Municipales 2026 : face au pouvoir élargi des préfets, les maires tentent de faire face
Anthony Cortes
L'Humanité du 22 février 2026
| À eux, désormais, le grand pouvoir de s’opposer aux projets locaux, de les arrêter et de se substituer aux textes.© Lemouton Stephane/Pool/ABACA |
Les deux quinquennats d’Emmanuel Macron ont largement élargi les pouvoirs des préfets. Pour mener à bien leurs projets, les élus locaux tentent de composer, même si leurs capacités d’action sont peu à peu grignotées.
Depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron en 2017, la France a vu apparaître des super-héros d’un nouveau genre. Ils ne portent pas de capes, mais ont le pouvoir d’influer par leur seule volonté sur les orientations prises par des territoires entiers. Ils sont préfets.
Représentants de l’État depuis le XIXe siècle, ils sont chargés, selon la Constitution de la Ve République, des « intérêts nationaux, du contrôle administratif et du respect des lois ». Mais ils retrouvent surtout sous le règne de la Macronie les habits d’« empereurs au petit pied », sobriquet donné par le créateur de cette fonction, Napoléon Bonaparte. Au point d’empiéter parfois sur les libertés publiques ou d’autres pouvoirs, dont ceux des maires, élus par les citoyens. Cette situation cause ainsi un problème démocratique certain.
Au bon vouloir du préfet
Dernier exemple en date, en juillet 2025, un décret présenté par Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, se donne pour objectif de « rendre plus efficace l’action publique locale de l’État en renforçant les pouvoirs des préfets à l’égard des chefs de service déconcentrés et responsables territoriaux des opérateurs de l’État, notamment au niveau départemental ».
Derrière ce charabia technocratique, plusieurs mesures, dont celle de pouvoir adresser aux opérateurs de l’État locaux des directives d’action territoriale et de demander de réexaminer des projets de décision revêtant un « impact local significatif », mais avec effet « suspensif ». Un texte qui concrétise l’élargissement, par la réforme de l’État de François Bayrou, des pouvoirs de dérogations des préfets vis-à-vis de certaines normes si cela est justifié par un « motif d’intérêt général ».
Une notion fourre-tout. Autrement dit : à eux, désormais, le grand pouvoir de s’opposer aux projets locaux, de les arrêter et de se substituer aux textes. En plus des pouvoirs qui sont les leurs depuis bien plus longtemps, comme la possibilité d’accorder ou non des financements aux associations et aux collectivités, par la gestion de différents fonds. Parfois par affinités politiques, comme le déplore d’ailleurs une note de l’Observatoire des libertés associatives d’octobre 2025.
Auparavant, plusieurs textes ont renforcé d’autres pouvoirs des préfets. Sécuritaires cette fois-ci. En 2017, par exemple, la loi Sécurité intérieure et lutte contre le terrorisme (Silt) transpose dans le droit commun plusieurs mesures permises par l’état d’urgence et offre ainsi aux préfets la possibilité d’ordonner des perquisitions administratives ou des assignations à résidence selon leur bon vouloir.
Dans la même logique, plus récemment, la loi narcotrafic du 13 juin 2025 leur a même accordé le droit de prononcer des interdictions de paraître aux personnes suspectées d’être liées aux trafics, mais aussi de fermer administrativement des commerces et d’ordonner des expulsions locatives sur les mêmes motifs.
« Ce qui est certain, c’est que si ces pouvoirs, de plus en plus importants d’années en années, atterrissent dans de mauvaises mains, nous nous exposons à certains risques », juge Gilles Noël, vice-président de l’Association des maires ruraux de France (Amrf) et édile de Varzy (Nièvre), mentionnant le risque d’une arrivée au pouvoir de l’extrême droite à court terme.
« Moins l’État finance, plus il est exigeant »
À court terme, au-delà de ces craintes, exprimées par l’ensemble des maires contactés et rencontrés par l’Humanité, le défi des élus locaux est surtout de faire face au sentiment de toute-puissance de certains représentants de l’État, accentué par cet élargissement des compétences qui rend aujourd’hui les préfets totalement incontournables.
« C’est incontestable, nous assistons ces dernières années à un renforcement du pouvoir local de l’État, observe Gilles Leproust, maire PCF d’Allones Sarthe et président de Ville & Banlieue. Cette évolution nous oblige à négocier avec le préfet pour tout et n’importe quoi. Pour mener des actions, lancer des projets, mais aussi et surtout obtenir des financements ».
Et pour cause, plus encore depuis la « refondation de l’action territoriale de l’État » lancée par François Bayrou, les préfets ont pour mission d’arbitrer les demandes de subventions, du fond vert à la DPV (dotation politique de la ville) ou la DSIL (dotation de soutien à l’investissement local), en passant par la DETER (décarbonner le tertiaire, à destination des entreprises).
Parfois, pour certaines, en lieu et place des opérateurs de l’État, comme l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), dont les syndicats alertent d’ailleurs sur les risques de voir des décisions baroques selon les sensibilités et affinités des préfets.
« Moins l’État finance, plus il est exigeant et tatillon avec les collectivités, c’est une vraie problématique », ajoute le maire communiste, qui précise cependant entretenir de bons rapports avec les préfets, réunis par une volonté de « travailler ensemble ». Et d’ajouter : « Il faut donc tout négocier, tenter de trouver des compromis, et cela peut être tendu selon les lignes budgétaires déterminées par l’État. Cela nous demande une certaine souplesse. D’autant que l’issue dépend de plus en plus de la personnalité du préfet ».
Qui peut faire le choix de barrer la route à certains chantiers communaux, comme cela a pu nous être rapporté dans l’Allier, concernant un refus absolu de toute rénovation de salles des fêtes, contre l’avis des élus. Ou bien, au contraire, d’aider les édiles avec un certain volontarisme, notamment dans leurs discussions avec les directions régionales de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) ou les monuments de France pour certains projets.
La préfectorale, hochet de la Macronie
« La personnalité des préfets est de plus en plus déterminante dans la réalisation, ou pas, de certains projets, note Gilles Noël. En règle générale, il y a toujours une volonté de discussion. Mais cela peut varier selon le profil et le parcours. Forcément, un préfet qui a eu un parcours complet dans la préfectorale va être plus compréhensif et coopératif, ce qui sera moins le cas de quelqu’un qui va la découvrir sur le terrain en prenant en main de grands pouvoirs ».
Et c’est aussi là que le bat blesse, comme en témoigne Philippe Laurent, maire UDI de Sceaux (Hauts-de-Seine) et vice-président de l’Association des maires de France (AMF) : « Emmanuel Macron a voulu ouvrir la préfectorale à tous les profils, ce qui tranche avec la tradition. Jusqu’ici, avant d’être préfet, on était directeur de cabinet de préfet, sous-préfet, on prenait ensuite des fonctions dans une zone moyenne, puis plus grande, etc. C’était gage de sérénité dans les relations maires-préfets. Parce que les représentants de l’État avaient tous une connaissance parfaite des enjeux, des acteurs, des codes, des compétences, des attentes… Ils savaient établir un lien de confiance avec les élus, la police, la gendarmerie, les agences et les citoyens. Mais si on nomme par discrétion, même si ce sont des personnes qui présentent des compétences, cela peut créer des remous ».
Un changement de logiciel symbolisé par la nomination récente de proches du président de la République comme préfets, à l’instar de Marc Guillaume, nommé en 2020 préfet de la région Île-de-France, l’un des postes les plus prestigieux de la préfectorale, sans l’avoir pourtant jamais servi auparavant. Ou encore Jean-Marie Girier, son ex-directeur de campagne en 2017, devenu préfet du Territoire de Belfort en 2020 après avoir été… directeur de cabinet de Richard Ferrand à la présidence de l’Assemblée nationale.
Derrière la figure du préfet, pour laquelle les maires républicains ont malgré tout un infini respect, c’est donc la dérive impulsée par la Macronie qui est pointée du doigt. D’autant que, depuis 2017, le pouvoir joue avec les préfets comme un nourrisson avec un hochet. En lui donnant de grands pouvoirs, mais pas seulement.
« Dès son élection, des consignes ont été données aux préfets de nous ignorer, nous élus locaux, dans une volonté de centralisation, rapporte Gilles Noël de l’Amrf. Puis le mouvement des Gilets jaunes, un an plus tard, a tout changé. Il fallait dès lors nous rencontrer, nous écouter, nous choyer. Et maintenant on renforce plus que jamais leurs pouvoirs. Cela met les maires comme les préfets dans des positions parfois inconfortables ». Et aux vrais serviteurs de l’État de s’adapter.