En Cisjordanie occupée, l'espoir de la reconnaissance de la Palestine ne lève pas les doutes sur la suite

Publié le par FSC

Léonor Varda
L'Humanité du 21 septembre 2025

 

Des soldats israéliens marchent dans une rue alors qu’ils effectuent un raid dans le camp de Far’a pour les réfugiés palestiniens près de Tubas en Cisjordanie occupée, le 10 février 2025.© Zain JAAFAR / AFP

 

De Ramallah à Naplouse, les habitants estiment que la reconnaissance d’un État palestinien par des pays de premier plan au sein des Nations unies, dont la France, est un premier pas qui doit s’accompagner de mesures coercitives contre Israël.

Camp de Faraa, université de Birzeit (Cisjordanie occupée), correspondance particulière.

Il faut serpenter quelques minutes le camp de Faraa pour trouver, derrière une porte métallique ornée de fer forgé en forme de cœur, la maison de Bassem Mansour. Ce Palestinien a la main verte ; la cour embaume le basilic et d’innombrables plantes sont suspendues aux murs blancs qu’elles recouvrent ou posées à même le sol. Délicatement, il décroche l’une d’entre elles, près de la porte d’entrée.
« Vous voyez ce trou ? Un impact de balle israélienne. Elle a été tirée depuis le haut de cet immeuble par des snipers, il y a environ un an », explique le sexagénaire avant de pénétrer dans un large salon. Bassem Mansour est né à Faraa. Formé par des années de militantisme au sein du Parti communiste palestinien, rebaptisé le Parti du peuple palestinien (PPP) en 1991, il est le porte-parole de ce camp de réfugiés situé à 17 kilomètres au nord-est de Naplouse, en Cisjordanie occupée.

Une reconnaissance assortie de mesures fortes contre Israël


Comme les camps de Tulkarem, Nour Shams et Jénine, plus au nord, Far’a a été la cible d’une offensive intense de l’armée israélienne, lancée le 21 janvier 2025. En cinq mois, 126 Palestiniens, dont 23 enfants, ont été tués par les forces d’occupation, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (Ocha).
L’œil vif, Bassem Mansour pose le décor de ces derniers mois. Le camp de Faraa a gardé le souvenir douloureux de dix jours de bouclage imposé par l’armée israélienne en février. « Je complimente la France, qui représente la liberté et la démocratie et qui a soutenu Israël depuis le 7 octobre, de vouloir aujourd’hui reconnaître l’existence d’un État palestinien », lâche-t-il.
Passé ce propos ironique, le réfugié dit respecter la décision de plusieurs pays européens de s’engager pour la Palestine. Il espère que ces déclarations auront un impact direct en faveur de la paix à Gaza et d’une opposition au projet colonial de l’extrême droite israélienne.


Mais, juge-t-il encore, « cette reconnaissance doit être assortie de mesures : l’arrêt de la livraison d’armes à Israël, l’inscription de Benyamin Netanyahou, Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir comme personnalités terroristes, et l’arrêt des importations de produits des colonies juives, qui sont considérées comme illégales par le droit international… Enfin, il faudrait que les membres des Nations unies punissent les colons auteurs de violences et soutiennent l’économie palestinienne. » Sans de tels engagements, il peine à croire à la possibilité d’un futur pour lui et ses compatriotes.
Bassem Mansour, comme beaucoup d’autres, a toujours le fantasme d’un État palestinien avec les frontières d’avant 1948, année de la création de l’État d’Israël et de la Nakba, l’exode massif des Palestiniens vers Gaza et la Cisjordanie. Si, au regard du contexte, cette vision a tout d’une chimère, elle trouve un écho dans une part grandissante des Palestiniens, et s’est renforcée au fil des vingt-trois mois de guerre violente dans l’enclave gazaouie et des opérations militaires menées par l’armée israélienne en Cisjordanie.


La solution à deux États est pourtant jugée bien plus réaliste par nombre d’activistes pour la paix, à l’image de l’ancien ministre de la Culture Anwar Abu Eisheh, basé à Hébron, au sud de la Cisjordanie. Celui-ci se dit « très heureux » de la reconnaissance prochaine d’un État palestinien, même elle survient après des décennies de violence et de colonisation accélérée de leurs terres.
« Ceux qui refusent cette cohabitation ne se rendent pas compte, je crois, du rêve impossible qu’est le vœu d’un État palestinien qui s’étendrait sur les frontières israéliennes, juge-t-il. Je pense qu’ils sont déçus de la communauté internationale. Mais en l’état des choses, il faut être réaliste, concret, et privilégier la paix. »

« L’étau se resserre »


L’université de Birzeit, située à une quinzaine de minutes de Ramallah, a accueilli plus de 13 700 étudiants l’an dernier. Le campus immense, planté de pins et de bâtiments en pierre blanche, est encore quasi désert. La reprise des cours est prévue le 29 septembre ; seules quelques dizaines de jeunes Palestiniens arpentent les allées en cette fin de semaine. Raneem, 20 ans, a réuni des élèves pour échanger sur la question de la reconnaissance. Le sujet, éminemment politique, est très sensible.
Les arrestations d’étudiants par l’armée d’occupation sont courantes ; le groupe choisit donc de témoigner sous pseudonymes. « La France est un grand pays, elle pèse lourd dans l’écosystème international. Que la Palestine bénéficie de son soutien permet donc de contrebalancer celui que les États-Unis accordent à Israël, théorise Raneem d’une voix posée. Mais si cela reste de l’encre sur du papier, et que la France continue de livrer des armes à Israël, cela n’a pas beaucoup de sens, si ? »


Khalil, la petite vingtaine, approuve et abonde : « Ce sommet peut servir la cause palestinienne et son gouvernement. Mais ici, sur le terrain, à chaque fois qu’il y a une reconnaissance de la part d’un pays étranger, l’étau se resserre. » Le jeune homme aux boucles noires prend pour exemple le projet israélien « plan E1 », dévoilé en août par le ministre des Finances d’extrême droite, Bezalel Smotrich, qui prévoit de séparer la Cisjordanie en deux, en annexant un large pan de terres palestiniennes à l’est de Jérusalem.
« Ce plan a suivi l’annonce de la France de vouloir reconnaître la Palestine. On voit bien que la seule conséquence pour l’instant, c’est de compliquer les choses », regrette-t-il. Tous les étudiants s’accordent sur la nécessité que les pays occidentaux se prononcent, en parallèle de la question de la reconnaissance, sur des sanctions à l’encontre d’Israël afin que ce dernier relâche ce qu’ils qualifient de « pression » exercée sur les territoires qu’il occupe depuis 1967.

 

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