En Cisjordanie, derrière les vidéos sur les agissements de l’armée israélienne, le travail périlleux des journalistes palestiniens

Publié le par FSC

Par Luc Bronner
Le Monde du 10 décembre 2025
Nidal Amirah, 40 ans, s’approche de deux militaires israéliens armés, sur un extrait de la vidéo d’enquête de l’ONG israélienne B’Tselem lors d’une opération de l’armée à Naplouse, le 10 juin 2025. B’TSELEM

 

L’ONG israélienne B’Tselem affirme, en analysant des images tournées par des reporters locaux, que deux Palestiniens ont été tués par l’armée israélienne, en juin à Naplouse, alors qu’ils ne représentaient aucune menace.
Sur la vidéo, Nidal Amirah, 40 ans, s’approche de deux militaires israéliens armés dans une ruelle étroite de la vieille ville de Naplouse, une localité sous le contrôle théorique de l’Autorité palestinienne depuis trente ans. Ses bras sont levés, il marche à pas lents et essaie de parlementer avec les soldats pour pouvoir traverser la rue ce 10 juin en début d’après-midi. Un militaire lui demande de soulever son T-shirt pour vérifier qu’il ne porte pas d’explosifs, il obtempère. Le soldat lui demande d’enlever son pantalon, il refuse. Les militaires commencent alors à le frapper et tentent de l’immobiliser. Le frère de Nidal, Khaled, 35 ans, qui se tenait à une dizaine de mètres, se rapproche à son tour les mains levées. A ce moment, des coups de feu éclatent et la situation devient confuse.
La scène est filmée par trois journalistes palestiniens – Abdallah, 26 ans, Mohammed, 33 ans, et Mohammed, 48 ans, rencontrés par Le Monde – qui ont réclamé l’anonymat pour des raisons de protection. Ils sont présents ce jour-là pour documenter l’opération pendant laquelle plus de 250 maisons ont été fouillées par l’armée dans Naplouse. Au moment où les premiers coups de feu éclatent, les journalistes se dissimulent derrière un mur pour éviter les balles. Pendant quelques secondes, les soldats et les deux frères ne sont plus complètement visibles. Puis les journalistes filment à nouveau en se cachant comme ils le peuvent : Khaled est désormais maintenu par deux soldats qui le conduisent dans l’autre ruelle ; Nidal, lui, continue de se débattre.


D’autres coups de feu sont entendus. Puis une rafale, laquelle blesse un militaire. Nidal, visiblement touché à une jambe, essaie de s’éloigner. D’autres coups de feu retentissent et il s’écroule. Khaled, lui, n’est plus visible, dissimulé par l’angle d’un mur. Pendant un instant très bref, toutefois, sa tête et ses mains apparaissent sur les images : alors qu’il est au sol, un militaire s’approche et lui tire dans la tête presque à bout touchant.
Les images tournées par les journalistes palestiniens montrent ensuite que Khaled, qui gît au sol, bouge son bras à plusieurs reprises, ce qui indique qu’il est encore vivant. Les secouristes de la Croix-Rouge tentent d’intervenir, mais ils sont refoulés par un soldat qui les met en joue. Les militaires dispersent ensuite les témoins en usant de grenades lacrymogènes, avant d’évacuer Naplouse en emportant avec eux les corps des deux frères. A la date du 9 décembre, six mois après les faits, leurs dépouilles n’avaient toujours pas été restituées à leur famille.

Risques considérables


L’organisation israélienne de défense des droits de l’homme B’Tselem a recueilli trois récits de témoins directs et fait réaliser une expertise détaillée des vidéos par Index, une ONG française spécialisée dans les enquêtes sur des faits de violence. Un des témoins cités, qui vient d’être arrêté par la même unité de militaires, se trouve alors dans la ruelle non visible par les journalistes. Dans son témoignage, recueilli par l’ONG, il affirme avoir vu Khaled être immobilisé au sol. « Ils l’ont traîné dans l’allée où nous étions et ont tenté de le plaquer au sol. Un des soldats a attrapé sa tête et l’a violemment étranglé », a relaté à l’ONG cet homme de 24 ans. De ces témoignages et de l’analyse des images, B’Tselem conclut que « Nidal et Khaled ont été tués alors qu’ils ne représentaient aucune menace ».
L’armée a donné sa version quelques heures après l’incident le 10 juin. « Lors de l’inspection des suspects, deux terroristes ont tenté de voler l’arme d’un des soldats qui opéraient dans la zone », avait écrit l’armée – une affirmation que les vidéos ne permettent pas de confirmer ni d’invalider avec certitude. « A la suite de la tentative de vol de l’arme du soldat, plusieurs coups de feu ont été tirés, blessant modérément un soldat et légèrement trois autres soldats. Les soldats ont riposté en tirant sur les terroristes et les ont éliminés tous les deux. » L’armée n’a pas répondu à la sollicitation du Monde, mardi 9 décembre, pour compléter cette déclaration.


L’épisode témoigne de la difficulté pour les médias à travailler en Cisjordanie, où plus de mille Palestiniens ont été tués depuis le début de la riposte israélienne à l’attaque terroriste lancée par le Hamas le 7 octobre 2023, en périphérie de Gaza. En s’exprimant à propos de ces vidéos, les journalistes palestiniens veulent aussi exposer leurs conditions d’exercice dans un contexte extrêmement tendu. Les risques pris pour tenter de rendre compte de l’action de l’armée, qui occupe la Cisjordanie depuis 1967, sont parfois considérables. « Après [l’incident], un soldat a tiré un coup de feu dans ma direction. La balle a touché le mur à côté de moi et j’ai été blessé à la main par un petit éclat », raconte ainsi un des jeunes journalistes présents.
Comme tous les jours, dans les territoires occupés, les journalistes couvrent les opérations militaires ou les attaques de colons juifs, qui ont atteint une intensité et une fréquence inédites en 2025. « L’armée israélienne avait lancé une opération au milieu de la nuit en visant la vieille ville de Naplouse. Nous avons commencé à faire notre travail comme on le fait chaque fois pour ce type de raids », témoigne Abdallah, 26 ans, journaliste de la télévision palestinienne, légèrement blessé par un tir de grenade lacrymogène avant l’incident alors que, selon le récit donné par l’AFP ce jour-là, des pierres avaient été lancées contre des véhicules de l’armée.

« Réduire au silence »


A plusieurs reprises, les militaires ont mis en joue les journalistes, tout comme les infirmiers qui demandaient à intervenir. Plus tôt, ils les avaient explicitement menacés. « On nous avait prévenus que les Israéliens allaient mener une longue opération dans la ville. Je suis arrivé à Naplouse le matin à 7 heures. J’ai commencé par suivre les infirmiers du Croissant-Rouge. Les soldats nous ont dit de ne pas filmer », relate Mohammed, 33 ans, journaliste indépendant, en constatant que « les soldats sont de plus en plus agressifs ».


Le troisième journaliste à avoir filmé la scène, âgé de 48 ans, raconte également avoir été menacé ce jour-là. « Chaque fois que l’armée fait un raid, nous sommes vus comme un obstacle », ajoute le journaliste. Il explique aussi avoir été récemment convoqué par le Shin Bet, le service de sécurité intérieur israélien : « Tout l’interrogatoire a porté sur ma couverture. Leur message, c’est qu’on doit arrêter de couvrir. » Après la mort filmée de deux Palestiniens à Jénine, le 27 novembre, tués par des militaires après s’être visiblement rendus, les accès aux zones d’opération sont devenus plus difficiles, note encore Mohammed. « Nous payons le prix de ce que les soldats ont fait », résume-t-il, amer.
Le Syndicat des journalistes palestiniens (PJS) s’est alarmé, samedi 6 décembre, de la multiplication des violences, des menaces ou des intimidations. Pour le mois de novembre, des dizaines d’incidents graves ont ainsi été signalés en Cisjordanie, notamment des tirs à balles réelles, des saisies de matériel ou des menaces avec des armes. Mohammed Al-Lahham, responsable du Comité pour la liberté de la presse au sein du PJS, dénonce une « politique claire visant à réduire au silence les journalistes palestiniens et à les dissuader de remplir leur devoir professionnel qui consiste à dénoncer les crimes de l’occupation ». A Gaza, depuis le 7 octobre 2023, 206 journalistes ont été tués. Israël continue d’interdire tout accès indépendant de journalistes étrangers dans l’enclave palestinienne.

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article