quand le gouvernement fait des économies sur les malades chroniques et les personnes âgées

Publié le par FSC

Cécile Rousseau
L'Humanité du 1er octobre 2026

 

En décembre 2025, l’exécutif avait déjà été contraint de rétropédaler complètement grâce à la mobilisation des syndicats, des associations de patients et des professionnels de santé.
© Maunoury D/ANDBZ/ABACAPRESS

 

La hausse du plafond de ces participations financières contraintes entre en vigueur ce 1er octobre. Les personnes âgées et les patients souffrant de maladies chroniques vont être touchés de plein fouet par cette énième mesure d’économie reposant sur leurs épaules.


Un coup de matraque asséné avant même la présentation du prochain budget de la Sécurité sociale. Ce 1er octobre entre en vigueur une mesure d’économie ultra-impopulaire actée par décret : le passage du plafond annuel des franchises (sommes restant à la charge des patients) et participations forfaitaires de 100 euros à 140 euros. En juillet, le gouvernement avait tenté d’imposer le doublement de cette limite avant de lâcher un peu de lest fin août face au tollé généralisé.


En décembre 2025, l’exécutif avait déjà été contraint de rétropédaler complètement grâce à la mobilisation des syndicats, des associations de patients et des professionnels de santé. Si nul ne sait combien cette hausse de 40 % des seuils va rapporter à l’assurance maladie (dont le déficit devrait atteindre 13,8 milliards d’euros en 2026 pour la branche maladie et 22 milliards au total), selon la Cour des comptes, le rendement de ces deux prestations financières obligatoires était de 2,5 milliards d’euros en 2025.
Le gouvernement entend donc continuer à exploiter ce filon jusqu’à la corde. Peu importe les conséquences sur les assurés. « Nous considérons les franchises comme un impôt sur la maladie », explique Yvanie Caillé, présidente de l’association de patients souffrant de pathologies rénales Renaloo, qui seront percutés de plein fouet. « Elles sont en opposition avec les valeurs originelles de la Sécurité sociale : la solidarité entre tous les usagers, quel que soit leur état de santé. »


Ces participations forfaitaires et ces franchises médicales, respectivement instaurées en 2005 et en 2008 durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, constituent un reste à charge non compensé par les mutuelles et dont doivent même s’acquitter les personnes en affection longue durée (ALD). En 2024, leur montant avait déjà doublé. Ces franchises, actuellement de 1 euro sur un médicament remboursable, par acte paramédical, et de 4 euros pour les transports sanitaires, ainsi que les participations forfaitaires portées à 2 euros par consultation médicale, examen radiologique ou de biologie, impactent en priorité les 25 millions de malades chroniques ainsi que les personnes âgées.

Des patients exclus du monde du travail


« Entre les transports pour se rendre aux dialyses trois fois par semaine et les analyses mensuelles à réaliser, le maximum de 140 euros annuel sera vite arrivé, estime Yvanie Caillé. Ces plafonds sont d’autant plus injustes que ces patients n’ont pas beaucoup de revenus, car ils sont exclus du monde du travail : seuls 17 % d’entre eux réussissent à garder un emploi. Ils vivent avec l’allocation adulte handicapé ou une pension d’invalidité. »


Un rapport de la Cour des comptes publié en mai dernier confirme le ciblage de ce profil de patients : les personnes en ALD paient en moyenne 78 euros par an de franchises et participations, contre 41 euros pour les autres assurés. « Près d’un tiers des assurés qui saturent les plafonds sont âgés de plus de 68 ans », relève encore le document.
Un constat appuyé par une étude récente de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) comparant plusieurs scénarios de déremboursement. L’organisme précise que le relèvement du plafond annuel des franchises pénalise plus lourdement les ménages âgés ou en mauvaise santé qu’une hausse de leur montant unitaire, car le plafond est atteint plus vite pour ces gros consommateurs de soins.

Jusqu’à 13 médicaments par jour


Jean-François Thébaut, vice-président de la Fédération française des diabétiques et lui-même patient, prend jusqu’à 13 médicaments par jour. « Ça va me rajouter un coût en plus, s’agace-t-il. En ce qui me concerne, je dépense 1 800 euros par an en soins divers : mon implant pour contrôler la glycémie, les médicaments pour des soucis gastriques ou encore des séances de kiné… Sans compter les 200 euros mensuels de mutuelle. J’avais testé un temps le traitement injectable Mounjaro avant qu’il soit remboursé : ça me revenait à 400 euros par mois. »


Même ressenti pour Sylvie Mercier, 67 ans et double greffée du rein, qui cumule pathologie chronique et âge avancé. « Jamais je n’aurais cru être encore là aujourd’hui quand on m’a diagnostiqué une insuffisance rénale terminale en 1977 », raconte-t-elle, avant d’ajouter : « On n’a pas d’autre choix que de devoir régler ces sommes si on veut se soigner. Pareil pour se rendre à l’hôpital : soit on prend un transport sanitaire et on s’acquitte de la franchise de 4 euros, soit on conduit sa voiture et on doit payer 2 euros de parking. Au bout d’un moment, ça chiffre. Je ne suis pas en difficulté financière, mais ça peut être le cas d’autres personnes. »

Des calculs approximatifs


Car ces dispositifs contribuent à creuser les inégalités sociales : « Quelle que soit la mesure (de déremboursement) considérée, rapportée au revenu, le coût est deux fois plus élevé pour les ménages modestes que pour les ménages aisés, malgré la protection offerte par la complémentaire santé solidaire (C2S) », constate la Drees.
Les premiers concernés sont d’autant plus en colère que cette augmentation des plafonds, censée refléter un rattrapage de l’inflation depuis la création des franchises en 2005, a été estimée à la louche. « Non content de faire des sales coups sans respecter le dialogue social au sein du Conseil de la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam), les calculs du gouvernement sont approximatifs, glisse Dominique Corona, secrétaire général adjoint de l’Unsa. Si on prend en compte strictement la hausse des prix, nous serions plutôt à 67,87 euros de seuil pour les participations forfaitaires et à 63,98 euros pour les franchises, pour un total de 131, 85 euros au lieu de 140. Or, pour les malades, chaque euro compte ! »


Autre mauvaise nouvelle : cette hausse promet de s’inscrire dans le temps. Les plafonds seront désormais indexés sur l’inflation à partir du 1er janvier 2028 contrairement aux niveaux des retraites et des salaires, qui, eux, ne sont pas réévalués en fonction de la flambée du coût de la vie…
« Il y a également une contradiction avec la politique de prévention, dénonce Jean-François Thébaut. Si on veut faire un dépistage de glycémie ou de cholestérol, il faudra débourser, sans mutuelle et en payant la franchise, plus de 5 euros de sa poche. Ça va clairement dissuader des personnes de se faire tester et, in fine, creuser encore plus les comptes de l’assurance maladie. »

« De plus en plus de travailleurs pauvres n’ont plus les moyens de se soigner »


D’autant que la cohorte de régressions pour les usagers ne s’arrête pas là : dès le 15 octobre, le passage de l’ALD dite « non exonérante » (ouvrant droit à un niveau de remboursement plus faible que l’ALD classique) de trois à un an, pour les troubles musculosquelettiques et les dépressions modérées, va drastiquement réduire la durée de versement des indemnités journalières. Sans compter que, le 1er janvier, des déremboursements interviendront pour des médicaments jugés à faible service médical rendu, les soins dentaires mais aussi les dispositifs médicaux.


Or les patients sont déjà asphyxiés. « Il y a aussi les coûts indirects liés à la maladie comme les consultations en diététique, le fait de devoir acheter de bons produits frais… Ce relèvement des seuils au 1er octobre va encore nous enlever du budget pour ça », déplore Yvanie Caillé. Fin 2024, France Assos Santé avait chiffré les coûts cachés pour les individus en situation de handicap ou de perte d’autonomie à1 500 euros en moyenne par an et par personne, et pouvant aller jusqu’à 8 200 euros.


Cette mesure censée « responsabiliser » les patients devrait donc encore accentuer le renoncement aux soins. Jean-Christophe Nogrette, secrétaire général du syndicat MG France (des médecins généralistes), est d’ailleurs scandalisé par cet argument : « De plus en plus de travailleurs pauvres n’ont plus les moyens de se soigner. En trente-cinq ans de pratique, je n’ai jamais vu des gens faire semblant d’être mal dans mon cabinet, tonne-t-il. Je ne sais pas dans quel cerveau politique malade a germé cette idée. S’il y a plus de personnes en souffrance, c’est parce que la population vieillit et que la pression notamment professionnelle est forte. »
Pour tenter de résorber le déficit de la Sécurité sociale, d’autres pistes existent pourtant. Comme mettre fin aux 75 milliards d’euros d’exonérations de cotisations sociales patronales annuelles. Des solutions jamais examinées par le gouvernement, qui préfère s’attaquer toujours aux mêmes cibles.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article