Michaël Zemmour : Il est difficile de faire passer la désindexation des retraites pour la correction d’une injustice
Publié le par FSC
Suspendre l’indexation des retraites sur la hausse des prix est une mauvaise idée, explique l’économiste
Le débat budgétaire revient et, avec lui, la recherche d’économies qui porteraient notamment sur les retraites. Il résonne malheureusement comme une redite des années précédentes, et fait jusqu’ici l’impasse sur les enjeux climatiques. Pourtant, la gestion des risques de l’été prochain (écoles fournaises, hôpitaux non rafraîchis, incendies, gestion de l’eau…) relève bien de ce gouvernement et de cette Assemblée : ce sujet devrait primer lors de cette rentrée, quelles que soient les mesures d’ajustement budgétaire jugées nécessaires.
Pour ce qui est des retraites, suspendre l’indexation des pensions sur la hausse des prix est une source d’économies évidente. La recette peut marcher (budgétairement), et elle n’est pas un tabou (on y a déjà eu recours). Mais elle écorne le contrat passé avec les assurés, qui veut que les pensions de base, si elles ne progressent jamais, ne perdent pas de valeur au cours du temps. C’est un des piliers de la confiance nécessaire au système, inscrit dans la loi.
Par ailleurs, il est difficile de faire passer la désindexation pour la correction d’une injustice. Les retraités n’ont pas été épargnés par les difficultés économiques récentes et ne sont pas le groupe privilégié que certains décrivent.
Désindexer de l’inflation les pensions serait légitime si les revenus des actifs avaient connu un choc économique permanent, qui ne se serait pas transmis aux pensions de retraite. Mais, dans la période récente, les pensions n’ont pas connu une évolution favorable. Les retraites complémentaires du privé (Agirc-Arrco), qui représentent un tiers de la pension des retraités modestes et plus pour les pensions élevées, sont déjà sous-indexées. De plus, des mesures ciblées – désindexation temporaire des retraites de base en 2014, hausse de la contribution sociale généralisée [CSG] en 2018 – ont accentué le phénomène. Certes, en 2022 et 2023, années de forte inflation, les pensions de base ont progressé davantage que les salaires ; mais, toutes les autres années, l’inverse s’est produit.
Sur une décennie, le pouvoir d’achat total des pensions est ainsi en légère diminution. Cette baisse est plus marquée pour les pensions élevées, mais le taux de pauvreté des retraités, sensiblement inférieur à celui du reste de la population, a connu un rebond.
Hétérogénéité
Au-delà de leur évolution, les pensions ne sont-elles pas trop élevées ? Si la désindexation des pensions peut « rapporter » beaucoup, c’est surtout parce qu’il y a beaucoup de retraités, et non parce que les pensions sont très élevées. Et, de fait, le gouvernement a précisé qu’il envisageait de cibler les pensions supérieures à 3 000 euros. Un tel seuil ramènerait le produit de la désindexation sous la barre du milliard d’euros, soit une efficacité budgétaire divisée par six.
En 2020, la pension nette médiane était de 1 200 euros pour les femmes et 1 600 euros pour les hommes. Les pensions de retraite totales brutes supérieures à 3 000 euros concernaient moins de 6 % des retraités (9 % des hommes et 3 % des femmes). Par comparaison, en équivalent temps plein, 20 % des salariés du privé avaient un salaire net supérieur à 3 000 euros la même année.
Bien sûr, les retraités n’ont souvent pas d’enfant à charge. En tenant compte de cette correction, on peut calculer leur « niveau de vie ». Les retraités pauvres ont un niveau de vie légèrement supérieur aux autres ménages pauvres (car le minimum vieillesse est supérieur au revenu de solidarité active), mais les retraités riches ont un niveau de vie moindre que les riches d’âge actif. On peut aussi rappeler que, parmi les retraités, sept sur dix sont propriétaires et ont moins de charge de logement ; mais, même en tenant compte de cet « avantage », le niveau de vie moyen des retraités est très légèrement inférieur à celui des actifs.
Et le patrimoine ? Sa détention est bien liée à l’âge, et l’écart entre les jeunes et les plus de 50 ans s’est fortement creusé depuis 2010. Mais, là encore, c’est l’hétérogénéité qui domine parmi les retraités : une petite minorité de ménages fortunés fait face à une majorité de ménages ne possédant que leur logement.
N’y a-t-il donc aucun sujet ? Pas tout à fait. Le niveau de vie relatif des retraités, par rapport à celui des actifs, a atteint un sommet historique en 2015, sous l’effet combiné du ralentissement des revenus d’activité et de l’amélioration des pensions féminines. Il reste relativement élevé, à la fois au regard de l’histoire et des pays étrangers comparables. Mais sa réduction a commencé, une évolution qui va s’accentuer avec la sous-indexation des pensions du privé et la baisse des pensions des nouveaux retraités en euros constants, en particulier dans la fonction publique.
Si la période est aux efforts budgétaires, et que chacun doit en prendre sa part, ménages – y compris retraités – et entreprises, il existe des outils plus appropriés que la désindexation : gel ou relèvement du barème de l’impôt sur le revenu, taxation des revenus financiers (plus dynamiques ces temps-ci que les revenus d’activité) ou imposition du patrimoine. Ces outils n’épargneraient pas les retraités aisés, mais permettraient un effort progressif et réparti sur l’ensemble des revenus. La révision de dispositifs fiscaux spécifiques aux retraités (comme un alignement du taux de CSG des retraités aisés sur celui des autres ménages, ou la remise en cause de l’abattement de 10 % sur les pensions pour le calcul de l’impôt sur le revenu) pourrait également être mobilisée si l’objectif est de mener une action différenciée sur ce public, ce qui n’a en soi rien d’une évidence.