Reconnaissance de la Palestine : une victoire politique majeure en forme de première étape
L'Humanité du 21 septembre 2025
À l’occasion de la conférence sur une solution à deux États, qui se tient dans le cadre de la 80e Assemblée générale de l’ONU, Emmanuel Macron doit annoncer, ce 22 septembre, la reconnaissance par la France de l’État palestinien.
Ces derniers jours, plus qu’à l’accoutumée, on prend bien garde, dans l’entourage diplomatique d’Emmanuel Macron, de baliser la séquence que le président de la République va ouvrir ce 22 septembre à New York. Il va affirmer solennellement et officiellement la reconnaissance par la France de l’État de Palestine à l’occasion de la seconde étape (la première a eu lieu fin juillet) de la conférence internationale sur le Proche-Orient, sur la solution à deux États.
Celle-ci fait suite à l’adoption par l’Assemblée générale des Nations unies, le 12 septembre, de la « déclaration de New York », un texte préparé par la France et l’Arabie saoudite, adopté par 142 voix pour, 10 contre (dont Israël et les États-Unis) et 12 abstentions. Elle dresse une feuille de route unique pour matérialiser la solution à deux États.
Elle passe par un cessez-le-feu immédiat à Gaza et la libération de tous les otages, l’établissement d’un État palestinien viable et souverain, le désarmement du Hamas et son exclusion de la gouvernance de Gaza, la normalisation entre Israël et les pays arabes et la mise en place de garanties de sécurité collectives intégrant Israël.
Une avancée politique considérable
Que la déclaration d’Emmanuel Macron se fasse dans le cadre de la 80e Assemblée générale de l’ONU, qui se tient depuis le 9 septembre à New York, n’a évidemment rien d’anodin. « Notre objectif clé est bien celui d’obtenir une paix juste et durable au Proche-Orient, c’est celui, permanent, des Nations unies », fait remarquer un diplomate français sous couvert de l’anonymat. Il s’agit d’une avancée politique considérable.
Au lendemain de l’attaque terroriste perpétrée par le Hamas le 7 octobre 2023, Emmanuel Macron, sans aucune retenue, en dressant un parallèle entre l’organisation islamo-nationaliste palestinienne et l’État islamique, avait lancé l’idée saugrenue d’une coalition internationale. Son tropisme pro-Israël était alors à son summum.
Depuis, tant la situation régionale qu’internationale a permis si ce n’est d’inverser la tendance, en tout cas de voir la diplomatie française adopter une attitude plus conforme avec le droit international. Elle reste néanmoins empêtrée dans une équation basée sur une égalité entre Israël et les territoires palestiniens, entre l’occupant et l’occupé. Ce qui obère beaucoup d’initiatives notamment pour adopter des mesures coercitives contre Tel-Aviv. Elles sont pourtant nécessaires.
En janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) a pointé un « risque de génocide » dans la bande de Gaza et a ordonné au gouvernement de Benyamin Netanyahou de prendre des mesures pour l’éviter mais les livraisons d’armes en direction de Tel-Aviv se poursuivent. L’existence d’un fait génocidaire à Gaza est désormais reconnue.
En Israël même, des voix s’élèvent en ce sens. Les plus hautes sommités mondiales, spécialistes de la Shoah, juives telles qu’Omer Bartov, n’hésitent plus à qualifier de « génocide » le processus en cours dans le territoire palestinien. « Le génocide à Gaza n’est pas le génocide de Netanyahou, c’est notre génocide à tous », soutenait récemment dans nos colonnes le cinéaste israélien Nadav Lapid, réalisateur de Oui, qui vit désormais en France.
Israël affolé
Néanmoins, cette reconnaissance n’est pas que symbolique, même si, sur le terrain, rien ne changera dans l’immédiat. Il suffit pour s’en convaincre de considérer l’attitude des autorités israéliennes, affolées face au nombre toujours plus important de pays à avoir franchi le pas.
Le Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, a d’ailleurs demandé « pourquoi la Russie a-t-elle été exclue des compétitions internationales sportives après l’invasion de l’Ukraine alors qu’Israël ne l’est pas après l’invasion de Gaza ». La question se pose maintenant pour la participation à l’Eurovision.
Le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Saar, a éructé : « Sanchez et son gouvernement communiste sont des antisémites et les ennemis de la vérité. » Les accusations d’antisémitisme prononcées à tout-va il y a encore quelques mois lorsque la moindre critique était émise contre Israël ne tiennent plus. Emmanuel Macron lui-même avait tenté d’associer antisionisme et antisémitisme.
Il avait même intronisé Benyamin Netanyahou (et Israël) représentant des juifs du monde – ce qu’il n’est pas – en l’invitant aux commémorations de la rafle du Vel’d’Hiv en 2017. Il n’a pourtant pas échappé à la vindicte de celui qu’il appelait il y a peu encore « son ami Bibi ». Le Premier ministre israélien a accusé le locataire de l’Élysée « d’alimenter le feu antisémite » en France en appelant à la reconnaissance de l’État de Palestine.
Le 10 juin, le président de l’Autorité palestinienne, également à la tête de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), Mahmoud Abbas, envoyait une lettre à Emmanuel Macron dans laquelle il indiquait : « Ce qu’a fait le Hamas le 7 octobre 2023, en tuant et en prenant des civils en otage, est inacceptable et condamnable ». Et appelait le mouvement islamiste palestinien à « libérer immédiatement tous les otages et personnes retenues ».
Le successeur de Yasser Arafat affirmait, par ailleurs, qu’un futur État palestinien « n’a aucune intention d’être un État militarisé et est prêt à travailler à des arrangements de sécurité au bénéfice de toutes les parties », « dès lors qu’il bénéficie d’une protection internationale ». Il se disait ainsi « prêt à inviter des forces arabes et internationales à se déployer dans le cadre d’une mission de stabilisation-protection avec un mandat du Conseil de sécurité ».
Mettre fin au génocide à Gaza
Si Israël et les États-Unis ne sont pas parvenus à faire reporter ou même annuler la conférence sur le Proche-Orient, ils ne vont pas rester l’arme au pied. Washington sera désormais le seul pays parmi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (États-Unis, Russie, Chine, France et Royaume-Uni) à ne pas reconnaître l’État de Palestine. Des pressions sont exercées (surtout par des menaces économiques) sur plusieurs pays qui, pour l’instant, ne se prononcent pas sur le sujet.
Paris est évidemment dans le collimateur de Tel-Aviv, qui parle de fermer la représentation française à Jérusalem et même de saisir des biens, voire de déclarer persona non grata un certain nombre de diplomates. Quant à l’Arabie saoudite, qui copréside la conférence avec la France, elle ne sera représentée que par son ministre des Affaires étrangères. Le prince héritier Mohammed Ben Salman, qui devait faire le déplacement à New York, n’interviendra qu’en visioconférence. Tout comme Mahmoud Abbas, à qui Washington a refusé de donner un visa.
Directeur de Masarat, le Centre palestinien pour la recherche sur les politiques et les études, Hani Al Masri expliquait dans l’Humanité magazine que « la reconnaissance de l’État palestinien constitue une étape importante et historique qu’il ne faut ni sous-estimer ni exagérer. Il ne s’agit pas d’une concession, mais d’une affirmation du droit inaliénable à l’autodétermination en vertu du droit international, un droit inconditionnel et non négociable ». Il rappelait également la centralité de la question du droit au retour des réfugiés palestiniens.
Emmanuel Macron entend « enclencher une dynamique », explique-t-on dans son entourage. La prise de position française provoque déjà un appel d’air dans lequel s’engouffrent de nombreuses nations : le Portugal, le Canada, l’Australie et le Royaume-Uni le 21 septembre ; Andorre, la Belgique, le Luxembourg, Malte et Saint-Marin ce 22 septembre. C’est aussi le fruit de la mobilisation populaire dans tous les pays du monde. Ils viennent s’ajouter aux 148 pays l’ayant déjà fait.
Loin d’être un aboutissement, cette reconnaissance doit se transformer en un signal donné à la communauté internationale pour, avant tout, agir par tous les moyens à disposition et mettre un terme à ce massacre perpétré en direct. Pour l’instant, en toute impunité.
En ce 80e anniversaire de la création de l’ONU, c’est sans doute le plus grand défi auquel est confronté le monde. Sans réponse concrète, l’immeuble de verre, ainsi qu’on désigne le siège des Nations unies, déjà craquelé, pourrait s’effondrer définitivement. C’est tout l’enjeu de l’existence de l’État de Palestine.