Plan Trump pour Gaza : Jared Kushner tente de sortir de l’impasse, mais sans obtenir de garanties en Israël
Par Samuel Forey et Marie Jo Sader
Le Monde du 20 août 2026
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| Jared Kushner (deuxième à gauche), lors de sa rencontre avec le président égyptien, Abdel Fattah Al-Sissi (au centre), à El-Alamein (Egypte), le 16 août 2026. PRÉSIDENCE ÉGYPTIENNE VIA REUTERS |
L’émissaire américain a rencontré le Hamas et le premier ministre de l’Etat hébreu, Benyamin Nétanyahou, sans lever le principal point de blocage : les conditions d’un retrait israélien de l’enclave palestinienne.
Jared Kushner a passé une heure trente avec des responsables du Hamas en Egypte, dimanche 16 août, puis quatre heures avec le gouvernement de l’Etat hébreu en Israël le lendemain. Pour des résultats bien maigres. A la fois gendre et émissaire du président américain, Donald Trump, l’entrepreneur immobilier de 45 ans ne parvient pas plus à ramener la paix à Gaza que l’administration précédente, dirigée par Joe Biden. Ses efforts interviennent alors que se profilent des élections législatives en Israël, prévues le 27 octobre.
Le Hamas s’est déjà engagé à déposer les armes, en approuvant, le 30 juillet, la feuille de route élaborée par le Conseil de la paix, institution créée en novembre 2025 sous l’impulsion de Donald Trump. Mais le plan a été rejeté par le gouvernement israélien, qui exige un désarmement total du mouvement islamiste et la démilitarisation de Gaza – avec notamment la destruction des tunnels creusés par l’organisation – avant d’envisager un retrait de la bande de Gaza et la reconstruction de celle-ci. Le Hamas a réitéré son engagement face à Jared Kushner, qui a rencontré entre autres Khalil Al-Hayya, le chef du bureau politique du Hamas désigné en juillet, aux côtés des médiateurs égyptiens, qataris et turcs.
L’entrepreneur américain s’était déplacé en Egypte pour obtenir des garanties du groupe islamiste concernant son désarmement, afin de gagner la confiance des Israéliens. Il était accompagné des trois responsables du Conseil de la paix qui, depuis des mois, font la navette entre Le Caire et Israël pour tenter de faire avancer la deuxième phase du plan de paix de Trump : Nickolay Mladenov, haut représentant pour Gaza ; l’Américain Aryeh Lightstone, ex-conseiller de l’ambassadeur des Etats-Unis en Israël et artisan des accords d’Abraham ; et Liran Tancman, entrepreneur israélien et ancien du renseignement militaire. Des personnalités réputées « à la droite de Nétanyahou [le premier ministre israélien] », glisse-t-on dans les milieux diplomatiques.
« Notre rencontre avec le Hamas a été très cordiale. Ils ont tenu tous les propos que nous souhaitions entendre, et nous allons donc leur donner l’occasion de le prouver », a déclaré Jared Kushner. Avant d’ajouter : « Mais il est difficile de faire confiance à une organisation terroriste qui a commis de telles atrocités. »
La situation devient critique
Si le Hamas promet de se conformer aux exigences américaines, il reste sceptique quant à la bonne volonté de l’Etat hébreu, selon un observateur palestinien basé en Egypte, qui souhaite conserver l’anonymat : « Ses responsables ne croient pas à un accord avec le gouvernement israélien actuel. Il y aura peut-être un geste symbolique pour contenter les Américains et prouver leur bonne volonté. Mai, depuis le début, la balle est dans le camp d’Israël. »
Le jour où Jared Kushner rencontrait le Hamas en Egypte, l’armée a bombardé Gaza à deux reprises, prouvant une fois de plus que le cessez-le-feu, censé être entré en vigueur le 10 octobre 2025, n’est que de façade. Depuis cette date, l’Etat hébreu a tué plus de 1 260 personnes, en a blessé plus de 4 100, et a étendu son occupation jusqu’à contrôler 70 % du territoire de l’enclave palestinienne, tandis que les organisations humanitaires continuent de dénoncer les obstructions à l’acheminement de l’aide.
La situation devient critique, notamment pour Le Caire : « Les Egyptiens réaffirment l’importance d’aller de l’avant, car la situation actuelle ne peut qu’engendrer davantage de frictions et de pression sur les civils palestiniens et, malheureusement, une expansion des zones de sécurité et d’occupation israéliennes », commente au Monde Nabil Fahmy, diplomate égyptien et actuel secrétaire général de la Ligue arabe.
Mais Benyamin Nétanyahou, en pleine campagne électorale, n’a rien cédé face à Jared Kushner, notamment sur la notion de « menace imminente », le prétexte invoqué par Israël pour mener des attaques sur Gaza. C’est l’un des principaux différends entre les deux administrations. Pour pallier cela, l’émissaire américain et le premier ministre israélien se sont mis d’accord pour former un mécanisme de « déconfliction » avec l’implication de médiateurs égyptiens – sans entrer dans les détails.
Scepticisme
Un communiqué publié par le bureau du premier ministre a rappelé les deux exigences cardinales de l’Etat hébreu, à rebours du principe de parallélisme – un désarmement par phases avec contreparties israéliennes – élaboré par Nickolay Mladenov et les médiateurs arabes puis approuvé par le Hamas : « Il a été convenu qu’aucun redéploiement de l’armée israélienne depuis Gaza ne sera effectué tant que le Hamas ne sera pas totalement désarmé et que la totalité de Gaza ne sera pas démilitarisée – toutes les armes, légères et lourdes, ainsi que tous les tunnels seront retirés. Chaque arme collectée sera entièrement neutralisée afin d’être inutilisable. Israël conserve son plein droit de légitime défense. »
Dans une déclaration en hébreu attribuée à un « responsable diplomatique », Israël réclame désormais que les armes du Hamas soient remises pour destruction sous la supervision du général américain Jasper Jeffers, commandant de la force internationale de stabilisation (ISF) appelée à se déployer à Gaza. Une condition non confirmée, à ce stade, par le Conseil de la paix.
Tout juste Jared Kushner a-t-il obtenu la création de deux groupes de travail, l’un sur la sécurité et la démilitarisation de Gaza, l’autre sur les besoins fondamentaux des Gazaouis : l’assainissement, l’eau potable et la santé publique. « Israël dicte en quelque sorte au Conseil de la paix la marche à suivre. Et le Conseil de la paix, dans l’ensemble, capitule. Or, celui-ci a vraiment travaillé d’arrache-pied pour obtenir cet accord de désarmement du Hamas », décrypte Mairav Zonszein, analyste pour le groupe de réflexion International Crisis Group sur le dossier Israël-Palestine.
Un scepticisme répondant à l’autre, Benyamin Nétanyahou a confié à Jared Kushner ne pas croire à la promesse du Hamas de déposer les armes, selon le média américain Axios. Ce à quoi le gendre du président américain a répondu que, la dernière fois qu’il avait rencontré le mouvement islamiste palestinien, en octobre 2025, celui-ci avait respecté ses engagements en restituant tous les otages, vivants et morts, détenus depuis 2014 ou capturés lors de l’attaque du 7-Octobre.
Jusqu’au-boutisme israélien
L’entrepreneur américain envisage-t-il de répéter cet exploit ? Le média israélien Times of Israel a révélé, le 17 août, après la rencontre à Tel-Aviv, que le Conseil de la paix proposerait au Hamas de désarmer en une seule fois, avec en échange un retrait total de Gaza.
Après bientôt trois ans de guerre, le Hamas paraît à court d’options : il subit des pressions multiples de la part des médiateurs arabes et « de sa base à Gaza, qui n’a plus rien à quoi se raccrocher », selon Jaser Abu Mousa, chercheur palestinien au Middle East Institute, aux Etats-Unis. L’Egypte s’inquiète toujours du risque d’un exode des Palestiniens vers la péninsule du Sinaï. Ankara pousse le Hamas à dissoudre sa branche militaire et à se limiter au champ politique.
Le mouvement, qui a longtemps tenu Gaza d’une main de fer, semble perdre pied. L’effondrement de son autorité, conjugué à des conditions humaines désastreuses, attise les affrontements entre familles de l’enclave – deux personnes ont été tuées ces derniers jours. La population, quelque 2 millions de Palestiniens qui s’entassent dans des camps insalubres sur un territoire en ruines, s’effraie du vide sécuritaire et du chaos générés par l’effondrement du mouvement, tandis qu’Israël a encore frappé un groupe de policiers, mercredi 19 août, dans la ville de Gaza, tuant huit d’entre eux. « Le Hamas est fini. Il n’a plus rien à apporter à la population », ajoute Jaser Abu Mousa.
Israël obtient peu à peu les conditions d’une reddition totale. Mais cela suffirait-il ? « Le problème, c’est que le gouvernement actuel ne veut tout simplement pas de Palestiniens à Gaza. Il s’accroche à des objectifs maximalistes qui ne sont pas réalistes. Il considère que le Hamas ne fait jamais assez, et ne propose aucune alternative, comme la gouvernance de Gaza », reprend Mairav Zonszein.
Ce jusqu’au-boutisme commence à impatienter les partenaires des Israéliens. A l’issue de la rencontre, Jared Kushner a donné un délai de trente jours pour enclencher le processus de désarmement. « Nickolay Mladenov commence à s’agacer de l’attitude des Israéliens : comme le Hamas auparavant, ils font traîner les choses pour gagner du temps jusqu’aux élections », déclare au Monde une source diplomatique proche des négociations.
