Radio France : Le malaise vire au drame !

Publié le par FSC

vendredi 19 juin 2026
 

Management Technicien chevronné, Hervé D., 62 ans, s’est suicidé à son domicile en décembre dernier. Sa mort éclaire d’un jour cru la profonde souffrance des « petites mains » de la Maison ronde.

Il a sonné l’alerte lors d’une assemblée générale, le 22 septembre 2025, au 22e étage de la Maison de la radio et de la musique. Sa santé s’est dégradée, lance Hervé D. devant les collègues, les cadres, la direction. Ses conditions de travail aussi. Depuis leur déménagement, en 2023, les techniciens comme lui sont relégués dans les sous-sols. Leur service voisine« avec les poubelles et les rats ». Manque de place. Manque de considération. Au micro, Hervé évoque l’envie de se « mettre une balle dans la tête », la tentation de redescendre« par les voies aériennes. J’espère que vous avez fermé les portes ».

Trois mois plus tard, le 24 décembre 2025, alors qu’il est en arrêt maladie depuis quelques semaines, son corps sans vie est retrouvé au bout d’une corde, à son domicile. Hervé, dit « le Düb », 62 ans, dont trente de Maison ronde, a choisi la veille de Noël pour tirer sa révérence. Ce soir-là, France Culture célèbre le succès de la cheffe Hélène Darroze dans l’émissionÀ voix nue. Hervé en avait assuré la prise de son.« Ceux qui ont eu la chance de le côtoyer saluent à la fois son professionnalisme exigeant et son grand engagement », écrira, le 9 janvier, la patronne de Radio France, Sibyle Veil, à l’ensemble de ses salariés. Dans le petit monde des techniciens, l’abattement est total. Le suicide de leur collègue est, pour beaucoup, le point d’orgue d’un profond malaise.

À Radio France, la direction de la production et des antennes (DPAV) compte environ 200 techniciens. Des hommes, pour la plupart. Diplômés d’un BTS ou de l’école Louis-Lumière. Propulsés dans des zones de guerre, chargés d’assurer des directs dans des conditions acrobatiques lors de festivals, concerts ou autres émissions spéciales. Ou postés derrière des consoles, dans l’ombre des studios où les « grandes voix » de la radio enchaînent les directs. Un rôle clé, dans les coulisses d’une maison tentaculaire (environ 5 000 salariés, dont 4 000 permanents), dont les résultats cartonnent : 7 millions d’auditeurs quotidiens rien que pour France Inter, loin devant RTL, RMC ou Europe 1. Une maison au budget important (4,1 millions d’euros pour 2026), où la notion de « service public » tient encore lieu de boussole, insistent ses dirigeants, mais dont beaucoup de techniciens, en silence, souffrent.

Une maison secouée, depuis 2015, par une réorganisation aux forceps. Cette année-là, à la suite de la nomination de Mathieu Gallet, notoirement proche d’Emmanuel Macron, un plan de 50 millions d’euros d’économies est annoncé, avec près de 300 suppressions de postes à la clé. À l’appel de la CGT, les antennes se mettent en berne, la grève durera vingt-huit jours – la plus longue de l’histoire de Radio France. Muriel Sangouard, diplômée de l’École nationale supérieure des télécommunications et cadre chez TDF, vient alors d’être nommée à la tête de la DPAV. Décidée à« casser les silos », elle promeut un nouveau métier, le TCR, pour« technicien chargé de la réalisation ».« Là où on était quatre, on n’est plus que deux », résume un technicien. Sibyle Veil et Marie Message, propulsées à la tête de Radio France trois ans plus tard, poursuivent dans cette voie. Tandis que le volume des activités de la DPAV baisse, de nouvelles méthodes de management voient le jour. On parle rentabilité, flexibilité, objectifs. On crée de nouveaux échelons, on multiplie les entretiens.« En réalité, plus personne n’écoute personne », constate un cadre du service, aujourd’hui en burn-out, que la« brutalité »et les« brimades quotidiennes »ont poussé à bout. Cerise sur le gâteau : pour cause de réaménagement, le service des techniciens est parqué au sous-sol, dans des pièces mal ventilées, mal éclairées, séparées par des volées d’escaliers infranchissables et desservies par des ascenseurs inadaptés.

l’inspection du travail, qui s’est autosaisie du dossier, a remis un rapport accablant

Dans le contexte de l’après-Covid, les alarmes se multiplient. En octobre 2023, une motion signée par« 100 % des techniciens de production et reportage extérieur »– parmi lesquels Hervé D. – parle de« défiance généralisée vis-à-vis de l’encadrement, perte de confiance, mise en échec et profonde démotivation ». Une alerte « Danger grave et imminent » (DGI), déclenchée en avril 2024, dénonce« les risques psychosociaux »et« l’état de souffrance »d’une partie des équipes. Elle conduit à l’ouverture d’une enquête paritaire dont les conclusions, estiment les techniciens, ne tiennent pas compte de leur point de vue. Les arrêts maladie sont en forte augmentation. Sur les boucles WhatsApp, le ton des échanges devient amer.« Je suis dégoûté et désespéré », écrit en septembre Hervé D. à ses collègues, après une énième proposition de candidature restée vaine.

Saisie par la Radio France, la caisse primaire­ d’assurance-­maladie choisit, après enquête, de ne pas qualifier sa mort en « accident du travail ». La direction mandate un cabinet privé, Social Conseil, pour auditer le service et« identifier les points métiers susceptibles d’interagir avec le fonctionnement mental et d’être des facteurs de risque pouvant conduire à une fragilisation de la santé ». L’inspection du travail, qui s’est auto­saisie du dossier, remet fin mars un premier rapport.« Tous les salariés avec qui nous avons échangé ont fait part de leur souffrance au travail. Ils ont notamment fait état d’un manque de reconnaissance (…) de la part de leur direction », dit le document. Des proches d’Hervé D. doivent être entendus durant l’été.

Dans les couloirs de la Maison ronde, sous couvert d’anonymat, les langues se délient. Unetelle ne peut plus travailler sans recourir aux anxiolytiques. Untel est sous antidépresseurs. Un autre ne veut plus prendre sa voiture« de peur de se foutre en l’air ». On parle de« management toxique ».« Ici, c’est comme à France Télécom », va jusqu’à dire un technicien, en référence aux méthodes funestes qui ont valu à ses ex-dirigeants une condamnation pour « harcèlement moral institutionnel ».

« Le départ d’Hervé laisse un grand vide au sein de nos équipes », répond, au nom de Muriel Sangouard, le service communication de Radio France.« La DPAV connaît depuis plusieurs années une transition liée aux évolutions profondes du secteur musical, poursuit-il.Ces transformations (…) ont entraîné une baisse de certaines activités (…) et nécessitent une adaptation progressive. »« Les difficultés exprimées par les équipes sont prises en compte avec sérieux », assure-t-il, évoquant des« solutions concrètes et pérennes pour améliorer le quotidien ». 

 
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