Didier Fassin : « Depuis le 7 octobre 2023, le langage a été particulièrement abîmé »

Publié le par FSC

« L’inégalité des vies est une réalité universelle : les sociétés n’accordent pas la même valeur à toutes les existences. Je travaille sur cette question depuis longtemps, mais Gaza, ces deux dernières années, m’en a donné une compréhension plus large », analyse Didier Fassin.© Magali Bragard

 

L’anthropologue publie un nouveau livre, « Leçons de ténèbres », tiré de son cours au Collège de France dédié aux formes de la violence. L’ombre du génocide à Gaza plane sur son analyse.
Avec Leçons de ténèbres (1), un an après la publication d’Une étrange défaite, Didier Fassin interroge la place de la violence comme sa représentation dans nos sociétés. Il y relève notamment le long silence des sciences sociales sur la violence ou encore la hiérarchisation des vies, le génocide de Gaza et le sort des Palestiniens. L’anthropologue et sociologue présentait son ouvrage au Village du livre de la Fête de l’Humanité.

Pourquoi les sciences sociales ont-elles longtemps ignoré la question de la violence ?

Didier Fassin


En consacrant mon cours au Collège de France aux formes de violence, puis en écrivant ces Leçons de ténèbres, j’ai été frappé d’un paradoxe : pendant un siècle, entre 1880 et 1980 à peu près, la sociologie, l’anthropologie et même l’histoire ont éludé la question de la violence. Une preuve en est l’absence d’entrée à ce mot dans les dictionnaires et encyclopédies de sciences sociales en français, anglais et allemand.
Le fait est étonnant dans un temps marqué par deux guerres mondiales, des colonisations et décolonisations, des massacres et des génocides, ainsi que par la mise en lumière de violences jusque-là cachées, notamment les violences faites aux femmes et aux enfants.


Il y a plusieurs raisons à ce silence. D’abord, les sciences sociales se sont construites sur le projet de comprendre comment une société fait vivre ensemble ses membres, comment la culture participe de son unité, comment les institutions garantissent un certain ordre. Dès lors, la violence apparaissait comme un phénomène discordant, relevant du désordre. Ensuite, il y avait cette idée que le monde occidental était engagé dans un processus de pacification, que l’État détenait le monopole de l’usage légitime de la violence, selon Max Weber, que les mœurs se civilisaient, comme disait Norbert Elias.
Mais il y avait un autre élément, plus troublant, identifié par le philosophe jamaïcain Charles Mills, à savoir le fait que le corps savant était surtout composé d’hommes blancs occidentaux dont le regard sur la société comportait des points aveugles. D’ailleurs, quand des femmes, des minorités, des colonisés sont entrés dans ces disciplines, ils ont largement contribué à faire de la violence un objet d’étude.


Il faut cependant reconnaître, à la décharge des sociologues et des anthropologues, que définir ce qu’est la violence ne va pas de soi. On la croit un simple exercice de la force physique sur d’autres êtres humains. Mais elle est aussi morale si l’on pense aux humiliations et aux insultes et elle peut affecter également des animaux, la nature, la planète. Il y a encore la violence structurelle de Johan Galtung, liée aux inégalités, qui est beaucoup plus meurtrière que la violence physique, et la violence symbolique théorisée par Pierre Bourdieu pour saisir la manière dont les dominants parviennent à imposer aux dominés leur domination comme un fait évident, naturel.
Dernière chose, la représentation de la violence ne fait pas toujours consensus. Ainsi, les policiers considèrent souvent comme l’usage autorisé de la force ce que la plupart des gens identifient comme des violences.


Vous expliquez notamment que nommer une violence – utiliser des mots tels que génocide, terrorisme, légitime défense, etc. – n’est jamais neutre. En quoi cette bataille des mots est-elle importante, voire décisive, pour vous ?

Didier Fassin


La question de nommer les choses est fondamentale. Elle l’a toujours été mais, depuis le 7 octobre 2023, le langage a été particulièrement abîmé. Les mots ont perdu de leur signification ; ils ont été instrumentalisés à des fins idéologiques ; leur sens s’est parfois trouvé inversé ; même la mention de l’histoire de la Palestine est devenue suspecte. Comme dans le roman 1984 de George Orwell, une police du langage a été imposée.
ai donné des exemples dans mon livre Une étrange défaite. On parle toujours de guerre Israël-Hamas, alors que, dès le premier jour, les chefs politiques et militaires israéliens ont annoncé qu’il s’agissait d’éliminer Gaza et ses habitants « de la surface de la terre ». Il ne s’agissait donc pas d’une guerre contre un groupe militaire mais de la destruction d’un territoire et de la décimation de sa population civile.


De même, on désigne les Palestiniens arrêtés et incarcérés depuis deux ans comme des « prisonniers », ce qui suppose qu’ils sont détenus pour des crimes commis. Or, selon des sources de l’armée israélienne rapportées par le site + 972, les trois quarts n’ont aucun lien avec des groupes armés et ne sont pas même accusés de quoi que ce soit.
Ce sont des otages comme le sont les civils israéliens détenus par le Hamas, et d’ailleurs dès les années 1990, la Cour suprême israélienne a reconnu l’utilisation d’innocents pour servir de monnaie d’échange. Les médias occidentaux évoquent chaque jour les 50 otages israéliens, mais personne ne parle jamais des 4 500 otages palestiniens.


Vous avez évoqué le terrorisme. Le mot « terreur » a d’abord désigné une pratique d’État, lors de la Révolution française puis de la révolution soviétique. Mais, peu à peu, le mot « terrorisme » s’est attaché à des groupes non étatiques. Ainsi, une Palestinienne qui attaque un soldat israélien avec une paire de ciseaux est considérée comme une terroriste, tandis que le bombardement par l’armée israélienne de populations civiles causant des dizaines de milliers de morts ne relève pas du langage de la terreur, quand bien même c’est l’objectif avoué des militaires.
On peut d’ailleurs rappeler que Yasser Arafat et Menahem Begin ont longtemps été considérés comme des terroristes avant de recevoir à quelques années d’écart le prix Nobel de la paix.

 

Puisque vous parlez de Gaza, je voudrais citer une phrase de votre livre : « L’écrasement de Gaza n’est pas un indicible, comme le disait Theodor Adorno de la Shoah, il aura été pour beaucoup un inaudible. » Qu’est-ce que nous apprend ce cas particulier de Gaza sur nos propres régimes d’abstention et de silence ?

Didier Fassin


Les violences extrêmes sont en effet souvent décrites comme indicibles. Mais comme Primo Levi le disait de son expérience d’Auschwitz, le problème n’était pas que les rescapés ne parvenaient pas à parler de la Shoah, mais qu’ils n’étaient pas écoutés. Pendant les dix-huit premiers mois de l’opération militaire israélienne, on n’a pas voulu donner à entendre ce qui se passait sur le terrain à Gaza.
Le rôle des médias qu’on appelle en anglais mainstream, cette presse généraliste la plus lue, écoutée et regardée, a été crucial. Il y a certes eu, en France comme ailleurs, des exceptions, dont l’Humanité, assurément. Mais, pour l’essentiel, les médias ont étouffé les crimes de l’armée israélienne et la souffrance des civils palestiniens. La raison officielle en était que la présence de journalistes étrangers était interdite.


Mais il y avait bien des journalistes à Gaza, en grande majorité palestiniens, qui risquaient leur vie pour faire des reportages rigoureux – et près de deux cents d’entre eux ont été visés et tués. Les reportages existaient donc, mais n’étaient pas relayés par les grands médias occidentaux.
La voix des Palestiniens était inaudible. Non seulement les crimes de masse n’étaient pas montrés, mais ne l’étaient pas non plus ce dont les réseaux sociaux et les grandes chaînes de télévision se délectaient en Israël, à savoir le spectacle des violences filmées par les soldats, dénoncé par le quotidien Haaretz. Les médias occidentaux évitaient de l’évoquer par peur d’être accusés d’antisémitisme, comme me l’ont dit des journalistes français.



Cela rejoint une idée centrale de votre livre : la hiérarchie des vies, celles qui sont jugées dignes d’être pleurées, et celles qui ne le sont pas. Comment cette hiérarchisation se construit-elle dans nos sociétés ?

Didier Fassin


L’inégalité des vies est une réalité universelle : les sociétés n’accordent pas la même valeur à toutes les existences. Je travaille sur cette question depuis longtemps, mais Gaza, ces deux dernières années, m’en a donné une compréhension plus large. Le phénomène peut se mesurer. Lors des opérations militaires de 2009 et 2014 à Gaza, il y a eu environ 250 fois plus de civils tués parmi les Palestiniens que parmi les Israéliens. Aujourd’hui, les chiffres officiels évoquent 66 000 morts, dont 83 % de civils, mais ils sont très sous-estimés.


Des études menées en Afghanistan et en Irak ont montré que les morts indirectes de la guerre étaient quatre fois plus nombreuses que les morts directes. On peut s’attendre, si un jour autorisation est donnée de faire des enquêtes indépendantes, à découvrir plusieurs centaines de milliers de victimes. Et il y a aussi la manière dont on traite les morts : cimetières détruits, fosses communes, corps enterrés sous les décombres, refus de les rendre aux familles. Mais, au-delà des statistiques des morts, il y a la qualité de la vie.


C’est ce qu’affirme un programme international intitulé « We Are Not Numbers » qui aide les enfants à raconter leur quotidien. Je pense souvent à ces vers d’un poète palestinien qui dit croire à la vie après la mort, mais se demande s’il y a eu une vie avant la mort. Il est crucial de penser les inégalités à partir de ce qu’est une vie. Celle des Palestiniens est marquée par les restrictions, les humiliations, les interdictions de se déplacer, les emprisonnements sans procès, les spoliations de leurs terres, la destruction de leurs oliviers, et aujourd’hui la famine pour ceux de Gaza, le tout dans une presque totale impunité.
 


Est-ce que les sciences sociales, en général, devraient davantage prendre parti sur ce sujet ?

Didier Fassin


Il fut un temps, dans les années 1970-1980, où l’on considérait que s’affirmer neutre et objectif, c’était déjà choisir son camp. Aujourd’hui, la pensée critique est menacée dans de nombreux pays par les pouvoirs économiques comme politiques. Lorsque je mène des recherches sur la dégradation du langage ou sur l’inégalité des vies, il y a bien sûr une forme d’engagement autour de ce que je crois être des enjeux cruciaux pour nos sociétés. Mais c’est bien un travail scientifique et non une activité militante.
Il s’agit de mettre en question nos lieux communs, ce qui est présenté comme vérité indiscutable ou, à l’inverse, est prohibé comme dissidence par les autorités. Car s’il y a un mot qui résume le travail scientifique, qu’il s’agisse de physique, de chimie, de biologie, de sociologie, d’anthropologie ou d’histoire, c’est le mot critique. Sans pensée critique sur ce que l’on considère comme acquis, il n’y a pas de science.


Face à l’ampleur de ce que vous décrivez à travers vos travaux, comment éviter le désespoir politique et retrouver une capacité d’agir ?

Didier Fassin


C’est une grande question. Chercheuses et chercheurs en sciences sociales n’ont pas forcément les meilleures réponses, mais je vais essayer d’en donner une. D’abord, je citerai Reinhart Koselleck, historien des idées allemand, qui disait que la vision des vainqueurs s’impose toujours au début, mais qu’avec le temps, la vision des vaincus finit par être reconnue. Il faut garder cette perspective à l’esprit lorsqu’on pense au sort des Palestiniens de Gaza, confinés dans une prison à ciel ouvert, sous les bombes et les drones, sans savoir s’ils passeront la prochaine nuit, entourés de leurs enfants qu’ils voient dépérir et périr.


Il ne s’agit pas de dire que « la vérité triomphera » – ce serait naïf –, mais d’imaginer que le récit des vaincus finira par s’imposer. Ensuite, il faut passer de la réflexion critique à l’action militante et trouver les leviers pour modifier les termes du débat public. Nous sommes dans un moment réactionnaire. On le constate dans les domaines de la politique, de la presse, de la vie intellectuelle, notamment dans les pays qui se considèrent comme des modèles de démocratie.
Je m’en rends compte en passant une partie de l’année aux États-Unis où la situation s’est rapidement dégradée depuis l’élection de l’actuel président, mais à propos duquel il faut rappeler que le terrain y a été préparé depuis plusieurs décennies tant par les démocrates que par les républicains.
L’augmentation des inégalités, le recul des droits sociaux, le harcèlement des minorités et des migrants, observés dans la société états-unienne sont présents aussi dans les pays européens. Alors, face à cette évolution préoccupante, souvenons-nous de l’appel d’Antonio Gramsci pour un pessimisme de l’intelligence et un optimisme de la volonté.

 

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