« Ils savaient qu’on n’avait pas de papiers et qu’on ne pouvait pas se plaindre » : Sepur, le mastodonte de la collecte des déchets sur le banc des accusés
L'Humanité du 18 janvier 2026
La société de collecte de déchets est accusée de complicité d’emploi de personnes sans autorisation de travail. L’audience, ce lundi 19 janvier, pourrait être l’aboutissement de la lutte de ces travailleurs étrangers et précaires, employés en intérim, qui s’étaient mobilisés contre leur exploitation en 2021.
La plupart d’entre eux ont quitté les poids lourds de ramassage des ordures de Sepur depuis de nombreux mois, ont retrouvé un travail, parfois en CDI, et ont obtenu leur régularisation. Mais ils n’ont pas tourné la page de leur expérience chez Sepur, ce mastodonte du ramassage des déchets qui rafle les marchés publics.
Ce lundi 19 janvier, en effet, une vingtaine d’anciens ripeurs (éboueurs) et conducteurs témoigneront contre la société, ainsi que deux entreprises d’emploi temporaire, Drop Intérim et Mistertemp, au tribunal correctionnel de Versailles (Yvelines). Les deux sociétés d’intérim et leurs dirigeants devront répondre d’accusations d’emploi d’étrangers non munis d’une autorisation d’emploi. Sepur, auprès de qui ces travailleurs étaient mis à disposition, et son président Youri Ivanov sont accusés de complicité pour ces mêmes faits, révélés notamment par des enquêtes de l’Humanité.
« Pour ces employés, cette procédure est une question de dignité », rapporte Cathy Farran, avocate des parties civiles, dont fait aussi partie l’Urif CGT. « Ils se sentent exploités, ils sont mis en danger. Pendant le Covid, ils ont été des salariés de première ligne sans que les règles de sécurité soient respectées. » C’est notamment ce sentiment d’exploitation qui avait poussé une partie des intérimaires sans papiers de Sepur à entamer une grève, en octobre 2021.
« Mon chef d’équipe m’a demandé de changer d’alias »
« J’étais censé faire des semaines de 35 heures pour un salaire moyen de 1 400 euros par mois, mais ça arrivait souvent qu’on me demande de rester plus longtemps… Ces heures supplémentaires n’étaient pas toujours payées. On peut faire des semaines de 50 heures sans que ça se voie sur le bulletin de paie. Si tu réclames, ils ne te donnent plus de travail : ils savent qu’on n’a pas de papiers et qu’on ne peut pas aller se plaindre », détaillait alors Mahamadou, jeune éboueur malien. Lui comme ses collègues réclamaient alors leur régularisation. Les 59 grévistes l’ont obtenue.
Sepur, le choix de l’intérim pour casser les prix
Cheick Camara, alors éboueur sur le dépôt des Pavillons-sous-Bois, était aux avant-postes de ce mouvement social d’ampleur. Il sera entendu par le tribunal comme victime. « Sepur m’a surexploité, a volé mes heures de travail, ne m’a pas fourni les EPI (équipement de protection individuelle) dont j’avais besoin. Ils ont joué avec ma santé et je veux qu’ils soient sanctionnés », martèle-t-il.
Comme beaucoup d’autres travailleurs, il confie avoir été recruté directement par des chefs d’équipe de Sepur, sans jamais entrer en contact avec les sociétés d’intérim qui étaient pourtant ses employeurs légaux. Ces cadres avaient connaissance de son statut administratif, assure-t-il. « Début 2021, mon chef d’équipe m’a même demandé de changer d’alias pour passer outre le délai de carence entre missions d’intérim. J’ai dû me démerder pour trouver une nouvelle identité, j’ai travaillé pendant six mois avec ce nouvel alias. Administrativement, l’intérimaire avait changé, mais sur le terrain, c’était toujours moi qui travaillais », raconte-t-il. Régularisé après le mouvement de grève, Cheick Camara occupe désormais un emploi stable « qui n’a rien à voir avec Sepur », où ses « droits sont respectés ».
Sepur s’estime victime d’escroquerie
Certains de ses camarades se seraient même fait racketter par des chefs d’équipe. « Ils demandaient 10 % de leur salaire en contrepartie de missions de 35 heures par semaine. Si les ripeurs ne payaient pas, ils n’étaient pas réembauchés. Ces chefs d’équipe ont clairement profité de la faiblesse des travailleurs », détaille Cheick Camara. Ce sont ces pratiques présumées d’extorsion qui ont poussé une petite dizaine d’intérimaires à porter plainte contre deux chefs d’équipe de Sepur, qui seront également jugés ce 19 janvier. La procédure a ensuite été liée à celle initiée par l’enquête de l’inspection du travail et du parquet, en 2022, pour emploi de personne dépourvue d’autorisation de travail.
Chantage et racket contre des éboueurs sans-papiers : nos documents accablants
Sur le banc des accusés, Sepur nie toutefois fermement avoir joué un quelconque rôle dans l’emploi de travailleurs étrangers sans autorisation de travail. Pire, selon une plainte contre X qu’elle a déposée en janvier 2022 et que l’Humanité a consultée, la société estime avoir été victime d’escroquerie.
« Pour contourner (l’)interdiction (d’emploi de personnes sans papiers), des personnes étrangères en situation irrégulière ont volontairement produit d’authentiques titres de séjour appartenant à des tiers. (…) L’usurpation de la qualité d’étranger en situation régulière avait pour but de tromper Sepur. (…) Sepur a ainsi subi un préjudice financier certain du fait de ces agissements », peut-on y lire.
Pour l’entreprise et son dirigeant, qui effectuent des délégations de service public auprès des collectivités, la responsabilité de contrôler l’identité des travailleurs reposait entièrement sur les sociétés d’intérim. « Cette plainte est toujours pendante devant le juge d’instruction », précise l’entreprise par la voix de son service de presse.
Dans les dépôts, jusqu’à 92 % d’intérimaires
Pourtant, les témoignages de travailleurs, de syndicalistes et même les observations de l’inspection du travail racontent une tout autre histoire. « Ces travailleurs sans papiers se font embaucher au cul du camion directement par des chefs d’équipe de Sepur. Leur situation est ensuite régularisée par des sociétés d’intérim, dont certaines sont entièrement dématérialisées », détaille le défenseur syndical CGT Richard Bloch.
Si l’embauche directe par l’entreprise destinataire de missions d’intérim n’est pas illégale, cet usage peut mettre en lumière les responsabilités de Sepur dans l’embauche de ces travailleurs étrangers, estime-t-il. D’autant que ce procédé a été entaché de nombreuses irrégularités.
Un constat d’huissier effectué à la demande de la CGT, que l’Humanité a pu consulter, établit que certains salariés intérimaires ont reçu par voie postale leurs contrats de travail plusieurs semaines après la fin de leurs missions. Celles-ci, à chaque fois, ne duraient que quelques jours. « La première fois que j’ai entendu parler de Sepur, c’est lorsqu’un salarié s’est présenté à ma permanence juridique en 2019. Il avait moins de cinq ans d’ancienneté et avait enchaîné plus de 350 missions d’intérim », ajoute Richard Bloch.
Bien qu’aucun des prévenus, sur les bancs du tribunal, n’aura à répondre d’une utilisation abusive de l’intérim, ces agissements seraient bel et bien au cœur d’un « système Sepur » qui profite à la société aux dépens des travailleurs, estiment les parties civiles. « Le recours à l’intérim et l’embauche de travailleurs sans papiers sont très liés, l’un permet l’autre. Lors de ses contrôles, l’inspection du travail a observé que dans certains dépôts, le taux d’employés intérimaires s’élevait à 92 % », détaille l’avocate Cathy Farran.
Contactée, l’entreprise conteste l’existence d’un « système Sepur ». « Pour ce qui est des alias (vrais papiers mais porteurs usurpateurs) c’est en réalité un problème dont Sepur est la première victime, comme beaucoup d’autres entreprises. Certains syndicats poussent d’ailleurs des sans-papiers à commettre ces escroqueries dans l’espoir d’une régularisation ultérieure. »
Une économie de 7 000 euros par an et par intérimaire
Richard Bloch, qui a accompagné de nombreux travailleurs aux prud’hommes faire requalifier leurs missions d’intérim en CDI, considère que ce recours massif au travail temporaire est volontaire de la part de Sepur, et qu’il permet à la société de casser ses prix. « Si je suis ripeur intérimaire chez Sepur, on me propose plusieurs courtes missions par semaine qui représentent moins d’heures que si j’étais en CDI, même avec les heures supplémentaires. On ne me paiera pas non plus de 13e mois, ni de prime d’ancienneté, je n’irai jamais chez le médecin du travail », illustre-t-il.
Une économie que le syndicaliste estime à plus de 7 000 euros par an et par intérimaire pour l’entreprise de ramassage des ordures. « Si nous ne parlons pas de ce système et du gain économique qu’il représente pour Sepur, nous ne pouvons pas nous attaquer aux causes réelles de l’emploi de travailleurs sans papiers », ajoute-t-il. Il fera valoir au tribunal l’application scrupuleuse de l’amende prévue par la loi de 3 750 euros (et 7 500 en cas de récidive) par salarié intérimaire œuvrant sur un emploi permanent. Celle-ci pourrait dissuader durablement Sepur d’entretenir ce « système », pense-t-il. Cette économie permettrait en effet à Sepur d’être très concurrentiel par rapport à des concurrents dans la bataille pour les marchés publics.
Sepur et son dirigeant Youri Ivanov, présumés innocents, contestent les faits qui leur sont reprochés. « Nous choisissons ce système de recrutement de ripeurs car nous avons un absentéisme de 14 % et j’ai besoin de 600-800 personnes par jour, la seule solution est les sociétés de travail temporaire », expliquait ainsi le président dans son audition de police, en mai 2025. La société a même attaqué pour diffamation plusieurs médias – dont l’Humanité – s’étant fait écho des faits qui lui sont reprochés. Tous ont été relaxés.
En cas de condamnation, le dirigeant encourt, lui, une peine de cinq ans de prison et une amende de 30 000 euros par personne étrangère illégalement employée. La société Sepur pourrait aussi être condamnée à une interdiction de marché public pendant cinq années.