Pourquoi l’accord de la Mecque entre Riyad, Ankara et Islamabad est le signe d’une inquiétude régionale

Publié le par FSC

Pierre Barbancey
L'Humanité du 09 août 2026

 

Ankara, Riyad et Islamabad partagent sans doute les mêmes inquiétudes quant à l’agressivité militaire d’Israël et aux velléités de l’Iran chiite mais tous les trois sont également des alliés de longue date des États-Unis.
© Handout / Turkish Presidency Press Office / AFP

 

Le Pakistan, la Turquie et l’Arabie saoudite se sont entendus sur un pacte de défense mutuelle. Trois pays sunnites, fortement liés aux États-Unis, qui tentent de ne pas être entraînés dans un avenir qu’ils ne maîtriseraient pas.


Le Pakistan, la Turquie et l’Arabie saoudite ont signé, vendredi 7 août, un accord de défense mutuelle. Il a été scellé lors d’une réunion en Arabie saoudite, à La Mecque, entre le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane (MBS), le président turc, Recep Tayyip Erdogan et le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif. Il stipule qu’une attaque armée contre l’un de ces trois pays sera considérée comme une attaque contre eux tous, tout en affirmant qu’il est purement défensif.


Voici donc trois pays musulmans sunnites, qui, en pleine guerre menée par les États-Unis (et Israël) contre l’Iran depuis le 28 février, décident de passer un pacte militaro-politique qui s’appuie sur l’accord bilatéral de défense mutuelle stratégique conclu entre l’Arabie saoudite et le Pakistan en septembre 2025. Islamabad aurait envoyé environ 8 000 soldats ainsi que des avions, des drones et des systèmes de défense aérienne dans la pétromonarchie depuis le début de la guerre en Iran. En échange de quoi, la finance saoudienne vient à la rescousse de l’économie pakistanaise (on parle de 10 milliards de dollars) qui ne se trouve pas dans un brillant état, avec une monnaie et des réserves de change sous pression constante.


L’Arabie saoudite n’a sans doute pas de problème de liquidités, mais la guerre contre l’Iran l’a fortement touchée. Au point de menacer les transformations économiques voulues par le prince héritier Mohammed ben Salmane dans le cadre de sa Vision 2030. Un projet qui nécessite une stabilité pour les exportations de pétrole et un environnement calme pour les investissements. Or, les tensions dans le détroit d’Ormuz, le risque de blocage des ports saoudiens de la mer Rouge par les Houthis du Yemen, les attaques des milices armées chiites d’Irak, ont largement ébranlé la monarchie.


La Turquie, de son côté, ne cache pas ses ambitions régionales d’autant plus renforcées par la chute de Bachar Al Assad et la mise en place d’un régime islamique en Syrie qui lui est tout entier dévoué. Recep Tayyip Erdogan a également vu son rôle se renforcer à l’occasion du 36e sommet de l’Otan qui s’est tenu, en juillet, à Ankara.

Donald Trump a même annoncé, quelques jours plus tard, son intention de lever les sanctions imposées à la Turquie et de statuer prochainement sur la reprise des ventes d’avions de combat F-35. De quoi convaincre le président turc qu’un rôle historique et régional lui tend les bras. Il ne veut pas simplement que son pays soit considéré comme « la deuxième plus importante armée de l’Otan ». L’accord de La Mecque, de ce point de vue, est une aubaine pour l’économie turque qui pourrait ainsi développer les ventes de ses drones Bayraktar et de son matériel naval.

« Le cadre trilatéral pourrait renforcer le poids diplomatique et défensif collectif »


« Trois des États les plus influents du monde musulman se réunissent à un moment d’incertitude accrue, démontrant une volonté croissante des puissances régionales et moyennes de se coordonner plus étroitement sur les questions de sécurité », remarque Abdulaziz Sager, président du Gulf Research Center, un groupe de réflexion établi en Arabie saoudite. « Le cadre trilatéral pourrait renforcer le poids diplomatique et défensif collectif des trois pays tout en contribuant à l’émergence d’une architecture de sécurité davantage axée sur la région. »


Ankara, Riyad et Islamabad partagent sans doute les mêmes inquiétudes quant à l’agressivité militaire d’Israël et les velléités de l’Iran chiite mais tous les trois sont également des alliés de longue date des États-Unis. Washington le sait bien. Outre la levée annoncée des sanctions contre la Turquie, Donald Trump a approuvé un accord avec l’Arabie saoudite pour son programme nucléaire civil. Il pourrait permettre la construction d’une usine d’enrichissement d’uranium sur place. Une concession que n’ont pas obtenue les Émirats arabes unis.


Le 15 juillet, le Département d’État états-unien annonçait avoir approuvé une vente d’armes à l’Arabie saoudite pour un montant de près de 2 milliards de dollars. Quant au Pakistan, seul pays musulman à posséder l’arme nucléaire, il se trouve dans les petits papiers des États-Unis puisqu’il a été accepté comme médiateur pour tenter de mettre fin à la guerre avec l’Iran.


Que le Pakistan ait signé un accord avec une entreprise liée à World Liberty Financial, principale société crypto de la famille de Donald Trump, et un protocole avec SC Financial Technologies, présentée comme une « entité affiliée » à World Liberty, ne tient évidemment qu’au hasard. Le cofondateur et directeur général de World Liberty, également PDG de SC Financial Technologies, n’est autre que Zach Witkoff, fils de Steve Witkoff, envoyé spécial de Trump au Moyen-Orient…

Benyamin Netanyahou ne voit pas l’alliance d’un très bon œil


Difficile dans ces conditions de voir dans l’accord de La Mecque une nouvelle entité qui se placerait à égale distance des États-Unis, d’Israël et de l’Iran. Certes, la volonté de plus en plus clairement affichée par Tel-Aviv de devenir le leader régional inquiète la triple alliance. Mais il semblerait que ces trois pays – qui n’excluent pas un élargissement prochain à l’Égypte et peut-être à d’autres pays – veuillent surtout peser d’un poids nouveau.


Il en est ainsi par exemple des accords d’Abraham – la normalisation des relations avec Israël – que Washington veut imposer, surtout à l’Arabie saoudite. Après l’annonce sur le nucléaire civil saoudien, Trump a ainsi fait savoir que cet accord était lié à l’officialisation des relations entre Riyad et Tel-Aviv. Autant dire que Benyamin Netanyahou ne voit pas d’un bon œil cette nouvelle alliance entre pays musulmans, en lieu et place de la philosophie des accords d’Abraham qui lui donne une latitude politique et militaire sous la surveillance des États-Unis. De son côté, l’Iran a averti l’Arabie saoudite que son alliance de défense avec la Turquie et le Pakistan ne suffirait pas à garantir sa sécurité.


Cet accord de défense mutuelle sonne plutôt comme une recherche de la part de pays soucieux de ne pas se laisser totalement entraîner dans une phase future qu’aucun d’eux ne contrôlerait, mais sans provoquer de véritables ruptures.

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