LIBAN Walid Joumblatt : « Je vis une guerre sans fin »
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Pierre Prier Beyrouth (Liban), 30 août 1982. Le dirigeant palestinien Yasser Arafat (à gauche), le dirigeant druze libanais Walid Joumblatt (2e à gauche), le chef du Mouvement Amal chiite, Nabih Berri (3e à gauche), et le chef de l’Organisation d’action communiste, Mohsen Ibrahim (à droite), apparaissent sur une photo prise lors d’une cérémonie d’adieu à Beyrouth avant que le dirigeant palestinien ne quitte la ville occupée par Israël pour se rendre à Tunis le jour même. |
Walid Joumblatt, chef de la communauté des Druzes du Liban et leader du Parti social progressiste (PSP, gauche), est un acteur central de la scène politique libanaise depuis près de cinquante ans. Plus que des Mémoires, « Un destin au Levant. De la guerre civile à la paix incertaine » offre une vision de l’histoire de la région.
Si Walid Joumblatt a pris du champ à l’égard de la vie politique, il reste un analyste lucide et influent de la scène libanaise et régionale. Ainsi, il a dénoncé catégoriquement, dans une interview à L’Humanité du 28 juin 2026, l’accord entre Israël et le Liban : une « capitulation […] un accord très limité dans lequel le mot occupation, celle d’Israël, n’est même pas cité » et qui « impose à l’armée libanaise de faire le sale boulot » du désarmement du Hezbollah, un travail impossible selon lui, « au moment où il était possible de négocier ». Le 1er juillet, dans une interview au quotidien libanais L’Orient-Le Jour, il affirme toutefois que son parti ne fera pas obstacle à l’adoption de l’accord par le parlement : « Nous ne ferons pas partie d’une coalition politique pour faire tomber le texte. Nous n’allons pas non plus le soutenir. »
« Être ou ne pas être. »
À 76 ans, Joumblatt entend bien continuer à exercer ce rôle de commentateur intransigeant, même s’il a décidé de transmettre ses responsabilités politiques à son fils Taymour, 44 ans. Et même s’il conserve une grande influence sur le parti et la communauté, Walid Joumblatt estime venue l’heure du bilan. Il publie en français ses Mémoires, sous le titre Un destin au Levant, terme adéquat tant son histoire tient autant de la tragédie que de l’autobiographie politique. C’est le sens de l’avertissement lancé au visiteur qui aborde la montée vers la montagne du Chouf, berceau des Druzes du Liban : « Être ou ne pas être. » La formule shakespearienne, en arabe, accompagne un portrait de Kamal Joumblatt, père de Walid, planté en bord de route.
Dirigeant historique et charismatique, Kamal Joumblatt fut assassiné le 16 mars 1977 sur ordre du dictateur syrien Hafez Al-Assad. Son fils hérita automatiquement d’une double direction, celle, quasi féodale, de la communauté, et celle du parti. Sa vie se confond avec les drames du Liban, où la mort de son père tient une place importante. Questionné au téléphone sur l’étrange hommage du Chouf, il répond : « C’est juste un poster ». Qui a tenu à planter aux abords du pays druze cette songeuse épitaphe ? Le mystère reste entier. En tout cas, il convient bien à Kamal Joumblatt, un intellectuel lecteur des philosophes et sociologues et attiré par les spiritualités indiennes.
Son fils Walid présente une figure tout aussi atypique dans le paysage du Levant, terme qu’il préfère à Proche-Orient. Tour à tour chef de clan, chef de guerre, ministre, il cite Julien Gracq, Dino Buzzati ou William Faulkner au détour d’un paragraphe. Et fait souvent preuve d’humour, l’une de ses marques de fabrique. Il souhaite se livrer avec sincérité, et « reconnaître ses erreurs », admission inhabituelle chez un leader politique. Tout aussi rare est le ton tragique qui sous-tend une écriture aux résonances… shakespeariennes : « Mon père et mon grand-père ont été assassinés, je suis un survivant. Une destinée personnelle qui m’a hanté toute ma vie. » Cette vie politique se confond, dit-il, avec la guerre civile du Liban et, avant elle, celles de la région : « J’ai l’impression de vivre une guerre sans fin […] Que de guerres j’ai vécues depuis la débâcle de 1967. Nous vivons dans une partie du monde condamnée par les malédictions de l’Histoire. »
Le fantôme du père hante le livre de ce Hamlet oriental, qui reçut à 27 ans une charge écrasante, comme le héros de Shakespeare. Mais dans son cas, l’assassin n’avait rien de mystérieux. Le 8 décembre 2024, à l’annonce de la fuite du dirigeant syrien, Walid Joumblatt appelle Saad Hariri, fils de Rafic Hariri, l’ancien premier ministre libanais assassiné lui aussi sur ordre de Damas, en 2005. « “Allah Akbar”, “Dieu est grand” lui ai-je dit, puis j’ai éclaté en sanglots. Il m’a répondu “nous sommes unis par le même destin, justice est faite”. »
Qu’est-ce qu’être druze ?
Le destin de Walid Joumblatt est lié à celui des Druzes. Chaque partie est précédée d’un court résumé didactique rappelant les contextes historiques et sociaux, dans un effort visiblement destiné aux lecteurs français. Les premiers chapitres plongent dans l’histoire familiale des Joumblatt, qui, écrit-il, a maintenu l’unité des clans druzes depuis le XVIIIe siècle. Il évoque ensuite sa grand-mère paternelle Sitt Nazira, « la dame de la montagne », femme puissante que l’on appelait aussi « la régente de Moukhtara » [le village des Joumblatt] car elle assura le pouvoir à
la mort de son mari, Kamal Joumblatt étant âgé de quatre ans à l’époque.
Mais au fait, qu’est-ce qu’être druze ? L’auteur est fier d’appartenir de naissance à ce groupe « qui pratique une doctrine ésotérique […] issue de l’islam chiite au XIe siècle […] Nous reconnaissons un Dieu unique, le prophète et le Coran » et le dogme respecte en outre des « “piliers de sagesse” comme Socrate, Pythagore et Platon ». Pourtant Walid Joumblatt lui-même n’a pas été initié : « Je n’en ai tout simplement jamais eu le temps, la guerre et la vie politique m’en ont empêché, elles m’ont dévoré. »
Être Druze, c’est en réalité appartenir à une communauté sociale et politique, laissant la théologie au clergé. Être le chef des Druzes libanais — environ 5 % de la population, d’autres Druzes vivent en Syrie et en Israël —, c’est être déchiré entre confessionnalisme et aspirations universalistes.
Contre les tentations de repli confessionnel, Walid Joumblatt insiste : les Druzes sont des Arabes, ils font partie du monde arabe ; ils appartiennent aussi à un monde plus vaste. Kamal Joumblatt a fondé en 1949 le Parti social progressiste (PSP), parti de gauche aujourd’hui membre de l’Internationale socialiste. Mais il avait aussi, comme son fils, la responsabilité d’une minorité définie par sa religion et son appartenance locale. L’auteur résume en une phrase la bipolarité du rôle : fonder le parti permis à son père « de s’élever au rôle de chef de l’opposition de gauche, redonnant un poids politique aux Druzes du Liban ».
Pendant la guerre civile (1975-1990), le PSP joue un rôle dans l’internationalisation du conflit. Devenu chef de guerre, Joumblatt s’allie avec l’URSS, qui lui fournit des armes pour la milice qu’il a créé, à l’instar des autres communautés libanaises. Il se range du côté des Palestiniens contre les forces chrétiennes, qui entretiennent des liens avec Israël. Dans la montagne, le conflit s’écrit dans le sang et les massacres, dans lequel les Israéliens vont jouer un jeu trouble. Jusqu’à la réconciliation publique en 2001, sous le parrainage du patriarche maronite.
Alliance ambigüe avec la Syrie
Mais la principale alliance, avec la Syrie, est plus régionale et a connu bien des aléas. Après l’assassinat de son père, Walid Joumblatt reprend ce qu’il nomme lui-même « le chemin de Damas » pour conclure « une alliance indispensable pour notre survie ». Et sans doute pour la sienne propre. « Je n’avais pas le choix », écrit-il. Une leçon de survie minoritaire qu’il a appliquée en plusieurs autres occasions. Mais comme au Liban rien n’est jamais simple, ce sont les chrétiens qui appelleront au secours la Syrie en 1976, pour rétablir un équilibre dans une guerre qui ne tournait pas en leur faveur. Le lecteur trouvera dans le livre les épisodes de cette chronologie en dents de scie.
La réconciliation est la suite des accords de Taëf (1989) qui mettent fin à la guerre civile et décrètent le désarmement des milices, mesure ignorée par le Hezbollah. Occasion pour l’auteur d’exercer son sens de l’humour. Devoir rendre ses canons et ses lance-roquettes le chagrine, écrit-il : « On s’attache. » C’est l’époque où le chef de guerre devient ministre, chargé des déplacés dans le gouvernement de Rafic Hariri, qu’il considère comme un ami et à qui il consacre un chapitre. Walid Joumblatt rompt son alliance avec Damas et rejoint le camp anti-syrien sans y adhérer pleinement, par souci de l’unité du Liban, obsession au nom de laquelle il veut inclure le Hezbollah dans la nation. « Nous sommes condamnés à vivre ensemble. Le modèle libanais est pluraliste par définition. L’histoire le veut ainsi. » Joumblatt n’a jamais caché son adhésion au « Grand Liban » des Français et aux frontières issues de la colonisation. C’est ainsi qu’il s’inquiète d’une possible « dislocation » de la Syrie, illustrée par les tentatives sécessionnistes des Druzes syriens de Soueïda, sur lesquels il n’a pas autorité, et qui se dirigent vers une autonomie sous protection israélienne.
Le constat dressé au soir d’une vie de bruit et de fureur par ce représentant d’une génération en voie de disparition, celle des chefs de guerre, n’est pas d’un grand optimisme : la Palestine historique « n’existe plus », et Israël veut au Liban comme en Syrie « des voisins faibles et divisés ». Le Sud-Liban est occupé par Israël, mais « pour une partie des Libanais, ce qui compte maintenant, c’est la paix états-unienne et israélienne. Mais ceci n’est pas la paix, c’est le diktat étranger ». L’avenir du PSP et des Druzes libanais ? Il a transmis les responsabilités à son fils Taymour qui, dit-il, n’aura pas forcément les mêmes idées que lui. Les ambitions politiques ?
« Depuis Kamal Joumblatt, la gauche a perdu ses idéaux. Nous ne portons plus la voix de la contestation du système capitaliste, c’est une vraie défaite idéologique ». Le système confessionnel est toujours là, il en fait partie, mais c’est à son corps défendant, écrit-il. En 2019, lors d’une série de manifestations de la société civile contre ce système, « des manifestants sont venus jusque sous mes fenêtres proférer des insultes : “Walid Joumblatt est un voleur” ». Il ordonne à ses gardes de ne pas répondre. « Je trouvais leurs demandes légitimes. » Seule solution, « déconfessionnaliser de l’intérieur ». Une tâche pour le futur, mais « la vie devient très courte et l’avenir si incertain ».
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| Un destin au Levant. De la guerre civile à la paix incertaine Walid Joumblatt Stock, 2026 344 pages |
