Violences sur les enfants : « La parole de l’enfant doit être considérée comme une preuve suffisante »

Publié le par FSC

Scarlett Bain
L'Humanité du 21 juin 2026
 

 


« Nous sommes dans une conjoncture où les familles, les proches, les enfants ont été sensibilisés. Mais, dans le même temps, aucun nouveau moyen n’est ajouté, alors oui : cela bloque à un moment », regrette Tania Ikowsky.
© Laurence Geai/MYOP

 

À la tête de l’unité d’accueil pédiatrique enfants en danger (Uaped) de l’hôpital Robert-Debré, à Paris, Tania Ikowsky revient sur le rôle de ces structures spécialisées dans le suivi des enfants victimes.

Les antécédents du principal suspect dans l’affaire Lyhanna posent à nouveau les questions de la prise en compte de la parole des enfants victimes de violences sexuelles, du traitement policier et juridique de ces drames et des moyens alloués pour protéger les mineurs.
Peu connues du grand public, voire des acteurs institutionnels, les unités d’accueil pédiatriques enfants en danger (Uaped) permettent une prise en charge globale adaptée à l’enfant. Responsable de l’Uaped de l’hôpital Robert-Debré, Tania Ikowsky nous en dit plus.

Selon vous, que révèle l’affaire Lyhanna ?


L’une des questions soulevées par cette affaire est celle des moyens dont disposent enquêteurs et magistrats pour traiter, avec toute la réactivité nécessaire, les dossiers pénaux d’enfants victimes. Il est clair que ce n’est pas systématiquement une question d’incompétences individuelles. Nous sommes dans une conjoncture où les familles, les proches, les enfants ont été sensibilisés. Davantage de plaintes ou de signalements sont donc adressés au procureur. Mais, dans le même temps, aucun nouveau moyen n’est ajouté, alors oui : cela bloque à un moment. En deux ans, dans l’unité d’accueil pédiatrique enfants en danger (Uaped) de l’hôpital Robert-Debré, le nombre d’enfants reçu a été multiplié par deux.

En quoi consistent les Uaped ?


Ces structures permettent d’accueillir l’enfant dans une seule unité de lieu et de temps. On en compte aujourd’hui environ 150 en France. Toutes reposent sur un même modèle : une équipe pédiatrique pluridisciplinaire composée au minimum d’un médecin, d’une infirmière puéricultrice et d’un psychologue, spécialement formés au recueil de la parole des enfants victimes, de 0 à 18 ans.
Leur approche est centrée sur la psychologie de l’enfant, le psychotraumatisme et les éventuelles constatations médico-légales. Concrètement, dans un même lieu et sur un temps très court, au lieu de parler en moyenne six à huit fois, l’enfant ne parle qu’une seule fois, n’est examiné qu’une seule fois, et les éléments essentiels sont envoyés rapidement aux enquêteurs : les preuves disponibles mais aussi le récit de l’enfant.
Les Uaped restent particulièrement vigilantes lorsque les procédures judiciaires prennent du temps. Si la situation se dégrade, ou si la protection de l’enfant apparaît insuffisante, elles peuvent de nouveau alerter les autorités compétentes.

Pour autant, la parole de l’enfant suffit-elle à déclencher une prise en charge ?


La parole de l’enfant doit être considérée comme une preuve suffisante pour qu’une victime potentielle bénéficie d’une prise en charge adaptée. L’absence de lésions physiques ou génitales ne doit jamais remettre en cause la crédibilité de l’enfant. L’essentiel est que les professionnels disposent des compétences nécessaires pour adapter leur écoute à chaque enfant.
Pendant longtemps, la crédibilité du récit reposait sur l’appréciation subjective d’un adulte. Aujourd’hui, nous savons qu’une évaluation fiable doit reposer sur des équipes spécialement formées. Il ne s’agit pas de juger si la parole de l’enfant mérite d’être entendue, mais de comprendre ce qu’elle exprime et quels besoins elle révèle pour pouvoir agir rapidement et le protéger.

À quel moment un enfant est-il orienté vers une Uaped ?


Dans la majorité des cas, l’enfant nous est adressé par les enquêteurs ou par un magistrat. Par exemple, si lors de son audition l’enfant est resté mutique. Il peut aussi nous être adressé directement par la famille ou des acteurs médico-sociaux qui le suivent. L’objectif est de permettre à l’enfant de s’exprimer dans un environnement pédiatrique rassurant plutôt que dans un cadre perçu comme intimidant.
Pendant longtemps, les enfants étaient conduits directement dans les commissariats, ce qu’ils pouvaient vivre comme une forme de mise en accusation. Aujourd’hui, la collaboration entre soignants et enquêteurs permet davantage de leur faire comprendre que tous les intervenants agissent dans leur intérêt. L’essentiel reste que la porte d’entrée – policière ou hospitalière – ne retarde jamais la protection de l’enfant.

Ces structures sont-elles suffisamment connues des parents et de la police pour qu’ils y orientent les enfants ?


C’est encore l’un des principaux défis. En France les institutions travaillent en silo, avec peu d’interactions rapides et fluides. Les Uaped dépendent du ministère de la Santé. Si elles sont de mieux en mieux connues du monde médical, elles restent insuffisamment identifiées par le grand public ou par certains partenaires institutionnels, qui les considèrent comme une réponse critique à leurs façons de faire.
Pourtant, il ne s’agit pas de remettre en cause le travail des enquêteurs ou des magistrats. Il s’agit de coopération. Chacun apporte une expertise complémentaire. L’idéal serait de disposer d’un outil informatique commun entre les ministères de la Santé, de l’Intérieur et de la Justice, permettant de partager rapidement les informations.
Il faudrait qu’un enfant victime dispose d’un seul dossier partagé entre ces institutions car, aujourd’hui encore, de nombreux délais sont liés aux échanges entre celles-ci. Un outil numérique commun représenterait un gain de temps phénoménal. Mais encore faudrait-il que les magistrats soient assez nombreux pour traiter les dossiers.

Quel est l’apport majeur des Uaped ?


La grande révolution des Uaped réside dans le fait d’admettre que, pour certains enfants, le cadre policier n’est pas le meilleur angle d’attaque. Une approche par le soin peut être bénéfique et déclencher la protection rapidement. Ces structures sont particulièrement pertinentes dans les situations complexes : violences intrafamiliales, vulnérabilités importantes liées à un handicap ou situations de psychotraumatisme sévère.
Elles jouent également un rôle essentiel auprès des mineurs victimes qui deviennent eux-mêmes auteurs de violences sexuelles. Dans ces situations, elles permettent de conserver une approche centrée sur l’histoire et les besoins de l’enfant, sans le réduire uniquement à son statut d’auteur.

 

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