L’illusion d’une solution militaire au Liban
Jonathan Hassine
Orient XXI du 29 septembre 2026
Le monopole des armes par l’État est l’un des objectifs du gouvernement de Nawaf Salam, formé en 2025. Il implique de désarmer le Hezbollah et repose sur un calendrier par phases, établi sous la pression des États-Unis et d’Israël. Sur fond d’ingérences internationales et de divisions internes, le Liban avance sur une ligne de crête, entre une souveraineté à reconquérir et le spectre de la violence.
Le 2 mars 2026, le premier ministre libanais Nawaf Salam déclare illégales les activités militaires du Hezbollah et appelle à placer ses armes sous l’autorité de l’État. Cette décision constitue la tentative la plus manifeste d’en finir avec la doctrine « l’armée, le peuple et la résistance » qui aiguillait la politique de défense du Liban depuis la fin de la guerre civile (1975-1990).
Formalisée pour la première fois sous la tutelle syrienne dans la déclaration ministérielle de 1992 du premier ministre Rafic Hariri, la doctrine « l’armée, le peuple et la résistance » définit la politique de défense du Liban comme une division du travail : les forces armées libanaises (FAL) conservent la charge de maintenir l’ordre intérieur et de s’interposer entre rivaux politiques, tandis que le Hezbollah se voit confier la mission de libérer le sud du Liban de l’occupation israélienne et de prévenir de futures invasions.
Malgré les pressions internes de la part de certains responsables politiques et les menaces des États-Unis de suspendre leur aide à l’armée libanaise, le plan de désarmement du Hezbollah n’a pas beaucoup progressé. Au cours d’un échange houleux avec le premier ministre, le commandant en chef de l’armée libanaise Rodolphe Haykal aurait refusé d’engager ses troupes contre le Hezbollah. Ce refus fait écho à la position prudente adoptée par le général Fouad Chehab lors de la guerre civile de 1958. Le premier commandant en chef de l’armée avait alors refusé l’ordre du président Camille Chamoun (1952-1958) d’écraser l’opposition, de peur de provoquer la division politique et communautaire de l’armée. Les unités combattantes avaient seulement été déployées pour contenir le soulèvement et sécuriser les principales routes et les centres du pouvoir.
La réaction du général Haykal doit également être lue à l’aune du résultat tragique d’autres interventions contre des acteurs internes. Ces moments critiques sont essentiels pour comprendre les risques inhérents à une telle approche militaire, ainsi que les limites du débat sur le monopole des armes et la faiblesse de l’armée libanaise.
1984-2026 : trois parallèles
En 1975-1976 et en 1983-1984, deux des épisodes les plus meurtriers de la guerre civile libanaise, les présidents libanais Soleiman Frangieh (1970-1976) et Amine Gemayel (1982-1988) se sont tournés vers l’armée pour réprimer l’opposition et mettre fin au conflit. Leurs décisions ont plutôt entraîné la division politique, confessionnelle et territoriale de l’institution militaire. Des deux épisodes, la crise de 1983-1984 offre la comparaison la plus pertinente avec la situation actuelle au Liban puisqu’elle partage au moins trois des caractéristiques relatives au désarmement du Hezbollah.
Tout d’abord, tout affrontement militaire avec le Hezbollah nécessiterait le déploiement de la majorité des effectifs des forces armées libanaises. Le précédent historique d’un tel recours à l’armée contre des forces d’opposition internes demeure la campagne militaire menée contre le mouvement Amal et le Parti socialiste progressiste (PSP) entre août 1983 et février 1984. Certains pourraient également mentionner les affrontements entre l’armée et les Forces libanaises en 1989 et 1990, mais l’institution militaire était alors déjà divisée et n’avait pu mobiliser qu’un cinquième de ses effectifs. Quant à la période comprise entre mai 1975 et janvier 1976, les unités combattantes ont seulement été déployées de manière dispersée pour soutenir le parti Kataëb (les « Phalanges libanaises ») et ses alliés de la droite chrétienne contre la gauche libanaise et les factions palestiniennes.
Une deuxième analogie réside dans l’idée que le rapport de force favorise un désarmement forcé. Entre 2023 et 2025, Israël et les États-Unis ont infligé des revers sévères et inédits à l’« Axe de la résistance », dont fait partie le Hezbollah. Cela a conduit des responsables états-uniens ainsi que le président Joseph Aoun lui-même à conclure que le Hezbollah avait été militairement brisé. Cette analyse s’est révélée erronée puisque le Hezbollah a réussi à reconstituer une partie de son arsenal pour se préparer à une guerre d’usure.
Un sentiment d’opportunité comparable avait prévalu dans le sillage de l’invasion israélienne du Liban en 1982. Le Mouvement national libanais (MNL), une coalition de partis de gauche et nationalistes arabes, en était ressorti gravement affaibli. Après avoir imposé un siège extrêmement dur à Beyrouth-Ouest, les forces d’occupation israéliennes avaient expulsé les combattants palestiniens — les fedayin —, privant ainsi le MNL de son principal soutien militaire et financier. À la suite de ce bouleversement géopolitique, le président nouvellement élu, le phalangiste Amine Gemayel, avait pensé pouvoir ressusciter le Liban du Pacte national de 1943, caractérisé par la domination maronite et la politique des notables.
Enfin, tout comme aujourd’hui, le gouvernement libanais bénéficiait du soutien des États-Unis. Au début de l’automne 1982, Washington voit dans l’expulsion de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) par les Israéliens une occasion décisive pour imposer un gouvernement libanais pro-occidental prêt à normaliser ses relations avec Israël. Entre décembre 1982 et mai 1983, des délégations libanaises et israéliennes participent à plusieurs cycles de négociations menées sous l’égide des États-Unis. Ces pourparlers aboutissent à l’accord mort-né du 17 mai 1983 qui prévoit la fin de l’état de guerre entre le Liban et Israël, tout en incluant plusieurs « dispositions de sécurité » qui portent sévèrement atteinte à la souveraineté libanaise.
L’accord est approuvé par le Conseil des ministres et le Parlement, mais Amine Gemayel s’abstient de le ratifier en raison d’une lettre annexe adressée par la délégation israélienne au médiateur états-unien, Morris Draper, la veille de la signature. Datée du 17 mai, cette missive introduit délibérément une nouvelle clause irréalisable : elle subordonne le retrait d’Israël du Liban à un retrait préalable de la Syrie et confère de fait à Damas un droit de veto effectif sur l’accord. Israël se réserve aussi le droit unilatéral de se retirer de l’accord si cette condition n’est pas remplie. Faute d’obtenir des garanties suffisantes de la part des États-Unis, Gemayel finit par céder à la pression de la Syrie et d’une large coalition multiconfessionnelle de partis et de dirigeants libanais. Il renonce à l’accord du 17 mai en mars 1984.
Une normalisation sous perfusion étrangère
Un scénario similaire se dessine aujourd’hui. En avril 2026, le Liban et Israël sont parvenus à un arrangement qui octroie à Israël le droit de violer en permanence la souveraineté libanaise, avant d’entamer des négociations déséquilibrées à Washington. L’accord qui en résulte, négocié par les États-Unis et signé le 26 juin, légitime la poursuite de l’occupation jusqu’à ce que « les groupes armés non étatiques soient désarmés avec succès ». Il restreint aussi considérablement la diplomatie libanaise puisqu’il empêche le Liban d’engager des poursuites pour les crimes de guerre israéliens et menace de plonger le pays dans la guerre civile en dressant les forces armées libanaises contre le Hezbollah.
Rendue publique quelques jours après sa signature, l’« annexe relative à la sécurité » de l’accord-cadre du 26 juin place de facto la souveraineté de l’État libanais au sud du Litani sous la supervision d’un « groupe de coordination militaire pour le Liban ». Doté de prérogatives étendues et composé du Liban, d’Israël et des États-Unis, cet organisme rappelle le comité de sécurité prévu dans l’accord du 17 mai 1983 pour superviser — et restreindre — le déploiement, la composition et la mission de l’armée libanaise dans le sud du Liban. En vertu de ce nouvel accord, les forces armées libanaises sont chargées de collaborer avec l’armée israélienne pour désarmer une partie de la société libanaise, sans calendrier précis sur la fin de l’occupation. Lors de son entretien avec le secrétaire d’État des États-Unis Marco Rubio, le 28 septembre 2026 à Washington, Nawaf Salam a réclamé un « calendrier clair » pour la mise en œuvre de cet accord-cadre.
Le processus de normalisation de 1983, sous les auspices des États-Unis, reposait essentiellement sur l’armée libanaise. Les États-Unis abreuvent l’institution militaire de matériel, dont une grande partie est payée comptant par l’État libanais. Plus de 10 000 hommes, issus des unités d’infanterie, d’artillerie et blindées, reçoivent un entraînement intensif aux mains des marines et des forces spéciales états-uniennes.
Avec l’aide de la France, les États-Unis cherchent à renforcer l’armée libanaise — sans jamais menacer la supériorité militaire d’Israël —, officiellement pour aider le gouvernement à rétablir son autorité sur le territoire libanais. Fortes de ce programme de modernisation, les forces armées libanaises atteignent vraisemblablement un sommet jamais retrouvé en termes de préparation au combat et d’équipement. Que s’est-il passé ensuite ?
Les leçons du « soulèvement du 6 février »
Au début du mois de février 1984, le président Gemayel envoie des unités de l’armée pour combattre le mouvement Amal et le PSP. Aux côtés de plus petites formations issues du MNL, Amal et le PSP organisent un soulèvement pour reprendre le contrôle de Beyrouth-Ouest. Ces forces de l’opposition reçoivent du matériel militaire de la Syrie et sont aidées par un groupe de jeunes officiers libanais qui ont formé un « mouvement d’officiers libres » afin de s’opposer à la fois à la normalisation des relations avec Israël et au rétablissement de la domination chrétienne.
Ce qui suit est connu sous le nom de « soulèvement du 6 février » et marque la victoire de l’opposition sur Amine Gemayel et son protecteur états-unien. Les troupes états-uniennes, dont la présence avait déjà été fragilisée par l’attentat-suicide contre la caserne des marines le 23 octobre 1983, achèvent leur retrait du Liban à la fin du mois de février 1984. L’accord du 17 mai est abrogé par le Conseil des ministres le mois suivant et un gouvernement d’« unité nationale » est formé en avril, ce qui met de facto fin à la domination chrétienne sur le système politique et entérine la fragmentation du Liban en cantons dirigés par des milices. Reflétant l’état du pays, l’armée se scinde en brigades régionales semi-autonomes dans les semaines qui suivent le soulèvement.
Deux facteurs expliquent cette fragmentation de l’institution militaire. Le premier est d’ordre politique. Les militaires ayant fait défection, en majorité musulmans, adhéraient à la cause défendue par le PSP et le Mouvement Amal qui, à l’instar des « officiers libres », luttaient pour un nouveau système politique et rejetaient l’accord du 17 mai. Le deuxième facteur est d’ordre territorial. Si ces militaires avaient été déçus par la politique d’Amine Gemayel, beaucoup d’entre eux rejetaient aussi les milices — dont le PSP et Amal — et l’économie de prédation qu’elles imposaient à la population libanaise. Ceux-là firent néanmoins aussi défection, avant ou après la victoire de l’opposition. Comme le relate un ancien soldat chiite, certains étaient tout simplement incapables de tirer sur des membres de leur entourage : « Nous devions tirer dans une région appelée Hay Al-Sellom [dans la banlieue sud de Beyrouth], alors que j’y habitais : mes proches, mes voisins… Impossible de tirer sur les miens ! »
Aujourd’hui, les soldats chiites représentent environ un tiers des effectifs, tandis que la majorité des militaires du rang sont d’origine rurale, ce qui signifie qu’ils conservent des liens étroits avec leurs villages d’origine. La perspective de déployer l’armée contre le Hezbollah revient donc à imposer un choix impossible à ces hommes et femmes qui chérissent leurs sociabilités du quotidien.
La fausse neutralité de l’État
Malgré les leçons que l’on peut tirer du soulèvement du 6 février 1984, l’ancien président Amine Gemayel a récemment encouragé son lointain successeur, Joseph Aoun, ainsi que le premier ministre, Nawaf Salam, à « aller jusqu’au bout dans les négociations avec Israël ». Gemayel fait partie de ceux qui appellent l’institution militaire à désarmer le Hezbollah. Les partisans de cette position soi-disant souverainiste invoquent souvent — ou se cachent derrière — la neutralité de l’État. Selon leur raisonnement, celui-ci se situe au-dessus de toutes les parties et doit donc détenir le monopole de la violence pour garantir la paix civile.
Certains vont encore plus loin pour justifier une confrontation militaire. Ils présentent le Hezbollah comme une milice supplétive de l’Iran — une simple « excroissance de la République islamique » qui n’appartient pas au corps politique libanais ou s’en est exclue. Cette rhétorique est typique d’une logique de guerre civile qui suppose l’excommunication de l’autre pour justifier la violence à son encontre. Cette logique renvoie à la guerre civile libanaise, lorsque la droite chrétienne prétendait défendre le Liban contre les « étrangers » — les Palestiniens, puis les Syriens —, tout en ignorant les revendications politiques de la gauche libanaise et en niant son autonomie.
La neutralité de l’État n’est toutefois qu’un mirage, surtout lorsque l’État en question et son armée dépendent autant de l’aide étrangère. Après le retrait de l’armée syrienne en 2005, Washington est rapidement redevenu le principal partenaire des forces armées libanaises en matière de formation, d’équipement et de financement. La crise sociale et économique à partir de 2019 a encore accentué la dépendance de l’armée libanaise aux bailleurs de fonds occidentaux et du Golfe, tels que les États-Unis, la France, le Qatar et les Émirats arabes unis. En contrepartie, la politique de défense du Liban s’est trouvée de plus en plus alignée sur la politique pro-israélienne des États-Unis au Proche-Orient.
Pour les États-Unis et leurs alliés, l’objectif est de faire de l’armée libanaise une force de maintien de l’ordre efficace, capable d’assurer la stabilité interne — tant que cela sert les intérêts des États-Unis et d’Israël — et d’affirmer sa primauté sur le Hezbollah. Dans une interview filmée accordée en septembre 2025 à l’émission « On the Record with Hadley Gamble » sur The National News, l’ambassadeur des États-Unis en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie Tom Barrack en arrive même à reconnaître sans fard que les États-Unis n’armaient pas les forces armées libanaises pour qu’elles combattent Israël, mais « pour qu’elles combattent leur propre peuple, le Hezbollah ». Cette politique est fondée sur le principe du qualitative military edge (« avantage militaire qualitatif ») qui doit garantir la supériorité militaire israélienne dans la région.
Le mirage de la souveraineté
Les autorités libanaises ont déjà tenté de miser sur les États-Unis pour rétablir la souveraineté de l’État et obtenir le retrait pacifique de l’armée israélienne du territoire national, en vain. Après l’invasion israélienne du Liban en mars 1978, le président Elias Sarkis (1976-1982) ne ménage aucun effort diplomatique pour reprendre le contrôle du sud du pays. Avec son ministre de la défense et des affaires étrangères, Fouad Boutros, ils exhortent Washington à faire pression sur Israël pour qu’il autorise le déploiement de l’armée libanaise dans la zone frontalière. Ignorant les avertissements états-uniens, Israël transforme cette zone en une « ceinture de sécurité » en s’appuyant sur l’Armée du Liban Sud (ALS).
À l’heure où l’alliance états-uno-israélienne se révèle plus forte que jamais, la question du désarmement du Hezbollah ne peut être dissociée d’un effort plus large qui vise à bâtir un État libanais véritablement souverain. La souveraineté consiste d’abord à construire une relation de confiance entre l’État libanais et une population qui n’a connu qu’un État absent — et parfois répressif — depuis sa création en 1920. Même avant la longue occupation israélienne débutée en 1978, les habitants du sud du Liban, en majorité chiites, se sentaient abandonnés par l’État. Malgré les efforts déployés pour réduire les inégalités dans le pays sous la présidence de Fouad Chehab (1958-1964) et de son successeur Charles Helou (1964-1970), le Sud a continué de pâtir d’un manque de services publics et d’infrastructures, à l’instar d’autres régions périphériques, telles que le Akkar et la plaine de la Bekaa. Mais contrairement à ces régions, il a également connu une longue histoire de guerre et de dépossession.
Dans les années 1950 et 1960, avant l’arrivée des combattants palestiniens, le sud du Liban subit au moins deux cents attaques israéliennes contre des habitations, du bétail et des récoltes. À la suite de la défaite arabe de 1967, Israël mène des incursions dévastatrices pour écraser les fedayin qui font de cette région un nouveau sanctuaire pour leur lutte de libération. Entre 1968 et 1974, quelque 3 000 attaques de l’armée israélienne ont lieu, occasionnant la mort de 880 civils et forçant un cinquième des 150 000 habitants de la zone frontalière à fuir plus au nord.
Tout au long de cette période, les gouvernements libanais successifs ordonnent à l’armée d’éviter tout affrontement avec les troupes israéliennes ; les militaires restent donc l’arme au pied, tout comme aujourd’hui. Sous la présidence de Charles Helou puis celle de Soleiman Frangieh, la majorité des unités sont chargées de contenir les activités de la résistance palestinienne. De temps en temps, elles aident également les Forces de sécurité intérieure — l’équivalent de la police et de la gendarmerie au Liban — à réprimer les vastes mouvements sociaux auxquels participent de nombreux habitants du Sud.
Après la guerre de 1967, le Liban devient un foyer important de mobilisation populaire dans le contexte des Global Sixties : paysans, ouvriers, étudiants et intellectuels descendent dans la rue pour réclamer des réformes sociales et politiques et pour soutenir la lutte armée palestinienne. Loin d’être neutre, l’armée défend le statu quo. En avril 1969, l’armée tire à balles réelles sur des manifestations de solidarité avec les fedayin à Beyrouth et à Saïda. En février 1975, une manifestation de pêcheurs à Saïda est réprimée dans le sang par les militaires. Pour Tabitha Petran, comme pour de nombreux autres observateurs, « nombre de facteurs internes qui ont contribué au déclenchement de la guerre civile étaient déjà présents dans les événements de Saïda : l’injustice sociale liée aux disparités régionales et confessionnelles ; l’impuissance de l’État et le déploiement de l’armée comme instrument du pouvoir maronite ; et l’émergence d’un front populaire en faveur du changement. »
Rompre avec cet héritage douloureux nécessite une refonte du système politique qui permette une véritable représentation populaire, à l’abri des marchandages confessionnels et clientélistes, ainsi que l’élaboration d’une politique de défense consensuelle.
« La force du Liban réside dans sa faiblesse »
La faiblesse de l’armée libanaise est souvent présentée comme le fruit de l’impéritie de l’État, illustrée par la crise post-2019, et de l’impérialisme états-unien. Ses origines sont toutefois plus complexes. De l’indépendance de 1943 jusqu’au début de la guerre civile, les élites politiques s’accordent à privilégier le maintien de l’ordre au détriment de la défense des frontières.
D’une part, pour les leaders traditionnels de toutes les communautés, les capacités limitées de l’armée libanaise servaient à justifier son absence de participation à l’effort de guerre arabe face à Israël. D’autre part, tout renforcement de l’institution militaire risquait de saper les fondements de la domination politique chrétienne puisqu’il nécessiterait le recrutement d’une majorité de soldats musulmans face au manque de recrues chrétiennes.
La faiblesse de l’armée devait être compensée par la protection d’une puissance occidentale : la France, puis, de plus en plus, les États-Unis, après le déclin de la puissance française dans le sillage de la débâcle de Suez en 1956 et de la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962). Pierre Gemayel, fondateur du parti Kataëb, a résumé cette doctrine dans son intervention devant le Parlement en 1973 :
La force du Liban ne réside pas dans l’armée, mais dans notre force, dans son respect des conventions internationales et dans nos amitiés.
Sa formule a été reprise de manière tronquée dans le slogan « la force du Liban réside dans sa faiblesse », en vogue parmi les milieux conservateurs dans les années qui ont précédé la guerre civile.
Les mots de Pierre Gemayel résonnent encore aujourd’hui. Dans une interview accordée le 21 avril 2026 à Sky News Arabia, Samir Geagea, chef des Forces libanaises — un rejeton du Parti Kataëb —, a suggéré que le seul levier du gouvernement libanais dans ses négociations avec Israël résidait dans « les nombreuses personnes [qui] aiment le Liban ». Son argument repose sur l’idée que le Liban ne peut être un « État de la confrontation » — une expression utilisée dans les années 1960 pour désigner les États arabes en première ligne pour la libération de la Palestine —, comme si le renforcement de l’institution militaire portait nécessairement sur ses capacités offensives. Un tel raisonnement exclut la défense légitime, à commencer par la protection contre les drones et les avions de combat, et laisse ainsi le Liban vulnérable.
L’équation militaire a évolué depuis la fin de la guerre civile puisque plus des deux tiers des soldats de l’armée libanaise sont désormais musulmans. Seul le corps des officiers conserve une proportion équivalente entre chrétiens et musulmans. Le renforcement des forces armées libanaises est néanmoins toujours perçu comme une menace par les deux principaux camps politiques du Liban : par le Hezbollah et ses alliés qui estiment qu’un tel renforcement se retournerait contre eux ; par les leaders politiques pro-occidentaux et leurs parrains étrangers — les États-Unis et l’Arabie saoudite au premier chef — qui redoutent que les équipements de l’armée ne tombent entre les mains du Hezbollah. Ce sont ces craintes qui ont amené Riyad à suspendre, en 2016, l’aide de 3 milliards de dollars promise à l’armée libanaise.
L’alerte des « officiers patriotes »
La polarisation actuelle de la scène politique libanaise rappelle les débats houleux qui entouraient le renforcement de l’armée au début des années 1970. À cette époque, les leaders traditionnels musulmans, tels que Rachid Karamé, premier ministre (1969-1970), et Saëb Salam, ministre de l’intérieur (1970-1973), exigent une plus grande participation au sommet de l’État avant d’accepter tout renforcement de l’institution militaire. Ils réclament des prérogatives accrues pour le premier ministre, la parité entre chrétiens et musulmans au Parlement et un commandement collégial et multiconfessionnel de l’armée. Le Mouvement national libanais rejette ce compromis confessionnel et prône une refonte complète du système politique et l’abolition du confessionnalisme comme conditions préalables. Le leader du MNL, Kamal Joumblatt, et ses alliés craignent à juste titre que l’armée libanaise ne soit utilisée pour réprimer la coalition de la gauche et de l’OLP plutôt que pour défendre le pays contre les agressions israéliennes.
En janvier 1976, un groupe restreint d’officiers progressistes cherche à sortir de cette impasse. Les « officiers libres patriotes », comme ils se dénomment eux-mêmes, fondent l’Armée du Liban arabe (ALA), une faction dissidente qui vise à empêcher l’utilisation de l’armée contre la gauche et la résistance palestinienne.
À l’instar du MNL, l’ALA n’échappe pas aux clivages confessionnels et aux rivalités internes. Le coup de grâce vient toutefois d’une intervention étrangère. Dans la nuit du 31 mai au 1er juin 1976, quelque six mille soldats syriens franchissent la frontière libanaise. Avec l’accord des États-Unis et d’Israël, le président syrien Hafez Al-Assad intervient pour sauver la droite chrétienne, au bord de la défaite. Soucieux de préserver leurs acquis militaires, le MNL et l’Armée du Liban arabe choisissent de résister à l’offensive syrienne, mais sont finalement écrasés à l’automne 1976.
L’âge d’or contrasté des officiers révolutionnaires arabes est depuis longtemps révolu. Pourtant, comme par le passé, nombreux sont ceux qui, au sein des forces armées libanaises, refusent catégoriquement de voir leur institution retourner ses armes contre son propre peuple. Le 12 mars 2026, une déclaration attribuée à un groupe d’« officiers patriotes » avertit :
Placer l’armée en situation de confrontation avec sa propre population ou lui confier la mission de traquer ceux qui résistent à l’agression étrangère crée un dangereux précédent qui met gravement en péril la cohésion de l’armée et la stabilité nationale. De telles décisions risquent d’affaiblir le rôle fédérateur de l’armée et d’exposer son unité interne à de dangereuses secousses dont les conséquences s’annoncent funestes.

