est aggravée à cause de l’État islamique et des flux migratoires de ces dix dernières années ».
Sven Kühn von Burgsdorff note cependant que, malgré des relais médiatiques de leur lettre, notamment en Allemagne et en Italie, elle est restée sans réponse pour le moment.

Le soutien se fissure
Elle a trouvé un écho relatif chez des eurodéputé·es : quarante d’entre eux – sur 720 –, appartenant à différents groupes, ont demandé, dans un appel rendu public le 30 juillet, que de l’aide humanitaire soit fournie à Gaza, des sanctions imposées contre le gouvernement israélien, que l’accord d’association soit suspendu et l’État de Palestine reconnu.
« Le silence et l’inaction équivalent à de la complicité, assurent les élus européens. Les générations futures jugeront les dirigeants d’aujourd’hui sur leur réponse, ou leur absence de réponse, aux atrocités commises à Gaza. »
Quelques fissures apparaissent aussi dans le soutien des États européens à Israël. Même le ministre des affaires étrangères allemand, Johann Wadephul, en visite en Israël après une réunion du cabinet de sécurité à Berlin, a reconnu le 31 juillet que « le processus de reconnaissance d’un État palestinien doit commencer ».
Le même jour, la Suède a exigé que l’UE gèle la partie commerciale de son accord d’association avec Israël, et la Slovénie a annoncé un embargo sur les exportations, importations et transits d’armes depuis et vers Tel-Aviv.
Les Pays-Bas, dont la coalition au pouvoir, pilotée par l’extrême droite, s’est effondrée en juin, ont interdit l’entrée sur leur territoire à deux ministres suprémacistes juifs du gouvernement de Benyamin Nétanyahou – Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich.
« Ils ont encouragé de manière répétée la violence des colons contre les Palestiniens, promu l’expansion des colonies illégales et appelé au nettoyage ethnique à Gaza », a justifié dans une lettre le chef de la diplomatie néerlandaise, Caspar Veldkamp, le 28 juillet. En juin, la Grande-Bretagne, l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande et la Norvège avaient déjà imposé des sanctions financières contre les deux ministres ultranationalistes.

Un génocide sous nos yeux
Le gouvernement néerlandais s’est engagé à inscrire les deux ministres dans un registre qui devrait leur interdire l’accès à l’ensemble de l’espace Schengen. L’envoyé israélien à Amsterdam a également eu droit à une discussion avec le ministère néerlandais des affaires étrangères, et Israël a convoqué l’ambassadeur des Pays-Bas à Tel-Aviv.
En rapportant leur entrevue, le chef de la diplomatie israélien, Gideon Sa’ar, a tenté d’amalgamer ce soutien aux populations civiles de Gaza à un appui aux islamistes radicaux : « J’ai dit qu’Israël ne se rendrait pas aux forces djihadistes et, à cette occasion, j’ai souhaité aux Pays-Bas du succès dans leur future confrontation avec les éléments islamistes radicaux qui se sont établis sur son territoire », a-t-il écrit sur le réseau social X.
Israël en rempart de l’Europe contre le terrorisme islamiste : cette rhétorique, largement reprise au sein des droites conservatrices européennes, vise avant tout à passer sous silence la domination coloniale israélienne.
Dans une tribune au Monde, publiée le 31 juillet, l’ancien premier ministre Dominique de Villepin exhorte au contraire la France et les autres pays du monde à s’opposer à Israël – un « devoir moral absolu », estime-t-il. L’ancien conseiller diplomatique de Jacques Chirac, qui a lancé son parti fin juin, fustige « la complicité de l’administration américaine et la passivité des États européens » face au projet israélien d’effacer la population palestinienne dans l’enclave.
« Se taire, c’est se rendre complice. Nommer, c’est déjà agir. Oui, il faut aujourd’hui appeler les choses par leur nom. À Gaza, sous nos yeux, c’est bien un génocide qui se déroule », écrit l’ex-ministre des affaires étrangères français.



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Rétorsions des États-Unis

Visiblement en colère contre le mouvement de reconnaissance de l’État de Palestine, le département d’État états-unien a annoncé, le 31 juillet, ne plus délivrer de visas aux membres de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) et aux responsables de l’Autorité palestinienne. Deux instances pourtant opposées au Hamas et avec lesquelles discutent les pays du monde entier, Israël compris.
L’administration états-unienne les accuse d’« internationaliser son conflit avec Israël » et de « continuer de soutenir le terrorisme ». En cause, les saisines de la Cour internationale de justice et les décisions de la Cour pénale internationale, le contenu des manuels scolaires et le versement d’aide aux familles des prisonniers palestiniens, considérés comme détenus politiques par l’Autorité palestinienne. Ces deux derniers points figurent dans le catalogue habituel des accusations israéliennes.

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