Au salon Milipol, la France et Israël scellent un partenariat honteux malgré le génocide à Gaza

Publié le par FSC

Elisabeth Fleury
L'Humanité du 18 novembre 2025
 

 

Le salon Milipol expose des technologies de sécurité, dont celles d’entreprises israéliennes vivement critiquées pour leur rôle dans le génocide à Gaza.© Thibaud MORITZ / AFP

 

L'« événement mondial de la sûreté et de la sécurité intérieure des États » a ouvert ses portes mardi 18 novembre, à Villepinte. En dépit du génocide à Gaza, les entreprises israéliennes y sont les bienvenues. Certains de leurs clients français y ont aussi des stands.
Vitrine de la sécurité intérieure pour les uns, « salon du prêt-à-tuer » pour les autres, Milipol a ouvert ses portes ce mardi 18 novembre, comme tous les deux ans, au parc des expositions de Paris-Villepinte, sous l’égide du ministère de l’Intérieur. Une inauguration en catimini, un quart d’heure avant l’ouverture officielle du salon, par un Laurent Nuñez pressé d’en finir. Le signe d’un certain malaise ?
Qu’importe le génocide en cours à Gaza : parmi les 1 100 exposants figurent une quarantaine d’entreprises israéliennes dont la présence, pourtant dénoncée par de nombreuses ONG, a finalement été approuvée par Emmanuel Macron en personne (lire l’encadré).
« Compte tenu de l’évolution de la situation sur le terrain suite au cessez-le-feu », entre Israël et le Hamas le 10 octobre dernier, le chef de l’État a « décidé de permettre à l’ensemble des entreprises israéliennes qui le souhaitent de participer au salon Milipol » afin de « contribuer à un dialogue constructif », indique l’Élysée.

L’Europe, terrain de jeu des technologies israéliennes de sécurité
Constructif ? Un rapide coup d’œil sur les sites de ces entreprises permet d’en juger. « Le jeu n’est pas équitable quand un joueur connaît tout sur les autres. Sois celui-là », suggère Bold. Grâce à son « localisateur de téléphone tactique passif », la société BouraCyber assure « des opérations discrètes en intérieur et en extérieur », un « déploiement compact et rapide », et même, sans rire, une « convivialité garantie ». « Quand la mission est primordiale », Spectralx se vante d’innover « dans les technologies qui rendent l’impossible possible ».
Parmi ces dernières, Hotaru. « Désormais déployée sur les champs de bataille de Gaza », Hotaru « permet aux forces de manœuvre de signaler leur position aux forces de soutien grâce à des dispositifs d’imagerie thermique avancés ». PicSix promet « l’interception parfaite ». Ispra, « des solutions intelligentes pour le contrôle des foules ». Visual Layer peut « distinguer les comportements normaux des comportements anormaux ». Octopus permet « de prendre des décisions en temps réel, fondées sur le renseignement, afin de contrer proactivement les menaces émergentes ». On ne saurait, en effet, être plus « constructif ».
Postés en sentinelle autour des stands, de faux soldats en silicone exhibent camouflage, lunettes infrarouges et fusils-mitrailleurs. Dans le brouhaha de cette Babel, que vient parfois trouer la stridence d’une sirène en démonstration, c’est l’anglais qui domine.

Au salon Milipol, des drones israéliens au service de la répression d’État
Dans le carré « Israël » du salon, sous des panneaux aux couleurs de l’arc-en-ciel, le ton dans les stands est nettement moins martial que sur les sites des entreprises. Ici, on fait dans la sobriété, les costauds arborent un large sourire et les coupelles débordent de bonbons. Les « technologies indétectables » de BouraCyber ont « trois objectifs principaux : détecter les drones, géolocaliser les suspects, mener des enquêtes », énumère une employée.
Ses clients, sur lesquels elle choisit de rester vague, « ne manquent pas, assure-t-elle, nous vendons nos solutions en Europe de l’Est mais aussi à l’Ouest ». Pilier de la sécurité intérieure israélienne depuis 1969, Ispra propose des « solutions intelligentes pour le contrôle des foules ». Derrière son comptoir, un employé bodybuildé met en avant la toute dernière trouvaille de l’entreprise : un lanceur de capsules, adaptable sur n’importe quel drone, capable de larguer du gaz, en pluie, sur les cortèges de manifestants.
« Cela dispense les forces de police d’aller au contact, explique-t-il. Cela leur évite le risque d’une blessure par un tir direct. » Surnom du petit bijou, dont le coût s’établit à « plusieurs dizaines de milliers d’euros » ? « L’œuf surprise. » La France, précise l’employé israélien, n’en est pas preneuse « pour l’instant ». « Nos clients sont tous des gouvernements et ils sont de plus en plus nombreux », tient-il à préciser.

La technologie française alimente la machine de guerre israélienne


Lynred est une entreprise française qui vend « des composants pour des capteurs infrarouges à vision thermique ». De quoi permettre de « repérer des personnes et des animaux la nuit », explique un de ses commerciaux. Ses principaux clients ? « En France, ce sont Thales et Safran, détaille-t-il. En Italie, nous fournissons Leonardo. » Et en Israël ? L’employé blêmit. « On a pu passer des contrats avec certaines entreprises, admet-il, très mal à l’aise. Mais les restrictions sur les licences se multiplient ». Chez Vidisco, on n’a pas ces pudeurs.
« Bien sûr qu’on travaille avec la France ! » sourit une représentante de cette société israélienne, spécialisée dans les systèmes portables d’inspection à rayon X numérique. Parmi les clients de Vidisco, le français Scopex, dont le stand est à quelques encablures.
« On travaille ensemble depuis trente ans », admet dans un soupir une employée du distributeur français. Les produits concernés, qui ne nécessitent pas de licence, « sont aussi utilisés par des hôpitaux, allez leur demander », s’agace-t-elle. Les accusations de génocide pourraient-elles faire évoluer ce partenariat avec Israël ? « Vous ne m’emmènerez pas sur ce terrain-là », élude l’employée. Une pause. « Bien sûr qu’on se pose des questions éthiques, finit-elle par lâcher. On est des êtres humains, nous aussi. »


Chez les géants du secteur, on est mieux rodés aux questions gênantes. Interrogée sur son partenariat avec Israël, une chargée de communication de Thales offre un grand sourire, une poignée de mains chaleureuse, et promet « une ligne de réponse dès que possible ». Chez Safran, « c’est l’État qui choisit nos clients, et Israël n’en fait pas partie », assure un souriant commercial, tout en énumérant une longue liste de partenaires : « Les pays de l’Otan, le Moyen-Orient, l’Asie-Pacifique et ponctuellement l’Afrique. »
En 2024, les dépenses mondiales de sécurité ont atteint 739 milliards d’euros, soit une hausse de 5,3 % – un rythme presque deux fois supérieur à la croissance du PIB mondial. Lundi, invoquant la stabilisation du cessez-le-feu à Gaza et les récents progrès diplomatiques dans la région, l’Allemagne a annoncé la levée de ses restrictions sur les exportations d’armes vers Israël à partir du 24 novembre.

 

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