« Si MSF devait cesser ses activités à Gaza, l’impact serait absolument énorme »
Le Monde du 06 janvier 2026
| La clinique de Médecins sans frontières (MSF) dans le quartier d’Al-Rimal, à Gaza, le 31 décembre 2025. OMAR AL-QATTAA/AFP |
Dans un entretien au « Monde », Filipe Ribeiro, chef de mission de Médecins sans frontières à Jérusalem, réagit à la décision du gouvernement israélien d’interdire à 37 ONG, dont MSF, d’opérer dans les territoires occupés palestiniens.
Le 1er janvier, Israël a décidé de retirer à 37 ONG étrangères l’accréditation dont elles ont besoin pour travailler en Cisjordanie occupée et dans la bande de Gaza, jugeant qu’elles n’avaient pas rempli les critères imposés par l’Etat hébreu dans le cadre d’un nouveau système d’enregistrement. Parmi elles figure Médecins sans frontières (MSF), acteur phare de la scène humanitaire internationale. Son chef de mission à Jérusalem, Filipe Ribeiro, réagit à cette mesure couperet.
Cette situation s’est-elle installée progressivement ou cette décision vous a-t-elle surpris ?
Filipe Ribeiro
Il y a deux dimensions dans la décision israélienne. La première est procédurale. Nous devions remplir un dossier de réenregistrement, ce que nous avons fait, car nous savions que notre enregistrement auprès du ministère des affaires sociales allait expirer et que nous allions désormais avoir à traiter avec le ministère de la diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme, ce qui est par ailleurs un développement intéressant. Il y avait une pièce manquante : la fameuse liste du personnel, sur laquelle nos interlocuteurs israéliens se sont arc-boutés.
A partir de mars 2025, ils ont commencé à nous mettre sous pression en disant que sans cette liste, nous ne serions pas réenregistrés. Nous leur avons répondu, expliqué pourquoi nous ne pouvions pas fournir cette liste, et proposé à plusieurs reprises de les rencontrer pour en discuter. Ils n’ont jamais répondu. On arrive donc en fin d’année avec un refus de facto d’enregistrement et une campagne de communication publique contre MSF, avec un rapport de 25 pages qui décline les accusations à notre encontre. Mais cette partie procédurale est en fait un écran de fumée. Nous savions tous que la décision finale des Israéliens se ferait sur des critères politiques.
Lesquels ?
Filipe Ribeiro
Dans les lignes directrices du guide imposé pour le réenregistrement des ONG, au-delà des documents à fournir, il y a des critères d’appréciation : ne pas délégitimer l’Etat d’Israël, ne pas soutenir la campagne de Boycott Desinvestissement et Sanctions (BDS), reconnaître Israël comme Etat-nation du peuple juif, ne pas collaborer avec des organisations considérées comme terroristes par Israël. Ce sont clairement des critères politiques. Dès lors qu’on est sur ce terrain-là, ce sont les autorités israéliennes qui décident, pas nous. Et c’est difficilement opposable, d’autant plus qu’elles refusent toute discussion.
Certaines organisations n’ont fourni que des listes partielles, voire aucune liste, et ont pourtant été réenregistrées. Il s’agit majoritairement d’ONG qui ne s’étaient pas exprimées publiquement sur la situation à Gaza. Parmi les 37 organisations dont l’enregistrement arrivait à expiration, beaucoup avaient pris la parole. Même si nous avions fourni la liste complète, il est probable que notre accréditation n’aurait pas été renouvelée.
Le rapport vous accuse de déroger au principe de neutralité et de délégitimer l’Etat d’Israël, en lui attribuant l’intention de vouloir détruire Gaza. Que répondez-vous ?
Filipe Ribeiro
Celui qui se délégitime, si j’ose dire, c’est le gouvernement israélien lui-même, par ce qu’il fait à Gaza. Ce n’est pas nous. Nous ne faisons que décrire ce que nous voyons, à savoir une destruction systématique, un génocide contre la population de Gaza, et l’impossibilité, ou en tout cas les difficultés énormes, de faire entrer le matériel nécessaire pour que les gens puissent survivre dans l’enclave. Aujourd’hui, Israël bloque tout ce qu’il considère comme potentiellement à double usage, civil et militaire. Cela va des dattes aux tentes, en passant par les pèse-bébés dans les hôpitaux et les générateurs. Il y a donc un inversement de la charge de la preuve : nous sommes accusés de délégitimer l’Etat d’Israël parce que nous rendons publiques des réalités que nos équipes constatent chaque jour.
L’Etat hébreu affirme que son nouveau système d’enregistrement des ONG vise à prévenir toute infiltration terroriste et le détournement de l’aide à ces fins. Il accuse l’un de vos employés, Fadi Al-Wadiya, tué le 25 juin 2024, d’avoir appartenu au Jihad islamique. A l’appui de cette accusation, Israël a publié sur X deux photos de lui en tenue militaire.
Filipe Ribeiro
Nous ne recrutons évidemment pas sciemment des personnes affiliées à des groupes armés. Ce serait contraire à la sécurité des patients, des structures médicales et de nos équipes. On a vu pendant cette guerre à quel point les hôpitaux et le personnel médical ont été ciblés, souvent sous ce prétexte. Concernant cet employé, il faut savoir que ce n’est qu’après l’avoir tué qu’ils sont venus nous dire qu’il s’agissait d’un terroriste. Nous leur avons demandé de nous transmettre les informations dont ils disposaient, au-delà des photos qu’ils ressortent régulièrement, mais nous n’avons reçu aucune réponse.
Cet événement a, bien entendu, secoué l’organisation. Depuis, nous avons renforcé nos procédures de vérification du background de notre personnel. C’est d’ailleurs quasiment le seul pays au monde où nous effectuons ce niveau de contrôle, en croisant les noms avec des listes de sanctions disponibles. Mais aucun système n’est infaillible à 100 %.
Comment votre personnel palestinien réagit-il face à la demande des Israéliens d’obtenir des données le concernant ?
Filipe Ribeiro
Il n’est pas très à l’aise et se retrouve face à un choix impossible. Transmettre des informations sur des citoyens palestiniens à la puissance occupante est contraire à la loi palestinienne. Mais surtout, il y a une peur bien réelle. N’oublions pas que le personnel médical et humanitaire a été parmi les plus ciblés pendant cette guerre : selon les Nations unies, au moins 565 membres de ces professions ont été tués par les forces israéliennes depuis octobre 2023, dont 15 membres de MSF.
Nous n’avons jamais reçu de réponse des Israéliens à nos questions sur l’utilisation, le partage et la protection des données qu’ils demandent. Or, de notre côté, nous avons l’obligation de protéger les droits de nos collègues, ainsi que leur sécurité, et de respecter le principe d’indépendance de l’action humanitaire.
Israël affirme que votre exclusion n’aura pas de grandes répercussions sur la situation humanitaire. Quel est le rôle de MSF à Gaza ?
Filipe Ribeiro
A Gaza, il y a environ 2 300 lits d’hospitalisation, et un sur cinq est géré directement par MSF. Un accouchement sur trois se fait dans une structure hospitalière dans laquelle nous intervenons. Nous fournissons des millions de litres d’eau. Nous sommes parmi les rares à offrir certaines spécialités qui manquent cruellement aujourd’hui, notamment la prise en charge des grands brûlés. Si MSF devait cesser ses activités, l’impact serait absolument énorme, notamment sur l’offre de soins hospitaliers, la traumatologie, la chirurgie orthopédique, le suivi ambulatoire, l’approvisionnement en eau. Ces capacités ne se remplacent pas du jour au lendemain. Nous sommes également pourvoyeurs d’emplois. Chirurgiens, infirmiers, kinésithérapeutes ou encore chauffeurs, électriciens, personnel administratif… nous employons près de 1 200 personnes à Gaza.
Que va devenir l’action humanitaire dans les territoires palestiniens ?
Filipe Ribeiro
On voit se profiler un espace laissé à de nouvelles ONG, notamment évangéliques américaines, voire à des entreprises privées. Cela s’inscrit dans un contexte plus large, un environnement de plus en plus défavorable aux ONG, qu’elles soient internationales ou israéliennes, surtout lorsqu’elles prennent position sur des sujets sensibles. En Israël même, les ONG font face à de fortes pressions bureaucratiques, notamment à travers un projet de loi sur les ONG, largement inspirée des législations russe et hongroise sur les « agents étrangers ». Ce texte [qui pénaliserait les ONG recevant des financements de gouvernements étrangers] cible des organisations de défense des droits humains comme B’Tselem ou Physicians for Human Rights.
Pouvez-vous continuer à travailler sur le terrain ?
Filipe Ribeiro
Oui, nous continuons à travailler et à approvisionner Gaza, malgré d’énormes difficultés. Faire entrer des biens reste un véritable parcours du combattant. Nous cherchons en permanence des moyens de maintenir un dialogue avec les autorités israéliennes. Nous sommes prêts à discuter, encore faut-il qu’elles le soient aussi. Certaines de leurs préoccupations sont légitimes, et nous les entendons. Nous essayons de poser sur la table les divergences afin de trouver des solutions. Le problème, c’est que l’on se focalise sur les procédures d’enregistrement, au point d’en oublier l’essentiel : derrière ces discussions, ce sont des millions de vies qui sont en jeu. C’est là, la véritable réalité.