Boycott des artistes israéliens : une arme en débat

Publié le par FSC

Clément Garcia
L'Humanité du 14 octobre 2025

Le 11 septembre, en Belgique, le Gand Festival de Flandre annulait la venue du directeur musical de l’Orchestre philharmonique d’Israël, Lahav Shani, qui devait y diriger le Philharmonique de Munich.© BERND VON JUTRCZENKA / dpa Picture-Alliance via AFP

 

Les appels à boycotter œuvres, artistes ou événements culturels se sont multipliés pour faire céder Israël dans sa guerre génocidaire et pour mettre fin à l’apartheid, à l’occupation, à la colonisation. Une pratique dictée par l’urgence de la situation, mais qui n’est pas sans poser question sur son périmètre et son efficacité.
Ils sont de plus en plus en plus nombreux, parmi les défenseurs de la cause palestinienne, à se saisir de l’arme du boycott culturel. Une forme de lutte moins évidente à appréhender que le boycott économique et commercial, mais dont l’idée chemine dans les réseaux militants.
Elle s’insère dans la démarche globale lancée par le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), né en 2005, qui s’appuyait sur la Campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d’Israël (Pacbi), lancée depuis Ramallah une année plus tôt, relançant une pratique vieille d’un siècle et demi.


« Historiquement, le premier boycott étiqueté comme tel a eu lieu en Irlande en 1880, ce qui a d’ailleurs donné l’origine du terme boycott. Assez vite, la pratique s’est étendue à d’autres géographies. Mais que ce soit avec l’Irlande à la fin du XIXe siècle, l’Inde au début du XXe siècle, le système de l’apartheid en Afrique du Sud, et typiquement dans le rapport entre Israël et la Palestine, la question coloniale est un des moteurs communs », souligne Oliver Esteves, professeur à l’université de Lille, auteur d’Une histoire populaire du boycott (l’Harmattan, 2006).
« Il s’agit d’un mouvement qui part de la base vers le haut, précise le chercheur, sinon, on parlerait d’embargo, décrété par un État contre un autre État. Un boycott est fondamentalement un mouvement populaire. » Une pratique que se sont appropriée les sociétés civiles, notamment dans sa variante « culturelle », face aux atrocités commises par l’armée israélienne à Gaza et leurs répercussions auprès des opinions mondiales. Et alors que, à la différence de la Russie à la suite de la guerre lancée contre l’Ukraine, les États rechignent à engager des sanctions économiques, commerciales et militaires contre Israël.

Les stars Javier Bardem, Emma Stone et Mark Ruffalo appellent au boycott


Réunis sous la bannière Film Workers for Palestine, des milliers de travailleurs du cinéma, dont les stars Javier Bardem, Emma Stone et Mark Ruffalo, s’engageaient ainsi, en septembre, « à ne pas projeter de films, à ne pas apparaître dans des institutions cinématographiques israéliennes, ni à collaborer avec elles (y compris les festivals, les cinémas, les chaînes de télévision et les sociétés de production impliquées) », reprenant les termes d’une pétition lancée un an plus tôt par plus de 6 000 auteurs et autrices.
Sous une autre forme, la plateforme No Music for Genocide, qui rassemble labels et musiciens dont la chanteuse Björk, les groupes Young Fathers, Idles, Fontaines D.C. et les Français Flavien Berger ou Marc Rebillet, appelait à « géobloquer et supprimer leur musique de ce territoire (Israël – NDLR) en réponse au génocide israélien à Gaza ». Le milieu de la musique classique, réputé plus conservateur, n’est pas en reste.


Le 11 septembre, en Belgique, le Gand Festival de Flandre annulait la venue du directeur musical de l’Orchestre philharmonique d’Israël, Lahav Shani, qui devait y diriger le Philharmonique de Munich. « Lahav Shani s’est exprimé à plusieurs reprises en faveur de la paix et de la réconciliation, mais, compte tenu de sa fonction de chef de l’orchestre philharmonique d’Israël, nous ne disposons pas de suffisamment d’éléments sur sa position à l’égard du régime génocidaire de Tel-Aviv. Nous avons décidé de ne pas collaborer avec des partenaires qui ne se distancient pas clairement de ce régime », exposait le conseil d’administration du festival dans un communiqué.
Cinq jours plus tard, le chef israélien était accueilli sous les vivats au théâtre des Champs-Élysées. Une pétition, signée entre autres par le pianiste Adam Laloum et le claveciniste Jean Rondeau, condamnait la décision de la salle parisienne et soutenait celle du festival flamand, en exhortant « l’ensemble des institutions culturelles à refuser la complicité, à se ranger du côté du droit international et à faire œuvre de justice en rejoignant la campagne de boycott de l’État génocidaire israélien », et en appelant « les artistes et les publics à exercer leur droit de retrait de toute production et toute institution qui remplissent les critères du boycott culturel ».

Des critères soumis à interprétation


Mais quid de ces critères ? Ils sont énoncés sur le site Internet du mouvement BDS, la référence pour les militants : « Tous les produits culturels commissionnés par un organisme israélien officiel (ministère, municipalité, ambassade, consulat, fond du cinéma public ou d’État, etc.) méritent d’être boycottés sur une base institutionnelle », y lit-on. Est également concerné tout « produit culturel » qui serait « financé par un organisme israélien officiel, mais pas commissionné (pas de liens politiques) ».
Mais aussi tout « événement ou projet (qui) promeut une fausse symétrie » entre Israéliens et Palestiniens. Le mouvement précise toutefois qu’« en l’absence d’un parrainage israélien officiel le produit individuel d’un travailleur culturel israélien n’est pas boycottable en tant que tel, indépendamment de son contenu ou de ses mérites ».
S’ils restent soumis à interprétation, les critères se concentrent sur les institutions et préservent les individus, sans toujours éviter la zone grise. Plus que sa légitimité, c’est donc le périmètre du boycott culturel qui semble poser question, d’autant qu’« une partie du soft power d’Israël consiste à escamoter ou à faire oublier la dimension coloniale inhérente à la création de l’État d’Israël », souligne Olivier Esteves. Ainsi en va-t-il de l’Eurovision, dont les appels au boycott en cas de participation israélienne ont été suivis par les gouvernements slovène, irlandais, islandais, néerlandais et espagnol. Mais ici, c’est l’État qui est ciblé.


« Boycotter un Israélien ou une association israélienne au simple prétexte qu’elle est israélienne, ça peut être contre-productif », relève le chercheur. « La question est : où est-ce qu’on place ce curseur ? Et ce n’est pas étonnant qu’il soit assez englobant compte tenu du caractère extrême de la situation. » Pour le sociologue palestinien Sbeih Sbeih, chercheur associé à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabe et musulman (Iremam), « la question ne se pose pas : il y a un génocide en cours, Israël est un État colonial alors qu’on le fait passer pour un État démocratique. Le génocide est admis par l’ensemble de la société, il faut dire stop. »
Une manière de soumettre l’usage du boycott culturel à l’urgence de la situation, mais aussi de déplacer le regard des artistes israéliens, quelle que soit leur position, vers les artistes palestiniens, dont le discours est souvent invisibilisé : « Les Palestiniens veulent s’imposer pour avoir leur propre récit, ils n’ont pas besoin d’avoir un parrain pour raconter leur histoire, ils ont besoin de parler sans les canons israéliens », poursuit-il.
Un enjeu d’autant plus brûlant que « le boycott se fait dans les deux sens », rappelle Sepideh Farsi, réalisatrice iranienne du film Put Your Soul on Your Hand and Walk, qui mettait en scène la photojournaliste palestinienne Fatma Hassona, tuée le 16 avril 2025 dans une attaque ciblée de l’armée israélienne à Gaza.


« Depuis deux ans, des chercheurs, blogueurs, journalistes, et artistes qui voulaient prendre la parole contre le génocide ont été silenciés dans des manifestations culturelles diverses. Des artistes palestiniens ont été censurés et leurs œuvres effacées pendant des décennies, voire éliminés physiquement, comme les poètes palestiniens Refaat Alareer ou Ghassan Kanafani, tués par Israël », poursuit la cinéaste.
Elle-même avait obtenu des réalisateurs Ken Loach, Theo Angelopoulos et Philippe Lioret qu’ils boycottent le Festival international du film de Fajr (à Téhéran) en 2010 à la suite du mouvement populaire qui avait ébranlé le régime iranien. Mais, pondère-t-elle, « même dans le contexte du génocide, être un artiste ou une œuvre israéliens ne suffit pas pour être boycotté ». « Il faut examiner les sources de financement de l’œuvre et les positions politiques de l’artiste vis-à-vis du génocide et de l’occupation israélienne de la Palestine. C’est un outil très utile qu’il faut utiliser intelligemment pour faire pression ».

Le cas Nadav Lapid


Le 14 septembre dernier, la Fête de l’Humanité programmait une avant-première du film Oui, du réalisateur israélien Nadav Lapid, violente charge contre la société israélienne enfoncée dans le déni de ce que le cinéaste qualifie lui-même de « génocide ».
En réaction, le mouvement BDS publiait un communiqué qui le ciblait directement : « Nadav Lapid, prétendument cinéaste avant-gardiste, est fondamentalement conformiste : il répond et se conforme à une demande occidentale profonde de normalisation d’Israël en temps de génocide », écrivaient-ils, affirmant que le réalisateur « entre clairement dans le cadre du boycott ».
Charge non moins virulente du Festival Ciné-Palestine, qui « condamne le choix inacceptable » de la Fête de l’Humanité d’avoir programmé ce film, « coproduit par la société israélienne Bustan Films, financé par l’Israel Film Fund (à hauteur de 10 % – NDLR), vitrine de l’État sioniste via sa programmation dans le cadre du Festival du cinéma israélien à Paris, et nommé dans sept catégories aux Ophirs – l’équivalent des Césars en Israël ». Une cérémonie qui, le 17 septembre, se voyait retirer ses financements publics après avoir consacré le film Ha’Yam réalisé par Shai Carmeli-Pollak, jugé « pro-Palestinien » par Miki Zohar, le ministre de la Culture du gouvernement Netanyahou.


Les financements perçus par Oui feraient toutefois rentrer le film dans l’un des critères de boycott culturel tels qu’établis par BDS. Nadav Lapid s’en était justifié dans les colonnes de l’Humanité : « Ce fonds indépendant (est) dirigé par l’ancienne directrice du festival de Jérusalem, Noa Regev », une femme aux choix « beaucoup plus courageux que ceux de Canal Plus, par exemple », laquelle, avançait-il, a pris « un très grand risque en finançant le film ».
L’ancienne déléguée générale de Palestine en France, Leïla Shahid, affirme de son côté avoir « toujours soutenu le boycott des institutions israéliennes » sans « jamais avoir été favorable à un boycott des individus » ni des œuvres d’Israéliens alliés de la cause palestinienne.
« Il y a une société israélienne avec qui nous pouvons dialoguer et combattre, soutient-elle. Nous devons construire avec ces Israéliens effrayés par la violence de leur société. Nadav Lapid a réalisé un film merveilleux sur la société israélienne d’aujourd’hui et son déni de la réalité. On ne doit pas boycotter ces films. C’est une décision stupide », tranche-t-elle, semblant vouloir recentrer le débat sur l’essentiel : l’efficacité politique des boycotts culturels pour fédérer les forces disponibles, mettre fin au carnage, à l’apartheid, à l’occupation, à la colonisation.

 

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