« Debout dans tes rêves » de Abdellah Taïa : « Mon roman s’ouvre sur un trottoir, où un enfant s’assoit pour pleurer. C’est aussi la seule place que la France veut accorder aux immigrés »

Publié le par FSC

Muriel Steinmetz
L'Humanité du 18 septembre 2026

Debout dans tes rêves, d’Abdellah Taïa, Julliard, 224 pages, 21 euros

Dans son roman Debout dans tes rêves, en lice pour le prix Renaudot, un jeune homosexuel marocain immigré ne découvre une lueur d’espoir que dans le cœur pur d’un enfant dont il est le baby-sitter.
Avec Debout dans tes rêves, Abdellah Taïa (« Taïa » signifie celui qui obéit), né à Rabat en 1973, poursuit son exploration de l’exil, des dominations et des vies reléguées. Au cœur du roman, une relation inattendue : celle qui unit Gabriel, enfant français, à Majid, immigré marocain. L’écrivain ne ménage ni le Maroc, ni la France. C’est par la sphère intime, l’enfance et le désir, qu’il révèle les rapports de pouvoir, en cherchant ce qui permet de les déjouer.


Le moins que l’on puisse dire, à la lecture de Debout dans tes rêves, est que vous mettez le doigt, en appuyant fort, là où ça fait très mal : au Maroc, où l’homosexualité est durement réprimée, et en France, supposée terre d’accueil mais qui se révèle malveillante. N’allez-vous pas plus loin, cette fois, que dans votre livre Celui qui est digne d’être aimé, paru en 2017 ?

Abdellah Taïa


À chaque livre, j’approfondis mon regard sur le monde et sur des thèmes récurrents : l’enfance, les dons – ce que je vous donne, ce que vous me donnez –, l’exil, qu’il soit intérieur au Maroc ou physique en France. Lorsque je me lance dans l’écriture, je fais tout pour oublier mes autres livres ! Pour celui-ci, je voulais raconter l’histoire d’un petit enfant français de deux ans et demi – au début du livre – et d’un étudiant immigré. Cette amitié me semblait un lieu original. Je ne l’ai jamais vue dans la littérature.


C’était mon projet initial. Je ne pars jamais d’une pensée bien bétonnée et sociologique, même si un livre se prépare en moi pendant des années. Il faut suffisamment de peau, de chair, de sueur et de larmes pour que je me mette à écrire. Il y a des thèmes communs avec le Bastion des larmes (2024, prix littéraire le Monde, accessible en poche Folio – NDLR) mais le traitement est différent.
Dans ce roman-là, le héros n’avait plus de racines, plus de frères ni sœurs. La maison familiale avait été vendue. Où pouvait-il aller ? Cette fois, le roman s’ouvre sur un trottoir, où l’enfant s’assoit pour pleurer. C’est aussi la seule place que la France veut accorder aux immigrés.


Majid, marocain, homosexuel, étudiant pauvre exilé, vous ressemble-t-il comme un frère ?

Abdellah Taïa


Oui, mais je n’écris jamais avec l’idée d’approfondir Abdellah Taïa. Ce qui peut nous aider à guérir, à dépasser les névroses et les traumatismes, c’est la rencontre avec les autres. Mes livres sont pleins d’autres voix, d’autres
mémoires, d’autres écritures, d’autres corps.



Majid veut étudier la vie et l’œuvre du peintre du XVIIIe siècle Fragonard. Pourquoi Fragonard ?

Abdellah Taïa


Il est le premier peintre occidental à être entré dans mon cœur. J’avais 18 ans. Je ne savais rien de Watteau, ni de Chardin, encore moins de Delacroix. Notre professeur d’histoire des idées, au département de langue et de littérature françaises de l’université Mohammed-V de Rabat, nous a projeté des tableaux, de La Tour, David, Delacroix et puis il y a eu Fragonard. J’ai soudain vu en lui la légèreté et le dépassement de la noirceur que la société met dans notre cœur. J’ai demandé à mon professeur de me confier un exposé sur lui.
J’ai donné à Majid cet amour de Fragonard comme un passeport pour entrer en France. Or la France, à travers le directeur de thèse du héros, exerce sur lui un racisme éhonté. Il estime qu’un Marocain ne possède pas une culture française suffisamment solide pour s’attaquer à un tel monument. Majid doit trouver un moyen de se relever. Il devient le baby-sitter de Gabriel.



Majid revoit des épisodes de son enfance marocaine. L’enfance perdue, retrouvée, est-elle à vos yeux le territoire d’élection par excellence ?

Abdellah Taïa


Gabriel appartient à la grande bourgeoisie, mais son jeune âge en fait une sorte d’utopie associée à l’enfance. Toutes les enfances, qu’elles soient parisiennes, new-yorkaises ou casablancaises, ne sont pas encore envahies par le diktat de la société, les traumatismes non résolus des adultes et surtout les dictatures politiques que les pouvoirs nous imposent. Sans le savoir, Gabriel offre à Majid ce lieu d’utopie où il devient possible de renégocier avec le monde et avec la vie, mais il ne suffit pas de recevoir la grâce de l’enfance.
Dès qu’il le voit, Majid établit une sorte de contrat avec lui : je ferai tout pour que ce qui ne va pas en moi ne passe pas en toi. Il décide de ne pas lui raconter comment la France des institutions et du pouvoir traite les immigrés. L’amour que la France refuse aux immigrés, Gabriel, lui, le voit et le reçoit. Il est presque l’innocence perdue de la France.



L’ampleur de ce roman, avec ses personnages issus de milieux divers, met en jeu des contradictions insurmontables. Le sont-elles à jamais ?

Abdellah Taïa


Si l’on voit ce qui vient de se passer en Allemagne, on a une nouvelle preuve que les humains sont attirés par le rejet et les racismes. Tout nous pousse à ne plus croire que l’on rencontrera un jour cet amour qui va nous écouter. Il y a l’amour de Marwan ou celui de Grégoire. Grégoire ne voit pas l’autre façon d’aimer de Majid.
Comme si, pour qu’un amour homosexuel soit possible, il fallait que Majid abandonne sa langue, son imaginaire, ses pieds marocains, ses mains marocaines. Sans le savoir, Grégoire réactive une forme de colonialisme français. Majid n’a pas d’autre choix que de le quitter. Il sort de lui, de son écriture, de la langue française. Faut-il s’annihiler pour être accepté ?



Le 6 août dernier, à propos des événements de Ceuta, vous avez pris la parole pour dénoncer avec force l’abandon et le mépris dont est victime la jeunesse marocaine contrainte de se jeter à l’eau…

Abdellah Taïa


Même si le pouvoir ne nous écoute pas, même s’il fait tout pour minimiser nos prises de parole politiques, il est indispensable de se dresser pour défendre ceux qu’on pousse vers la mort et le suicide collectif. C’est atroce de voir tout un pays précipiter des milliers de jeunes, 80 000 en tout, vers un trou noir où ils risquent de mourir et où ils seront encore davantage rejetés. L’Occident ne va certainement pas les accueillir, ni leur faire la moindre petite place. Face à ce désespoir programmé, sans cesse renouvelé, il importe de crier pour ceux qui ne le peuvent pas.


L’homosexuel marocain que je suis est tout aussi concerné par ces migrants qu’on pousse sans cesse vers la mort. Quand j’étais petit et que nous sortions dans les rues de Salé, il y avait beaucoup de mendiants. Ma mère ne cessait de prier pour eux. J’ai l’impression que j’écris pour continuer les prières de ma mère pour les démunis.
Mon écriture sert à cela : écrire et « prier » pour eux comme ma mère priait pour les pauvres et les mendiants de Salé. L’écriture ne doit pas être située dans un territoire théorique et intellectuel, réservé par privilège à ceux qui ont obtenu des diplômes à la Sorbonne. Elle commence d’abord quand le cœur saigne avec les cœurs qui saignent.

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