Psychiatrie : pourquoi il faut sauver le Centre d’Accueil et de Crise Ginette Amado
Collectif
Tribune - L'Humanité du 05 juillet 2026
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Psychiatres, psychanalystes et élus parisiens s’opposent à la fermeture du centre d''accueil et de crise Ginette Amado qui dégraderait encore la psychiatrie française et la santé psychique de nombreux patients.
La santé mentale a été proclamée « Grande Cause nationale ». Jamais les troubles psychiques n’ont été autant évoqués dans le débat public. Jamais les pouvoirs publics n’ont autant insisté sur la nécessité de prévenir les crises, d’intervenir plus précocement, de rapprocher les soins des besoins.
Pourtant, au cœur de Paris, un établissement emblématique de cette ambition est aujourd’hui menacé : le Centre d’Accueil et de Crise « Ginette Amado ».
Ce qui se joue rue Garancière concerne autant le devenir d’une structure de six lits que le maillage territorial de l’offre de soins psychiatrique.
Créé en 1981 par la psychiatre Ginette Amado, pionnière de la psychiatrie de secteur et fondatrice du premier Centre d’Accueil et de Crise en France, ce centre est l’héritier d’une révolution silencieuse. Celle qui, après les drames de l’asile et les impasses de l’enfermement, a fait le choix d’une psychiatrie ouverte sur la cité, fondée sur la relation humaine, la proximité et la continuité des soins.
Le Centre Amado est né de cette conviction simple : plus on intervient tôt avec comme sacerdoce la notion d’accueil, moins il est nécessaire d’hospitaliser. Et plus on accueille les personnes en souffrance au plus près de leur lieu de vie, moins elles risquent de s’enfoncer dans la crise.
Pendant plus de quarante ans, ce centre a permis à des milliers de personnes de trouver une réponse immédiate à leur détresse psychique, éloignée de l’hôpital et de ce qu’il peut représenter de stigmatisation pour certains patients. Sans rendez-vous. Sans délai. Sans passer par les urgences. Jour et nuit.
Son originalité tient précisément à ce que beaucoup cherchent aujourd’hui à reconstruire : une capacité d’accueil permanente, intégrée au secteur, assurée par une équipe qui connaît son territoire et ses patients. Or le projet actuellement envisagé revient à supprimer cette singularité. Le centre serait transformé en simple structure ambulatoire ouverte en journée. Les lits seraient transférés de nouveau dans l’hôpital. L’équipe serait amputée d’une partie de ses moyens. La permanence disparaîtrait.
Comment ne pas voir la contradiction ?
Alors que les rapports parlementaires se succèdent pour appeler au renforcement des soins de proximité, au développement de la prévention et à une meilleure prise en charge des situations de crise, l’un des plus anciens et des plus reconnus centre serait démantelé alors même qu’il se trouve dans les locaux appartenant au Sénat. Et cela à quelques dizaines de mètres d’un hémicycle où les discours se multiplient sur la dégradation de la santé mentale en France.
Alors que la santé mentale est érigée en priorité nationale, on éloigne les soins de la population. Alors que les urgences hospitalières sont saturées, on affaiblit un dispositif qui permet précisément d’éviter leur engorgement. Alors que l’on affirme vouloir développer la prévention, on fragilise l’un des rares outils conçus pour intervenir avant que les situations ne deviennent critiques.
Cette décision pose également une question d’efficacité de la dépense publique. Car un Centre d’Accueil et de Crise n’est pas un luxe. C’est un investissement rationnel. Chaque crise désamorcée précocement évite souvent des prises en charge plus lourdes et plus longues. Chaque personne accueillie dans un cadre souple et non stigmatisant limite le risque de rupture de parcours. Chaque intervention réalisée au bon moment réduit les coûts humains, sociaux et financiers qui découlent d’une aggravation des troubles.
La psychiatrie de secteur n’est pas un héritage poussiéreux du passé. Elle demeure probablement l’une des réponses les plus modernes aux défis contemporains de la santé mentale. Dans une société traversée par les fragilités psychiques, les inégalités sociales, l’épuisement professionnel et la solitude, elle repose sur une idée simple : les soins sont plus efficaces lorsqu’ils sont organisés dans une structure ouverte dénuée de toute contention, mais humainement contenante, et au plus près de la population. Le Centre Amado permet le respect des Droits Humains fondamentaux et de la dignité dans les soins.
Cette vision est aujourd’hui plus pertinente que jamais. Les parcours de soins sont souvent devenus complexes, morcelés, parfois illisibles pour les usagers et leurs proches. Face à cette fragmentation, le centre apporte une réponse claire : un lieu identifié, accessible immédiatement, porté par une équipe capable d’évaluer la situation, de contenir la crise et d’orienter vers la réponse la plus adaptée, après un accueil qui permet de faire naître la confiance dans les soins.
Dans notre pays, moins d’un secteur psychiatrique sur dix dispose aujourd’hui d’un véritable centre ouvert en permanence. La disparition de celui de la rue Garancière marquerait une recentralisation des soins vers l’hôpital, à rebours de plusieurs décennies d’évolution de la psychiatrie publique.
La fin du Centre d’Accueil et de Crise Ginette Amado constituerait ainsi un signal désastreux. Elle consacrerait le recul de la prévention au profit de la gestion de crise. La défense du centre Amado relève de la défense d’un modèle de soins, pas juste de ce dernier. Il est encore temps de faire un autre choix.
Nous appelons la nouvelle direction du groupement hospitalier universitaire Paris Psychiatrie & Neurosciences, ainsi que l’ARS, à suspendre toute décision irréversible et à ouvrir une véritable concertation avec les professionnel·les et les syndicats.
Le débat autour du CAC Amado révèle surtout une question plus profonde : la France croit-elle encore à la psychiatrie de secteur ? Si la réponse est oui, alors il faut protéger les structures qui en constituent l’ossature. Si la réponse est non, alors il faut avoir le courage de le dire publiquement. Mais on ne peut pas, dans le même temps, clamer haut et fort que la santé mentale est une priorité nationale et démanteler l’un des dispositifs qui en incarne le mieux les principes.
