Musique et politique : à propos d'un concert perturbé à la Philharmonie de Paris

Publié le par FSC

Lors du concert de l’Orchestre philharmonique d’Israël à Paris, des manifestants venus dénoncer les crimes commis par le régime israélien ont été violemment agressés par des spectateurs avant d’être placés en garde à vue. Dans cette tribune pour Blast, le philosophe Didier Eribon dénonce l’indignation sélective d’une classe politique et médiatique prompte à séparer art et politique lorsqu’il s’agit d’Israël, mais à les confondre lorsque d’autres États sont en cause.

Didier Eribon,

9 novembre 2025

Le concert donné le 6 novembre 2025 à la Philharmonie de Paris par l’Orchestre philharmonique d’Israël, sous la direction de Lahav Shani, a été perturbé, comme on pouvait s’y attendre, par des manifestants qui l’ont interrompu à plusieurs reprises pour protester contre les horreurs qui se déroulent actuellement à Gaza et en Cisjordanie.

De bien étranges amateurs de musique 
L’un d’entre eux s’est levé en brandissant bien haut un fumigène. On peut certes se demander s’il est judicieux d’allumer des fumigènes dans une salle de concert, mais les vidéos montrent que cela n’a représenté un danger que lorsque des spectateurs ont commencé à agresser et frapper violemment ce protestataire jusqu’à faire tomber le fumigène sur un fauteuil. Il convient d'insister sur ce point : les seules violences qui se sont produites au cours de cette soirée ont été commises par une poignée de spectateurs littéralement déchaînés, qui se sont plus comportés comme des nervis fascistes que comme des mélomanes. Ce qui, soit dit en passant, tend à prouver que certaines des personnes présentes dans le public étaient venues pour des raisons beaucoup plus idéologiques qu’artistiques. De bien étranges amateurs de musique, assurément! Il est d’ailleurs assez incompréhensible que les auteurs de ces brutalités et de ces exactions contre des manifestants pacifiques n’aient pas été interpellés et placés en garde à vue comme l’ont été ceux qui voulaient simplement affirmer leur solidarité avec le peuple palestinien.
« Un concert perturbé dans une salle parisienne aura suscité plus d’indignation que la destruction d’une civilisation » 

 

On pouvait s’y attendre aussi : ces incidents ont suscité l’indignation presque unanime de la classe politique - à l’exception notable de la France insoumise, ce qui est tout à leur honneur - et de la quasi totalité de la classe médiatique, chacun y allant de son couplet sur l’art qui n’a rien à voir avec la politique.

Rien à voir avec la politique? Et pourtant! Oui, pourtant, le chef d’orchestre Lahav Shani, directeur musical de l’Orchestre philharmonique d'Israël est également celui de l’Orchestre philharmonique de Munich. Or s'il occupe ce dernier poste depuis janvier 2023, c’est parce qu’il y a été nommé pour remplacer le chef russe Valery Gergiev, qui en a été congédié en 2022 en raison de sa proximité avec Poutine, alors qu’il dirigeait cet orchestre depuis 15 ans. Gergiev est sans conteste un chef d’orchestre bien plus éminent que Shani, mais il a paru aux autorités bavaroises - et l'on ne peut que les approuver - qu’il était impossible de poursuivre une collaboration avec ce détestable personnage. Ce sont donc uniquement des considérations politiques qui ont présidé à de telles décisions. Car l’art n’est pas un univers autonome, qui serait sans lien aucun avec les réalités extérieures. De nombreuses institutions musicales en Europe et aux Etats-Unis ont au même moment déprogrammé Gergiev et désinvité d’autres artistes russes. Et c’est le cas notamment de… la Philharmonie de Paris.

 

Voici ce qu’on pouvait lire en février 2022 sur un site consacré à la musique classique :

  • La Philharmonie de Paris annonce cet après-midi l'annulation des concerts de l'Orchestre du Théâtre Mariinsky dirigés par Valery Gergiev les 9 et 10 avril. L'institution parisienne déclare également que l'invasion de l'Ukraine par la Russie va l'amener “à modifier sa programmation ces prochains mois par solidarité avec le peuple ukrainien. Les informations précises sur l'ensemble des annulations et remplacements seront communiquées dans les tout prochains jours, en tenant compte des consignes qui seront données par le gouvernement”.

 

Pourquoi ce lien établi entre l’art et la politique, qui semblait aller de soi quand il s’agissait de déprogrammer des artistes russes après l'invasion de l’Ukraine par la Russie, est-il oublié, et même récusé, quand il s’agit des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité perpétrés à Gaza par l’armée israélienne? Pourquoi maintenir un concert de l’orchestre national d'Israël malgré les nombreuses protestations venues de l’extérieur mais aussi du personnel même de la Philharmonie? Pourquoi afficher si fortement sa solidarité avec le peuple ukrainien, mais pas avec le peuple palestinien? Pourquoi ce deux poids deux mesures permanent, comme si le peuple palestinien comptait moins que le peuple ukrainien, ou même comme s’il ne comptait pas du tout?

Les journaux nous apprennent que, pour conclure le concert, le chef et l’orchestre - une formation qui se présente comme un ambassadeur culturel de l’Etat d’Israël - ont joué l'hymne national israélien. Mais il nous faudrait croire que cela n’a rien à voir avec la politique? C’était peut-être pour donner un supplément de plaisir musical à l’assistance après les œuvres de Beethoven et Tchaïkovski?

Imagine-t-on aujourd’hui Gergiev et ses orchestres de Saint-Pétersbourg et de Moscou jouer l’hymne national russe à la Philharmonie? Quel tollé cela déclencherait ! Et quels applaudissements recevaient ceux qui auraient le courage de protester, avec leurs fumigènes qu’on décrirait comme les lumières de la liberté !!

On retiendra qu’un concert perturbé dans une salle parisienne aura suscité plus d’indignation chez certains que le massacre d’un peuple et la destruction d’une civilisation et l’on ne pourra dès lors s'empêcher d’entendre dans les vitupérations de tous ces admirables hérauts d’une “liberté artistique” à géométrie variable une forme sinon d’assentiment, en tout cas d’indifférence à un génocide en cours. Mais nous le savions déjà, non?

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PS :

Au moment où je termine ce texte, j’apprends qu’un colloque sur “Gaza et l’Europe”, organisé au Collège de France par l’historien Henry Laurens, vient d’être annulé par cette institution, à la demande du ministre de l’Enseignement supérieur. Je suis impatient de voir si les valeureux défenseurs de la “liberté artistique” quand il s’agit de l’Orchestre philharmonique d’Israël seront demain aussi véhéments pour défendre les libertés académiques quand il s’agit des chercheurs qui travaillent sur le monde arabe et la Palestine.. 

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