Dans le quartier des mineurs de la prison de Nanterre, « ce qu'on fait, ça reste du bricolage »
Nadège Dubessay
L'Humanité, 20 février 2026
Plusieurs députés de gauche ont fait usage de leur droit de visite parlementaire en se rendant simultanément dans les quartiers pour mineurs de prisons ce jeudi 19 février. Une opération inédite, pour constater les conditions de détention mais aussi l’accès à l’éducation et aux soins pour des détenus âgés de 13 à 18 ans. Reportage à la maison d’arrêt des Hauts-de-Seine, à Nanterre, en compagnie de la députée écologiste Sabrina Sebaihi.
Sur le mur à la peinture défraîchie, il a scotché un bout de papier où figure un nom : Mbappé, « Le petit prince » à côté d’une carte postale où un baobab aux couleurs chatoyantes tranche avec l’austérité des lieux. C’est le seul luxe qu’Imany (le prénom a été changé) s’est octroyé.
Le jeune homme de 17 ans a ouvert en grand sa fenêtre qui donne sur la promenade des majeurs, malgré le froid et la pluie, « pour laisser passer l’air », dit-il. Depuis deux mois, il est incarcéré au quartier des mineurs de la maison d’arrêt des Hauts-de-Seine, à Nanterre. Encore dix mois à tirer…
Sur les 58 000 détenus en France, 3 000 sont des mineurs
« Le plus dur, souffle-t-il, c’est d’être seul, de rester enfermé. » Un petit lit, un mini-frigo, une télé, une plaque chauffante pour « cantiner », une étagère ouverte où s’entassent ses quelques affaires et des nombreux paquets de gâteau, meublent la cellule de 9 m2. À l’entrée, un lavabo sommaire et des toilettes pas vraiment propres.
Les journées passent et se ressemblent : « 7 heures, le petit déjeuner. Ensuite la douche. La promenade. L’école. Le repas à 11 heures. Et le dîner à 17 heures », énumère-t-il. Le week-end, en fonction d’un bon ou mauvais comportement, il rejoindra le groupe « confiance » où des activités sont proposées, ou restera dans sa cellule, avec une balade d’une heure par jour.
Sur les 58 000 détenus en France, 3 000 sont des mineurs, condamnés ou en attente de jugement. À part quelques aménagements du temps et une discipline parfois plus souple, ils sont soumis au même règlement, au même environnement que leurs aînés.
Jeudi 19 février dans la matinée, une dizaine de députés de gauche (écologiste, communiste et socialiste), simultanément et dans toute la France, faisaient valoir leur droit de visite parlementaire dans des établissements pénitentiaires pour mineurs ou dans des maisons d’arrêt avec des quartiers pour mineurs. Une opération surprise inédite, pour constater les conditions de détention mais aussi l’accès à l’éducation et aux soins pour des détenus âgés de 13 à 18 ans.
« 200 matelas au sol dans des cellules de 12 m2 »
« Nous avions eu l’occasion de découvrir plusieurs rapports de différentes organisations qui font état de droits non respectés pour les mineurs incarcérés. Nous avons décidé d’aller voir sur place », explique Sabrina Sebaihi, députée Écologiste dans la circonscription de Nanterre. La maison d’arrêt des Hauts-de-Seine, elle connaît. Elle en est à sa quatrième visite surprise. Cette fois, il s’agit de rendre compte des conditions de vie des 14 mineurs qui y sont incarcérés.
L’élue est reçue par Victor Bourjal, l’adjoint au chef d’établissement, qui n’y va pas par quatre chemins : « Aujourd’hui, nous avons au total 200 matelas au sol dans des cellules de 12 m2 où parfois s’entassent cinq détenus. Inimaginable il y a trente ans ! » souffle-t-il. Ce matin, l’administration a comptabilité 1 253 détenus, pour une prison construite avec une capacité de… 592 places, soit un taux d’occupation de 212 %.
Un chiffre en constante hausse, alors que le taux de couverture de l’équipe pénitentiaire n’est que de 74 %. « Notre mission première, le travail de réinsertion n’est plus respecté. On doit gérer le tout-venant », poursuit-il. « Tous les services sont mis à rude épreuve. Le personnel est fatigué, l’absentéisme devient chronique », reprend le chef de détention, Emmanuel Mbangue.
« On assiste à des peines plus lourdes aujourd’hui »
Les jeunes détenus, eux, c’est au bâtiment C que nous les retrouvons. Le même bâtiment que celui des « travailleurs », les quelque 200 chanceux (la liste d’attente est énorme) qui travaillent tout en étant en détention. L’aile qui compte 18 cellules – le quartier mineur de Nanterre est le plus petit d’Île-de-France – est parée d’immenses fresques. Une idée de la directrice d’établissement.
Les néons au plafond du vaste couloir éclairent une tour Eiffel coiffée des anneaux olympiques, l’emblème du PSG avec une phrase qui assure que « Paris est magique », un paysage marin… Ce matin, la salle de cours est vide. Imany, avant d’être rattrapé par la justice, préparait un bac pro commerce. Ici, il suit des cours de français, maths, histoire ou encore d’anglais dans un groupe qui réunit des 15 – 17 ans. Rien à voir avec ses études.
Un peu plus loin, une salle que les jeunes connaissent bien. Celle des éducateurs de la PJJ. Ils peuvent enfin souffler. Depuis janvier, un éducateur est venu renforcer l’équipe. Pendant – trop – longtemps, ils n’ont été que deux. Ils sont le double maintenant. Ce sont eux qui accompagnent les jeunes, qui servent de fil rouge avec l’extérieur. « Tous les mineurs sont ici pour des affaires criminelles. Beaucoup venaient en audience unique pour un mois. On assiste à des peines plus lourdes aujourd’hui », constate l’éducatrice, Laurence Marçais.
Des jeunes avec « avec un parcours fait de précarité et de difficultés sociales »
Sa collègue, Jessica Duarte, décrit des jeunes qui ont tous connu des violences au sein des familles, « avec un parcours fait de précarité et de difficultés sociales ». La santé mentale, soi-disant grande cause nationale, est évidemment un sujet omniprésent.
« Beaucoup souffrent de troubles psychiatriques », observe Laurence Marçais. Et l’expertise prend du temps, beaucoup de temps. « Les experts psychiatres sous autorité judiciaire, très sollicités, sont certainement trop peu nombreux », pense Jessica Duarte qui rêve d’un service de soins spécifique pour les mineurs.
Ce n’est pas le médecin qui la contredira. Dans cet établissement en suroccupation, ils ne sont que deux. S’ajoutent quatre infirmiers, un psychiatre et un chirurgien-dentiste. « Le strict minimum », souligne le docteur François Heulin, qui avec son collègue, enchaîne quarante visites médicales par jour et n’arrive pas à répondre à la demande. Victor Bourjal hausse les épaules. « Aujourd’hui, la tendance est à l’incarcération. Mais jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que ça explose ? »
« La question carcérale des mineurs doit être repensée »
Dans le bureau voisin, l’association Agata tient sa permanence. Bastien Guillermin, chef du service Csapa (centre de soins et d’accompagnement en addictologie) sur la mission carcérale, explique d’emblée : « Ici, on parle de patients, et non de détenus. Ils peuvent aborder leurs addictions en toute quiétude. » Dans cet univers surpeuplé, difficile pour les jeunes de venir vers la structure. Alors c’est elle qui va vers eux. Difficile aussi pour les mineurs de ne pas croiser de majeurs, alors qu’en théorie, ils doivent en être séparés.
Bastien Guillermin soupire. « Le problème est structurel. On a plein d’idées, mais ça ne suffit pas. Ce que l’on fait, ça reste du bricolage. » Et puis surtout, selon lui, « la question carcérale des mineurs doit être repensée ». L’emprisonnement des mineurs ? « La pire des réponses », selon le pédopsychiatre Boris Cyrulnik. Une étude sur les sortants de prison (Benaouda, kensey, 2012), montre que le taux de re-condamnation dans les cinq ans des mineurs est de l’ordre de 70 %. Plus élevée encore que chez les majeurs (63 %).