Melanie O’Brien, présidente de l’Association internationale des chercheurs sur le génocide : « notre résolution appelle Israël à cesser tous les actes qui constituent un génocide »
L'Humanité du 02 septembre
L’Association internationale des chercheurs sur le génocide a adopté une résolution qualifiant la guerre israélienne à Gaza de génocide. Professeure de droit international à l’université d’Australie-Occidentale, Melanie O’Brien revient sur l’importance de l’avis rendu et sur la nécessité pour les États d’appliquer le droit international.
L’Association internationale des chercheurs sur le génocide (AICG) – qui compte environ 500 membres dans le monde, dont plusieurs experts de l’Holocauste – est la plus grande organisation professionnelle de ce type. Elle a rendu publique, lundi 1er septembre, une résolution adoptée par 86 % des votants dans laquelle elle affirme que « les politiques et actions d’Israël à Gaza correspondent à la définition juridique du génocide ».
Le génocide a été codifié dans une convention de 1948 rédigée après la Seconde Guerre mondiale, qui le définit comme des actes « commis avec l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Sans surprise, Israël a rejeté cette accusation, la qualifiant de « gênante pour la profession juridique ».
Plusieurs organisations israéliennes comme B’Tselem et Physicians for Human Rights-Israel (PHRI) ont, le mois dernier, également dénoncé le génocide en cours à Gaza, interrogeant ainsi les accusations d’antisémitisme régulièrement formulées par le pouvoir israélien. La Cour internationale de justice (CIJ) a également évoqué un « risque de génocide ».
Melanie O’Brien, présidente de l’AICG, professeure de droit international à l’université d’Australie-Occidentale, répond aux questions de l’Humanité.
Quels sont les principaux points de la résolution ?
Melanie O’Brien
La résolution elle-même contient de nombreuses références à des rapports approfondis rédigés et publiés par de nombreuses autres entités fiables, notamment des organismes des Nations unies, des organisations israéliennes de défense des droits humains et des organisations non gouvernementales travaillant sur le terrain à Gaza. Elle s’appuie donc sur ces éléments.
Elle reconnaît que l’attaque du Hamas, le 7 octobre 2023, constitue un crime international. Mais elle se concentre principalement sur les politiques et actions israéliennes. Elle déclare que les politiques et actions d’Israël à Gaza constituent des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et un génocide.
La résolution appelle également le gouvernement israélien à cesser tous les actes qui constituent un génocide, y compris la famine, la violence répétée et le déplacement forcé de la population palestinienne. Elle l’appelle à se conformer aux ordres de la Cour internationale de justice.
Pourquoi avez-vous attendu près de deux ans pour affirmer cela ?
Melanie O’Brien
Tout membre de l’AICG peut soumettre une résolution à tout moment. La première année, les gens étaient inquiets car la liberté d’expression des universitaires a été fortement entravée, en particulier après le 7 octobre 2023, notamment aux États-Unis.
Les universitaires ont eu peur de s’exprimer, car des sanctions disciplinaires ont été infligées à certains d’entre eux pour avoir dénoncé la situation en Palestine et soutenu les manifestations étudiantes.
Il faut aussi noter que la rédaction d’une résolution prend beaucoup de temps, car il faut qu’elle soit précise. Cela nécessite beaucoup de recherches.
Avez-vous lu les remarques du ministère israélien des Affaires étrangères affirmant que « l’AICG a créé un précédent historique : pour la première fois, des spécialistes du génocide accusent la victime même de génocide malgré la tentative de génocide du Hamas contre le peuple juif » et ajoutant : « c’est honteux » ?
Melanie O’Brien
Oui, j’ai vu la déclaration et il est important de se rappeler qu’il existe souvent un cycle de violence dans les communautés qui ont connu un génocide. Il n’est pas rare que des victimes deviennent des auteurs puis des victimes, etc.
Nous avons malheureusement observé ce cycle dans de nombreux endroits du monde au fil des décennies, voire des siècles. Il n’est donc pas rare que cela se produise. Et cela s’explique en partie par la crainte du groupe de redevenir des victimes. Le problème vient de là.
La Shoah a eu lieu. Le peuple juif a été victime d’un génocide : six millions de juifs ont été assassinés par le régime nazi allemand. Et cela s’est produit du vivant de certaines personnes qui sont encore parmi nous.
Il y a encore des survivants parmi nous. Il existe donc une réelle peur parmi le peuple juif que cela se reproduise. Nous ne pouvons pas dissiper cette peur, car nous ne pouvons pas effacer le génocide des juifs. Mais malheureusement cette peur peut aussi conduire à la violence pour se protéger.
Qu’attendez-vous de cette résolution ?
Melanie O’Brien
Conformément à nos statuts, le conseil d’administration peut maintenant faire publiquement toute déclaration concernant Gaza au nom de l’association, car une majorité a voté pour la reconnaissance du génocide.
Nous avons également adopté d’autres résolutions sur différents génocides, et ce sont des mécanismes utiles, notamment pour les communautés de survivants lorsqu’elles défendent leurs propres causes auprès des décideurs politiques, par exemple.
Ce sera donc certainement utile dans ce contexte pour les communautés de victimes et de survivants, et les Palestiniens sont évidemment les premiers concernés.
Ce qui se passe actuellement dans l’histoire de votre association est-il inhabituel, ou avez-vous déjà vu cela ?
Melanie O’Brien
D’autres génocides se produisent dans le monde en ce moment même. Il y en a un au Soudan, il y a celui contre les Rohingyas, que les autorités birmanes poursuivent.
Malheureusement, ils n’attirent pas autant l’attention que celui de Gaza. Nous sommes donc témoins de nombreuses atrocités, mais elles ne font peut-être pas la une des journaux tous les jours.
Nous devons aussi nous rappeler qu’il faut agir. En ce moment, la situation au Soudan est particulièrement horrible : massacres d’hommes, viols de filles et de femmes, et famine. De nombreux rapports de l’ONU, y compris récents, soulignent la gravité de la situation.
Qu’allez-vous faire maintenant ? Suivez-vous cette affaire ?
Melanie O’Brien
Personnellement, je continue de suivre quasiment quotidiennement ce qui se passe sur le terrain dans les différents conflits et génocides à travers le monde afin de rester informée et d’analyser la situation et les crimes commis tous les jours, y compris à Gaza.
L’un des espoirs de nos experts en études de génocide est que notre travail contribue à sensibiliser aux situations, qu’elles soient actuelles ou historiques, et à faciliter les processus de responsabilisation, en soutenant ainsi les actions des gouvernements.
Pour ma part, je travaille également en droit international et je soutiens les mécanismes de droit international tels que la Cour internationale de justice et la Cour pénale internationale.
L’application du droit international semble néanmoins difficile. Les pressions exercées sont fortes, même lorsque la Cour internationale de justice ou la Cour pénale internationale émettent des avis. Que faire ?
Melanie O’Brien
C’est un défi pour le droit international, qui ne fonctionne certainement pas à 100 % comme nous le souhaiterions. Malgré cela, notre système mis en place avec les mécanismes du droit international est certainement plus performant que s’il n’existait pas.
J’encourage les États à veiller au respect du droit international et à leurs propres obligations. Les pays parties à la Convention sur le génocide devraient donc assumer leur obligation d’agir pour prévenir les génocides sur le terrain.
Malheureusement, certains ne le font pas, notamment les États-Unis, qui soutiennent activement les actions militaires israéliennes sur le terrain à Gaza. Il est donc important que les gouvernements dénoncent la situation et réclament des mécanismes pour tenir les individus et les États responsables.
À l’heure actuelle, le Conseil de sécurité des Nations unies est probablement l’organe le moins efficace, mais nous disposons d’autres organes et tribunaux internationaux qui peuvent agir et qui le font.
Nous devons les soutenir dans cette démarche. La France est partie à la Cour pénale internationale et devrait la soutenir. Elle devrait également s’engager ouvertement à arrêter toute personne faisant l’objet d’un mandat d’arrêt, y compris Benyamin Netanyahou.
