Guerre en Ukraine : Seversk tombe, le front se plie
Publié le par FSC
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
L’hiver de la guerre et la vérité que Kiev peine à dire
La chute de Seversk n’est ni un épisode isolé ni un simple recul tactique. Elle marque un changement de phase. Avec la perte de l’une des dernières places fortes ukrainiennes dans le nord du Donbass, la ligne défensive construite par Kiev au cours des deux dernières années révèle des fissures structurelles que la rhétorique de la résilience ne parvient plus à masquer.
La ville, défendue avec acharnement et longtemps présentée comme un pivot entre Lyman et Kostyantynivka, s’est effondrée en quelques jours sous la pression russe, mettant en lumière un épuisement désormais profond des forces ukrainiennes.
Seversk n’était pas qu’un point sur la carte. C’était un nœud de contrôle du terrain, une barrière naturelle vers Sloviansk et Kramatorsk, c’est-à-dire le cœur symbolique et opérationnel du Donbass encore tenu par Kiev. L’infiltration rapide des forces russes, le franchissement de la rivière Bakhmoutka et la conquête quasi totale de la zone urbaine témoignent d’une supériorité tactique qui ne se limite plus à l’artillerie, mais s’étend à la coordination entre l’infanterie, les moyens mécanisés et le renseignement de terrain. Le repli de la 81e brigade ukrainienne confirme qu’il ne s’agissait pas d’un simple repositionnement, mais d’une perte de capacité à tenir le terrain.
Seversk n’est que l’élément le plus visible d’une dynamique bien plus large. Au nord, dans la région de Kharkiv, les tentatives ukrainiennes pour briser l’encerclement de Koupiansk échouent les unes après les autres, tandis que les forces russes consolident leurs positions le long de la rivière Oskil. À l’ouest, dans le secteur de Pokrovsk et Mirnograd, le périmètre urbain contrôlé par Kiev se réduit progressivement, signe que la pression n’est plus ponctuelle mais systématique. Au sud, dans la région de Zaporijjia, l’avancée le long du bassin de Kakhovka ouvre des scénarios encore plus critiques : la menace d’un encerclement de dizaines de milliers de soldats ukrainiens n’est plus une simple hypothèse théorique.
Les déclarations du commandement russe et l’augmentation constante des recrutements indiquent que Moscou considère cette phase comme le début d’une véritable offensive hivernale. Non pas une poussée improvisée, mais une pression continue, fondée sur la supériorité numérique, la profondeur stratégique et la capacité à remplacer les pertes. Le chiffre de plus de quatre cent mille hommes recrutés en 2025, au-delà de la propagande, souligne une réalité : la Russie a inscrit le conflit dans une logique de guerre longue, que l’Ukraine a de plus en plus de mal à soutenir.
Le point le plus délicat n’est toutefois pas militaire, mais politique. Les déclarations du président Zelensky et du commandant Syrsky entrent en contradiction ouverte avec les cartes et les évaluations des centres d’analyse occidentaux eux-mêmes traditionnellement favorables à Kiev. Lorsque la direction ukrainienne continue de parler d’encerclements russes inexistants et de villes « sous contrôle » alors que le terrain raconte autre chose, une fracture dangereuse apparaît entre la réalité et le récit. Cette fracture ne sert pas tant à convaincre les alliés, qui disposent de leurs propres informations, qu’à maintenir un consensus interne de plus en plus fragile.
La chute de Seversk suggère que l’Ukraine ne perd pas seulement du terrain, mais du temps. Chaque repli réduit l’espace de négociation et accroît la dépendance à un soutien occidental qui, à Washington comme en Europe, semble de plus en plus conditionné par la fatigue politique et les calculs internes. L’hiver qui s’ouvre n’est pas seulement climatique : il est stratégique. Et il risque d’être le plus dur depuis le début du conflit, parce qu’il marque le moment où la distance entre ce qui est dit et ce qui se produit devient impossible à combler.

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)