L’armée israélienne a délibérément détruit plus des deux tiers des sites historiques de la bande de Gaza
Pierre Barbancey
L'Humanité du 10 septembre 2026
L’ONG gazaouie de défense des droits humains al-Mezan vient de publier un rapport dans lequel elle montre qu’Israël vise systématiquement les sites archéologiques et historiques palestiniens.
L’histoire n’est pas banale. En 2008, un musée ouvre ses portes dans la ville de Gaza. Il jouxte le site de l’ancienne cité grecque de Blakhiya-Anthédon. À l’intérieur, des centaines de pièces, tessons de poteries pour les plus petites jusqu’à des morceaux de colonnes avec leurs chapiteaux pour les plus imposantes. Sans parler d’une majestueuse Aphrodite en marbre blanc, non exposée.
Cette dernière fait partie de la collection Al Khoudary, du nom de cet entrepreneur palestinien qui a très vite compris la valeur historique et culturelle de tous ces objets mis au jour à l’occasion de constructions ou pris dans les filets des pêcheurs, en pleine mer. Interrogé par le New York Times lors de l’inauguration, il expliquait : « L’idée est de montrer nos racines profondes dans de nombreuses cultures de Gaza. Il est important que les gens réalisent que nous avons eu une bonne civilisation dans le passé. Israël a une légitimité issue de son histoire. Nous aussi. »
Des strates de civilisations
Un endroit surprenant, presque magique que nous avions pu visiter. Ce musée n’existe plus. Il n’a pas résisté aux bombardements incessants de l’armée israélienne, pulvérisant au passage la « convention des biens culturels », qui désigne principalement la convention de La Haye, premier grand traité international pour protéger le patrimoine en cas de guerre et datant de 1954.
L’exposition organisée en 2025 par l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, avait déjà donné l’alerte. Intitulée « Trésors sauvés de Gaza, 5 000 ans d’histoire », elle présentait un total de 130 pièces archéologiques découvertes à Gaza à partir de 1995 par des équipes franco-palestiniennes, témoignage de la richesse historique du territoire. Des strates de civilisations, cananéenne, égyptienne, philistine, néo-assyrienne, babylonienne, perse, hellénistique, romaine, byzantine et arabe.
Les œuvres provenaient du musée d’Art et d’Histoire de Genève, qui abrite, depuis 2007, une collection de plus de 500 pièces appartenant à l’Autorité palestinienne, « qui n’ont pas pu retourner à Gaza en raison de l’instabilité sécuritaire quasi permanente depuis des décennies », comme le note l’IMA. Parmi ces centaines d’objets, certains avaient été offerts par Jawdat Al Khoudary.
Smotrich se moque des mesures européennes en Cisjordanie
S’exprimant devant la Chambre des communes le 8 septembre, le ministre britannique des Affaires étrangères, Ed Miliband, a qualifié la situation palestinienne d’« urgence morale » et affirmé que son gouvernement reconnaissait l’existence d’un « nettoyage ethnique » de Palestiniens « dans certaines zones de Cisjordanie ».
En vertu de quoi, le Royaume-Uni a décidé d’interdire l’importation de produits en provenance des colonies. Mais Miliband, a expliqué qu’il était opposé à la campagne BDS (Boycott, désinvestissement, sanctions), niant de fait tout lien entre la violence des colons et le gouvernement de Benyamin Netanyahou. Or, sans pression sur Israël, l’occupation et la colonisation se poursuivront.
La preuve par le ministre – colon lui-même et d’extrême droite – des Finances israélien, Bezalel Smotrich, qui a immédiatement réagi : « J’ai l’intention de mettre en place un mécanisme pour indemniser les entreprises implantées dans les colonies qui seraient affectées par des sanctions internationales, en prélevant les fonds correspondants sur ceux de l’Autorité palestinienne. »
Sera-t-il encore possible de sauver le patrimoine de Gaza alors que plus de 70 000 personnes ont été tuées – parmi lesquelles près de 20 000 enfants et 12 000 femmes –, 117 000 ont été blessées et que l’on compte 2 millions de déplacés internes ?
« Gaza a été témoin d’un mélange culturel où les civilisations se sont entremêlées, donnant naissance à un patrimoine culturel riche et diversifié », soulignait Hamdan Taha, archéologue et ancien directeur général du Département palestinien des antiquités à Gaza, au magazine + 972 en février 2024, après avoir quitté l’enclave.
226 cas de destruction culturelle
Le Centre al-Mezan, créé en 1999, dont le siège se trouve dans la bande de Gaza, vient de publier un rapport intitulé « Génocide culturel. Dévastation de l’héritage culturel à Gaza », qui fait frémir. L’étude couvre la période allant du 7 octobre 2023 au 31 décembre 2025 et englobe tous les sites archéologiques et historiques officiellement reconnus situés dans les limites géographiques des gouvernorats de ce territoire palestinien.
Sur environ 316 sites d’importance historique recensés, al-Mezan a documenté 226 cas de destruction culturelle. Cela inclut des lieux de culte, des cimetières, des demeures historiques, des marchés traditionnels, des places archéologiques, des musées, des bibliothèques et des établissements d’enseignement historiques.
« Ces 226 sites ont été soit endommagés, soit entièrement détruits, laissant moins d’un tiers d’entre eux intacts. » Près de la moitié des cibles visées étaient des maisons très anciennes et plus de 72 % se trouvent dans le gouvernorat de Gaza, qui englobe la ville de Gaza – la plus ancienne cité de la bande de Gaza et, historiquement, son centre économique et culturel.
« Ces destructions gratuites se sont accompagnées du vol d’objets – notamment des horloges, des pierres précieuses, des fragments de marbre, des statues, des pierres ornées, des colonnes antiques et d’autres éléments architecturaux – par les forces israéliennes lors d’incursions. » L’état des lieux est sans doute encore pire. Israël ayant établi une zone tampon, délimitée par une ligne jaune, couvrant 60 % de l’enclave, 63 endroits n’ont pu être inspectés.
« L’érosion d’une identité culturelle partagée »
« Dans son rapport publié en octobre 2024, Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés, a cité une analyse juridique de la jurisprudence de la Cour internationale de justice et du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie qui concluait que des actes tels que la destruction des structures culturelles, éducatives et économiques qui relient les gens à la terre pourraient indiquer la présence d’une intention génocidaire », rappelle Samir Al Manaama, avocat au Centre al-Mezan, que l’Humanité a pu joindre par téléphone.
Le patrimoine culturel est défini dans la convention de 1972 concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel, le patrimoine culturel proprement dit inclut « les œuvres architecturales, de sculpture et de peinture monumentales, éléments ou structures de caractère archéologique, inscriptions, grottes et groupes d’éléments, qui ont une valeur universelle exceptionnelle du point de vue de l’histoire, de l’art ou de la science ». Autant de paramètres qui témoignent de l’existence d’une humanité.
La destruction de ce patrimoine « a des répercussions importantes sur la cohésion sociale et l’identité, dénonce le rapport du centre gazaoui. Les dommages causés aux sites religieux et historiques affectent aussi bien les communautés musulmanes que chrétiennes et contribuent à l’érosion d’une identité culturelle partagée ».
C’est aussi ce qui a été recherché par les autorités israéliennes dès la création de leur État, en 1948, avec la destruction de 615 villes et villages palestiniens.
« Preuve de génocide »
« L’Afrique du Sud a également mentionné la destruction du patrimoine culturel à Gaza comme preuve de génocide dans son procès contre Israël devant la Cour internationale de justice, insiste l’avocat Samir Al Manaama. La demande comprenait un chapitre intitulé « La destruction de la vie palestinienne à Gaza », détaillant le ciblage et, notamment, la destruction de la bibliothèque principale de la ville de Gaza. Ces actions sont dénoncées comme visant à détruire le tissu et les fondements de la vie palestinienne à Gaza. »
Le rapport du Centre al-Mezan n’exprime pas autre chose, en citant plusieurs lieux ciblés comme la mosaïque d’Abasan al-Kabira, la grande mosquée al-Omari, l’église Saint-Porphyre (malgré la présence de civils qui y avaient trouvé refuge) ou encore le château de Barquq. L’enquête note ainsi que « la destruction des sites du patrimoine a suivi un schéma à mesure que le génocide progressait ».
Dans ses recommandations, le Centre al-Mezan, demande à l’Unesco d’invoquer la convention de La Haye de 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé afin de porter la question de la destruction du patrimoine culturel à Gaza par Israël devant la Cour pénale internationale, le Conseil de sécurité ou l’Assemblée générale des Nations unies.
Malgré la demande faite à Israël par la Cour internationale de justice de prendre des mesures provisoires pour empêcher les actes interdits par la convention pour la prévention du génocide, les destructions se sont poursuivies. Ce qui n’empêche pas le régime israélien de nier ces accusations en affirmant que sa campagne se limite à des cibles militaires.
« Depuis le cessez-le-feu ou plutôt l’accord de cessez-le-feu, aucune enquête n’a été ouverte par les autorités israéliennes concernant le ciblage de sites archéologiques, remarque avec colère Samir Al Manaama. Par conséquent, aucune mesure n’a été prise pour protéger ces sites culturels. Ils ont été exclus du cercle de protection, ce qui constitue une violation de la quatrième convention de Genève. »