90 ans des congés payés : un héritage à défendre quand 40 % des Français ne partent toujours pas en vacances
L'Humanité du 02 juillet 2026
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| Les bénéficiaires d’un village-vacances de la Caisse centrale des activités sociales à Arès, le 12 juin 2026. © Xavier Testelin/Divergence |
Le droit aux vacances, acquis grâce au Front populaire en juin 1936, souffle ses 90 bougies. Seuls à faire vivre ce droit au départ pour tous, les associations du tourisme social et de l’éducation populaire, ainsi que les comités d’entreprise fêtent cet héritage tout l’été et revendiquent une vraie politique publique des congés payés pour un nouveau bail de 90 ans.
Le droit aux congés payés fête-t-il vraiment ses 90 ans ? Bien sûr, si l’on considère l’Histoire avec un grand H, dans laquelle le Front populaire et ses conquêtes sociales tiennent une place de choix. Porté par la victoire aux législatives, le 3 mai 1936, de la coalition des gauches du rassemblement populaire, et poussé par le grand mouvement de grèves de mai et juin, le gouvernement Blum d’alors profite d’un rapport de force favorable pour faire adopter les congés payés.
D’un coup, la classe possédante se voit dépossédée de son monopole sur le droit au repos, au temps libre, aux vacances et à la découverte du monde. Un droit qui reste fondamental pour nos concitoyens : selon un récent sondage Ipsos-Secours populaire sur l’accès aux vacances, 65 % d’entre eux (73 % des salariés) citent les congés payés comme la loi sociale à laquelle ils sont le plus attachés, juste derrière l’instauration de l’assurance-maladie (75 %).
Ce droit est à ce point ancré que 86 % des Français estiment les vacances essentielles pour pouvoir affronter le reste de l’année. Et seuls 5 % ne considèrent pas essentiel qu’un enfant parte en vacances pour découvrir d’autres horizons.
40 % des Français ne partent pas en vacances
Encore faut-il pouvoir accéder à ce droit aux congés. L’anniversaire des 90 ans perd là de sa superbe. Car année après année, le constat immuable s’impose : 40 % de la population ne part pas en vacances, dont deux enfants sur cinq. « En France coexistent deux réalités. Celle de l’hypermobilité touristique pour une petite majorité. Et celle du non-départ durable pour une grande minorité, situation d’autant plus difficile à vivre que les vacances sont une norme sociale puissante », décrypte le géographe Rémy Knafou.
On comprend dès lors que l’État, obnubilé à vendre la « destination France » à une clientèle internationale pour gonfler sa balance des paiements, ne voit pas l’utilité de célébrer l’œuvre du Front populaire. Ni d’ailleurs l’industrie du tourisme : sa course à la montée en gamme pour attirer une clientèle solvable fait le tri au pouvoir d’achat à l’entrée de ses campings, hôtels et villages.
Pour les associations du tourisme social et de l’éducation populaire, et leurs partenaires CSE (ex-comités d’entreprise), dont les activités sociales et culturelles nées de l’après-guerre font toujours voyager des millions de salariés et leurs enfants, c’est justement maintenant qu’il faut revendiquer 1936.
« ‘‘Les congés payés participent de l’émancipation des travailleurs’‘, aimait à dire Léo Lagrange, le sous-secrétaire d’État aux Loisirs et aux Sports du gouvernement Blum. Ça reste d’une actualité folle ! S’il y a bien des organisations qui ne considèrent pas les vacanciers comme des moutons bons à nourrir le surtourisme, ce sont les nôtres. Il y a une éthique, une dimension citoyenne, un contenu, dans nos offres », assène Frédéric Rosmini, président de Vacances Léo Lagrange.
Ringard, le tourisme social ?
Menacées d’être ringardisées par la concurrence ubérisée des Airbnb et compagnie, les structures du tourisme social qui le pouvaient (beaucoup ont disparu) ont fait un gros travail ces vingt dernières années pour se conformer au confort attendu et aux normes environnementales et d’accueil de tout public.
Il a fallu être inventif. « En créant l’Ancav, nous avons conforté la solidarité entre petits et grands CSE en mettant en place des copropriétés de centres de vacances, assurant à tous leurs bénéficiaires de disposer de places dans des lieux auxquels ils n’auraient sûrement jamais accès », pointe par exemple Nicolas Cano, président de l’association.
Il a fallu également faire confiance à ses propres ressources : le mécanisme vertueux de l’Association nationale des chèques vacances (ANCV) aide à partir 4,8 millions de salariés bénéficiaires et finance en plus des dispositifs d’accès aux vacances en faveur de 292 200 personnes. Le tout sans un sou d’argent public.
La remise en question est permanente. « On a beaucoup misé sur l’empilement d’offre d’activités pour faire partir dans nos colonies. Ça a permis aux enfants de découvrir plein de choses, mais un peu aux dépens du sens collectif, reconnaît Benoît Fontaine, directeur vacances de la Ligue de l’enseignement. Notre nouveau projet éducatif cible le vivre-ensemble, la déconnexion aux écrans et la reconnexion à la nature, le tout en s’amusant. »
« La composition de nos vacanciers reflète la sociologie française »
Lutter contre la perte de culture du départ est quotidien. « Il faut six générations pour sortir du déterminisme de la pauvreté, rappelle Émilie Schaf, du Secours populaire. Aider au départ en vacances, c’est permettre aux gens de sortir de ce schéma pour se dire enfin : « OK, je peux partir. » »
Les résultats sont là. « La composition de nos vacanciers reflète exactement la sociologie française. Cela s’explique par le fait que nous sommes le dernier opérateur à prendre en compte le quotient familial », s’enorgueillit Martine Pinville, présidente de VVF Villages. Ces résultats dépassent même le cadre des congés payés. « Certains de nos 62 établissements sont les premiers employeurs à l’échelle du département », fait valoir Agnès Bathiany, présidente des PEP (pupilles de l’enseignement public).
Fêter 1936 revient donc à revendiquer tout ce travail et à peser sur les échéances politiques de 2027, dans l’espoir de voir émerger une politique publique qui soutienne enfin ce droit au départ pour tous. Pour Benoît Fontaine, pas question de baisser les bras : « On reste dans le combat et on résiste. »
