Israël franchit une nouvelle étape dans la colonisation de la Cisjordanie
Luc Bronner
Le Monde du 10 février 2026
| Un drapeau israélien flotte au-dessus de la colonie de Beit Romano, dans la ville d’Hébron, en Cisjordanie, le 9 février 2026. HAZEM BADER/AFP |
Par une série de nouvelles mesures techniques, le gouvernement simplifie l’acquisition de terres par des Juifs israéliens et élargit les possibilités d’intervention de l’administration dans les zones sous contrôle palestinien.
L’annexion par Israël de la Cisjordanie franchit une nouvelle étape. En annonçant, dimanche 8 février, une série de mesures techniques destinées à accélérer et amplifier le développement des colonies dans les territoires occupés, le gouvernement israélien renforce son contrôle à la fois militaire, administratif et civil sur les territoires occupés de façon illégale depuis 1967. « Nous renforçons notre emprise sur le terrain et mettons fin à l’idée de la création d’un Etat terroriste arabe au cœur du pays », a résumé Bezalel Smotrich, le ministre d’extrême droite chargé des colonies, en référence à l’Etat palestinien, dont la viabilité apparaît toujours plus menacée et hypothétique.
Une première série de mesures vise à simplifier l’acquisition de terres par des Juifs israéliens. Le changement pourrait constituer un tournant majeur et témoigne de l’efficacité de la machine bureaucratique de la colonisation depuis que M. Smotrich en a pris la responsabilité. Selon une loi qui remonte au précédent occupant – la Jordanie –, seuls les résidents palestiniens avaient la possibilité d’acheter directement des terres. Les Israéliens, eux, devaient passer par une procédure relativement complexe afin d’obtenir des permis auprès de l’administration, par l’intermédiaire de sociétés enregistrées, ce qui permettait de réguler l’acquisition de propriétés par cette voie.
« Terrorisme environnemental »
En complément des opérations conduites par l’Etat hébreu, qui a promu l’installation de nombreuses nouvelles colonies depuis quatre ans, le marché immobilier pourrait ainsi devenir une nouvelle arme de la colonisation dans ce territoire que le gouvernement n’appelle pas Cisjordanie mais Judée-Samarie, selon une dénomination biblique. « Les Juifs vont pouvoir acheter en Judée-Samarie comme à Tel-Aviv ou Jérusalem », a souligné l’entourage de M. Smotrich. D’autant que le gouvernement a levé un autre obstacle majeur : l’accès aux registres des propriétaires, lorsqu’ils existent, était jusque-là interdit ; il va être autorisé, ce qui devrait permettre de simplifier leurs opérations d’achats, une demande ancienne des mouvements de colons. « Cette mesure donnera à un petit nombre de colons le pouvoir de déterminer les réalités politiques sur le terrain sans intervention du gouvernement », a relevé l’ONG israélienne La Paix maintenant (Peace Now), qui documente depuis des décennies l’occupation et la colonisation.
En parallèle, le gouvernement a décidé de remettre en cause le peu qu’il reste des accords d’Oslo, signés en 1993, qui découpaient la Cisjordanie en trois zones : la zone A sous contrôle complet de l’Autorité palestinienne, la zone B où Israël conservait le contrôle sécuritaire, et la zone C sous autorité complète de l’Etat hébreu. L’administration pourra désormais intervenir dans les zones A et B dans les domaines de l’archéologie et de l’environnement, deux leviers lui permettant de démolir des habitations ou de limiter les constructions palestiniennes dans de larges parties du territoire sous la responsabilité théorique de l’Autorité palestinienne.
« Le terrorisme environnemental ne connaît pas la ligne verte », a ainsi justifié M. Smotrich, lundi, rappelant la définition extensive du « terrorisme » en Israël, laquelle inclut les jets de pierres sur des véhicules blindés, les publications en faveur de la Palestine sur les réseaux sociaux, les rassemblements politiques ou les déchets brûlés.
Le gouvernement, qui a mis en place un régime de terreur en Cisjordanie, avec plus de 1 000 Palestiniens tués par l’armée et les colons depuis octobre 2023, plus de 20 000 arrestations, le recours à la violence et à la torture dans les prisons, renforce également ses moyens de contrôle sur plusieurs sites religieux en Cisjordanie, notamment à Bethléem et Hébron. Dans cette dernière ville, le gouvernement a décidé de retirer à la commune ses responsabilités en matière d’urbanisme. « Cela permettra à Israël de développer la colonie d’Hébron, de construire d’autres colonies dans la ville et d’apporter unilatéralement des modifications à un site sacré pour les musulmans », prévient l’ONG La Paix maintenant.
Annexion de facto
Une « escalade sans précédent visant la présence palestinienne et ses droits nationaux et historiques sur l’ensemble du territoire palestinien », a réagi, impuissante, l’Autorité palestinienne, évoquant « la mise en œuvre pratique des plans d’annexion et de déplacement ». Dans un communiqué commun, l’Arabie saoudite, l’Egypte, la Turquie, le Qatar, la Jordanie, les Emirats arabes unis, l’Indonésie et le Pakistan ont dénoncé « les tentatives d’annexion illégale et le déplacement du peuple palestinien ». L’Union européenne s’est, de son côté, contentée de critiquer « un nouveau pas dans la mauvaise direction ».
La coalition au pouvoir, alliance entre la droite nationaliste et l’extrême droite suprémaciste, a placé la colonisation en Cisjordanie parmi ses principaux objectifs. La guerre à Gaza, en riposte à l’attaque militaire et terroriste du Hamas du 7 octobre 2023, a permis aux ministres chargés de ce dossier de mettre en œuvre leurs projets d’annexion de facto sans s’inquiéter des réactions internationales. « C’est un gouvernement extrême et irresponsable qui nous entraîne vers le désastre. Toutes les forces démocratiques en Israël doivent agir maintenant, par tous les moyens possibles, pour mettre fin à cela », a exhorté La Paix maintenant. Un appel resté sans impact significatif en dehors des cercles militants de gauche, dans la mesure où la plupart des dirigeants, y compris dans l’opposition, défendent la colonisation de « Judée-Samarie » pour des motifs religieux et nationalistes.