Philippe MARTINEZ ... au Point
A l'occasion de la sortie de son livre : "Mon Tour de Gaulle "
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PANTHÉON. De Jean Ferrat à Sting en passant par les films de Ken Loach, l’ex-secrétaire général de la CGT dévoile les œuvres qui ont accompagné son parcours et nourri ses convictions militantes.
De Ferrat à Sting, Philippe Martinez raconte les œuvres qui l’ont marqué. © Alain ROBERT/SIPA / SIPA / Alain ROBERT/SIPA
« Il vous arrive quoi, au Point ? Après avoir dit du bien de mon livre, vous voulez connaître mes goûts culturels ? » Au téléphone, Philippe Martinez nous taquine d'emblée. L'ancien secrétaire général de la CGT, qui a dirigé la centrale de 2015 à 2023 avant de prendre sa retraite, accueille l'exercice avec une curiosité malicieuse.
Alors qu'il vient de publier son autobiographie, Mon Tour de Gaule (Plon), se dessine au fil de l'échange une cartographie culturelle éclectique : Jean Ferrat et Barbara, Costa-Gavras, Ken Loach et des parties de Football Manager. Une constellation où la politique n'est jamais loin, et qui prolonge une conviction profonde chez lui : la culture n'est pas un territoire réservé, mais un espace commun, qui se partage, se transmet et circule.
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Le Point : Quel est votre tout premier souvenir d'une œuvre culturelle ?
Philippe Martinez :
Honnêtement, je ne me souviens plus trop car ma culture est venue après. Je suis né à une époque où l'on n'avait pas de télé, pas de magnétoscope. Et puis, les bouquins, c'étaient ceux des bibliothèques classiques.
Enfant, quels ont été vos premiers chocs culturels ?
Nuit et Brouillard, d'Alain Resnais. Des membres de ma famille ont été déportés, donc ça a été un choc quand je l'ai vu. Ça m'a permis de visualiser et de comprendre ce qu'ils avaient pu vivre.
Vous avez grandi dans une famille ouvrière et militante. Chez vous, on écoutait quoi ?
Les premiers disques qu'on a écoutés, c'était Jean Ferrat.
Et quelle chanson de Ferrat vous touche le plus ?
« La Montagne », évidemment, surtout quand on est Ardéchois. Ma France… Mais j'aime aussi une chanson moins connue : « Le Bilan », qui dresse le bilan des années communistes en Union soviétique.
Et dans votre chambre d'enfant, vous aviez des posters ?
À partir de dix ans, oui : quelques joueurs de foot étaient accrochés au mur. Platini, Rocheteau… C'était une belle époque.
Vous vous souvenez du premier concert que vous avez vu ?
Les premiers concerts auxquels j'ai assisté… c'étaient des concerts militants. J'ai notamment vu Quilapayún, un groupe chilien en tournée en France après le coup d'État au Chili et la mort de Salvador Allende. C'était assez émouvant. J'ai aussi vu Léo Ferré plusieurs fois sur scène à la Fête de l'Huma, j'en garde un grand souvenir.
Vous avez joué à des jeux vidéo plus jeune ?
Non. Mais aujourd'hui, ça m'arrive de jouer de temps en temps, sur ordinateur. Je joue à Football Manager. Je change souvent, mais il m'arrive de commencer avec le club de la ville de mes ancêtres : le Racing Santander. Ils ont construit un beau stade, mais n'ont pas les moyens de leurs ambitions. Ils naviguent entre la deuxième et la troisième division.
Et vous êtes plutôt du genre à faire des transferts ambitieux ou à faire grandir les petits clubs ?
Plutôt à les faire grandir. Mais comme dans la vraie vie, dans ce jeu, il faut du pognon pour acheter les bons joueurs (rires).
Comment la culture s'est-elle inscrite dans votre parcours professionnel et militant ?
J'ai eu la chance de travailler dans une grande entreprise comme Renault, où le comité d'entreprise était particulièrement bien doté. Il existait déjà un vrai patrimoine culturel : Billancourt était un symbole. À la fin des années 1960 et 1970, tous les artistes engagés y passaient.
Je me souviens notamment d'une rencontre avec Fanny Cottençon à l'île Seguin, alors que j'étais jeune technicien. Elle venait de tourner, avec Roger Coggio, La Folle Journée ou le Mariage de Figaro, et était venue, dans une simple salle de pause, parler du film et de son personnage à l'invitation du comité d'entreprise. Ce genre de moment incarnait ce lien fort entre culture et monde ouvrier. Ce patrimoine se transmettait : photos, chansons, films… Et le comité d'entreprise permettait aussi d'aller au cinéma à tarif réduit. C'est aussi grâce à cela que je suis allé à l'Opéra Garnier, une expérience incroyable.
Dans votre livre, on apprend aussi que Belmondo a été président du syndicat des artistes interprètes de la CGT. Y a-t-il encore aujourd'hui des artistes qui incarnent un engagement social ou syndical ?
Oui, il y en a encore, bien sûr. Ce sont de bons comédiens, ils jouent dans des films engagés. Mais en tant que porte-parole, non. On n'a plus vraiment de voix fortes comme on pouvait en avoir avant, des Montand, des Signoret… Aujourd'hui, les acteurs s'engagent plutôt sur des causes ponctuelles, mais ce ne sont plus des porte-voix.
Et selon vous, existe-t-il encore des films à forte portée politique ?
Oui, beaucoup. La Loi du marché de Stéphane Brizé, ou En guerre. Il y a aussi Gilles Perret, avec ses documentaires sociaux, notamment La Sociale, sur Ambroise Croizat, le fondateur de la Sécurité sociale. Et puis il y a Mélancolie ouvrière de Gérard Mordillat, qui raconte la vie de Lucie Baud, ouvrière et syndicaliste du secteur textile au début du XXᵉ siècle. Enfin, il y a Ken Loach évidemment. C'est un cinéaste que j'aime beaucoup, même si ses films ne finissent jamais bien ! Je lui ai d'ailleurs dit une fois.
Et il vous a répondu quoi ?
(Rires). Il m'a dit que c'était son style : montrer la noirceur de la condition ouvrière. J'aime beaucoup Moi, Daniel Blake parce qu'il montre bien la vie d'un chômeur confronté à la dématérialisation, à l'administration numérique… C'est une très bonne représentation du monde du travail d'aujourd'hui. Et puis, aux États-Unis, il y a Michael Moore. Roger et moi, par exemple, sur la fin de l'industrie automobile à Detroit. Ce sont des films sociaux qui marquent.
Quels sont vos films préférés ?
J'adore Little Big Man, avec Dustin Hoffman. Parce qu'il montre les Indiens d'Amérique comme les véritables locaux, et les immigrés comme ceux qui les ont chassés. Il y a de l'humour, du recul… Je le revois souvent. Et puis, évidemment, les films de Costa-Gavras : Z, L'Aveu, État de siège, sa trilogie politique. Ce sont des chefs-d'œuvre. Son regard est toujours juste, jamais dogmatique. Il a aussi fait Le Couperet, un film remarquable.
Y a-t-il des réalisateurs espagnols que vous aimez ?
Oui, Bigas Luna. Dans ses films, il y a tout : l'âme de l'Espagne, la musique, la nourriture, les situations…
Vous regardez des séries ?
Oui, j'ai plus de temps maintenant. La Fièvre, comme tout le monde. D'argent et de sang aussi, sur la magouille autour de la taxe carbone : très bien.
Qu'est-ce que vous écoutez quand vous êtes déprimé ?
Je ne suis pas souvent déprimé, mais quand une certaine mélancolie me prend, j'écoute Barbara, notamment Drouot, que j'aime beaucoup. J'écoute aussi Ferré, Bernard Lavilliers, ou encore Sting et The Police. Au fond, je reviens toujours à la musique de ma jeunesse.
Si vous deviez choisir une chanson pour ouvrir un congrès de la CGT aujourd'hui ?
« Révolution permanente », de Moustaki. Sinon « En groupe, en ligue, en procession », mais dans la version de Zebda, pas celle de Ferrat : c'est plus rythmé. Parfait pour un rassemblement.
Si vous deviez aller en prison, quels livres emporteriez-vous ?
Je ne serais peut-être pas dans la partie VIP de la Santé… J'apporterais trois polars. En ce moment, je lis Caryl Férey : c'est bien construit, avec de vraies intrigues, et toujours un contexte différent, la Colombie, l'Afrique… J'aime aussi l'auteur chinois Qiu Xiaolong : ses livres racontent la Chine contemporaine, la corruption. Ce sont des polars qui vont au-delà du suspense et permettent de comprendre un pays.
Y a-t-il une œuvre que « tout le monde » aime et qui, vous, vous laisse de marbre ?
Souvent, j'ai été à contre-courant quand j'étais jeune. Quand La Fièvre du samedi soir est sorti, par esprit de contradiction, je ne suis pas allé le voir. Et je ne l'ai jamais vu. Star Wars, non plus : j'ai emmené mon fils voir l'expo à la Cité des sciences pour lui faire plaisir, mais ce n'est pas mon truc. C'est plus par esprit de contradiction que j'ai réagi comme ça.
Vous est-il déjà arrivé d'être regardé de façon condescendante quand vous parliez de culture ?
Oui. En lisant le livre, beaucoup découvrent que je connais du monde, que je peux parler théâtre, cinéma, musique, que j'ai croisé Ernest Pignon-Ernest… On nous considère encore comme des gueux – pas seulement les syndicalistes, mais encore plus les syndicalistes. Je suis au conseil d'orientation du Théâtre de la Concorde. Les gens me demandent : « Qu'est-ce que tu fais là-dedans ? » J'ai des avis. C'est pour ça que, dans l'avant-dernier chapitre, je dis : la culture pour tous.
L'accès à la culture est-il devenu, selon vous, une question de classe ?
Il n'y a pas si longtemps, les comités d'entreprise investissaient encore beaucoup dans la culture. Il s'agissait de faire découvrir au monde du travail la diversité des productions culturelles, sans exclusive et dans un esprit de démocratisation. Aujourd'hui, la culture est moins accessible et devient de plus en plus chère. Et puis on a perdu l'habitude de se dire : « Ça peut être pour moi. » Il y a un effet de classe qui empêche le goût de la découverte, de l'émotion. Il m'est arrivé d'inviter des amis au théâtre : à 50 ans, c'était la première fois. Ils étaient émus : « J'ai perdu du temps, j'aurais dû y aller avant. »
Si vous deviez évoluer dans un film ?
Un truand. Le personnage d'Yves Montand dans Le Cercle rouge : extraordinaire. Montand… Un ancien flic alcoolique, un rôle à contre-emploi, ça me plairait bien.
Une citation qui vous définit ?
Celle que j'avais affichée sur la porte de mon bureau à Montreuil, et que je cite dans le livre : « Un jour j'irai vivre en théorie, parce qu'en théorie tout se passe bien. » Ça veut dire : méfions-nous de ceux qui prétendent tout savoir sans se confronter à la vraie vie. Ils pensent qu'il suffit de dire « ça marche » pour que ça marche. La vie est plus compliquée que cela. Et des théoriciens, il y en a malheureusement beaucoup parmi nos gouvernants.