Scandar Copti, réalisateur : « Il existe 65 lois contre les Palestiniens en Israël »

Publié le par FSC

L'Humanité du 02 septembre 2025

 

Avec « Chroniques d’Haïfa. Histoires palestiniennes », Scandar Copti multiplie les points de vue dans une tragédie familiale en quatre actes.© Nasser Berzane/ABACAPRESS.COM

 

Le cinéaste Scandar Copti signe un intrigant long métrage en quatre actes, épousant les différents points de vue des protagonistes dans une tragédie familiale sur fond de systèmes de domination.
Quatre regards comme quatre faces d’un même film. Dans Chroniques d’Haïfa. Histoires palestiniennes, le talentueux Scandar Copti multiplie les points de vue dans une tragédie familiale en quatre actes.
S’y croisent Fifi, étudiante à Jérusalem, dont l’hospitalisation menace de révéler un secret intime, son frère Rami, qui vient d’apprendre la grossesse de sa petite amie juive, son meilleur ami Walid, un chirurgien qui fait les yeux doux à sa sœur, et Hanan, leur mère, soucieuse de conserver son statut social à tout prix malgré le risque de déclassement qui pointe en raison des malversations de son époux.
Mais, au-delà d’un scénario habile récompensé à Venise, le cinéaste palestinien de Jaffa, désormais basé à Abu Dhabi, interroge avec perspicacité les problématiques de domination. Celles qui régissent les rapports entre Palestiniens et Israéliens, mais aussi celles qui se jouent au sein des familles où, sous prétexte de bienveillance, s’exerce un contrôle coercitif.

Vous avez un passeport israélien. Pourquoi n’avez-vous pas sollicité de financement de ce pays ?

Scandar Copti 


Les fonds israéliens demandent la signature d’un accord de loyauté qui nous transforme en représentants du sionisme. Je ne suis pas le seul auquel cela pose problème. C’est leur façon d’exclure les Palestiniens du financement comme de tous les domaines de la vie. Il existe 65 lois différentes contre les Palestiniens en Israël. Une loi régit les endroits où nous sommes autorisés à acheter une propriété avec des comités, évidemment composés d’Israéliens, qui peuvent accepter ou refuser à leur guise quelqu’un dans leur communauté.
La loi la plus récente, complètement folle, rappelle des périodes très sombres de l’histoire européenne. Je viens de Jaffa, une ville occupée en 1948 qui comptait 120 000 habitants. Après mai 1948, il n’en restait plus que 3 000. Les autres sont partis dans différents endroits du monde, dont des camps de réfugiés à Gaza où beaucoup de familles de Jaffa ont des proches. Selon la loi, si un membre de votre famille gazaouie meurt pendant le génocide, vous n’avez pas le droit d’écrire « que son âme repose en paix », car cela revient à sympathiser avec le terrorisme.
Beaucoup de gens ont perdu leur emploi. 150 étudiants ont été expulsés des universités, comme cette jeune femme accusée de terrorisme parce qu’elle a publié la photo de la mosquée Al-Aqsa, le troisième lieu saint de l’islam, sur son compte Facebook. L’ONG Adalah a porté l’affaire devant les tribunaux, qui se sont déclarés incompétents, prétextant une affaire interne à l’université.



Ressentez-vous la nécessité d’être un porte-voix des Palestiniens ?

Scandar Copti 


Oui. Nous vivons à une époque où notre identité est menacée. Depuis le début du sionisme, les autorités israéliennes nous ont déshumanisés. Si des Blancs ont réduit des Africains en esclavage pendant quatre siècles, ce n’est pas parce qu’ils étaient tous mauvais. Ils ne pensaient tout simplement pas que c’était mal.
La même chose se produit avec nous. Des années et des années de déshumanisation menacent notre existence. Et il est très important de lutter contre cet effacement. Certains Israéliens disent que les Palestiniens n’existent pas. Même à l’intérieur d’Israël, ils utilisent des appellations sionistes comme Arabes ou Arabes israéliens pour mieux nous déconnecter de la terre. Or, cette terre et ce peuple palestiniens sont historiquement documentés depuis 2 350 ans. Il suffit de chercher sur Google pour en trouver mention chez Hérodote.


Que raconte la séquence où des enfants de maternelle apprennent à soutenir l’armée ?

Scandar Copti 


Je voulais filmer une scène quasi documentaire où des enfants de maternelle écrivent des lettres et emballent des cadeaux pour les soldats. Cette séquence, tournée dans une école, montre un endoctrinement injuste. On les amène dans cet univers de vie et de mort afin d’en faire des soldats douze ans plus tard.
Les enseignants qui les encadrent ne perçoivent pas cela comme de l’endoctrinement parce que l’oppression est souvent déguisée en bienveillance. C’est ce que je voulais mettre en évidence. Le problème est que nous ne remettons jamais en question nos idées et nos valeurs. Une fois endoctrinée, la personne endoctrine à son tour. Ce cycle est sans fin jusqu’à ce que quelqu’un dise : « Ça doit cesser. »
L’histoire a montré qu’il ne faut pas grand-chose pour y mettre fin. Il y a un très mince espoir mais il a besoin d’un coup de pouce qui doit se faire par des discussions, des remises en question et de l’autonomisation pour se transformer en réalité.
Après le génocide à Gaza, les Israéliens passeront beaucoup de temps à repenser cette idée de suprématie, de sionisme, de peuple élu à cause de leur sentiment de culpabilité. Cette idée les a amenés à devenir un peuple génocidaire. Mais l’histoire est en constante évolution. Rien n’est immuable. Si nous, les Palestiniens, survivons à cela, beaucoup de changements vont se produire.



Que raconte la séquence finale, dans laquelle Fifi refuse de se recueillir lors d’une commémoration collective ?

Scandar Copti 


C’est une scène très importante. Elle dit que personne n’est libre tant que tout le monde n’est pas libre. On ne peut pas dire : « Je veux être libérée de l’occupation israélienne, mais je veux conserver le patriarcat. » Vouloir se libérer de l’occupation israélienne sans accepter les autres minorités au sein de ma société ne peut pas fonctionner. Fifi se libère de toutes les formes d’oppression en s’éloignant d’un homme coincé dans ses préjugés.
Fifi avance vers la caméra pour dire au spectateur : « Marchez aussi avec moi vers l’avant. » Ma responsabilité de cinéaste est de relier toutes les formes d’oppression. Nelson Mandela disait : « Notre libération ne sera pas complète tant que le peuple palestinien ne sera pas libéré. » Cela va au-delà. Nous ne pouvons pas choisir. Il s’agit de libérer toutes les minorités et les peuples opprimés où qu’ils se trouvent. Lorsque nous y arriverons, nous serons vraiment libres.

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