Le journaliste Charles Sapin, nommé cet été directeur adjoint de l'hebdomadaire d'extrême droite, assurera chaque dimanche un édito politique dans la matinale de France Inter. Ce spécialiste du Rassemblement national et des droites radicales, passé par « le Figaro » et « le Point », récuse le qualificatif d'« extrême droite » au profit de « nationaliste ».
Le dimanche, à 7 heures 42, France Inter diffusera la chronique d'un éditorialiste venu de « Valeurs actuelles ». La direction de la station a annoncé mercredi 26 août à sa rédaction l'arrivée de Charles Sapin, tout juste nommé directeur adjoint de l'hebdomadaire d'extrême droite. Il complétera le trio formé par Anne Rosencher (« l'Express ») le vendredi, et Camille Vigogne Le Coat, grande reporter au « Nouvel Obs », le samedi. Le passage du « Point » de Charles Sapin à « Valeurs actuelles » donne à son recrutement une portée particulière. Sur X, Charles Sapin s'est dit « fier » d'épauler le directeur de la rédaction Tugdual Denis« à l'orée de cette présidentielle décisive ».
Pendant que le rapport Alloncle fait diversion, l'idée de la privatisation de l'audiovisuel public fait son chemin
Le syndicat SNJ-CGT de Radio France a aussitôt dénoncé une « ligne rouge inacceptable » jugeant qu'un cadre d'un « organe de l'extrême droite multicondamné » n'avait pas sa place sur l'antenne publique. Le SNJ a, lui aussi, demandé le retrait de la chronique.
Auprès de « Libération », la direction de France Inter invoque le « pluralisme » et défend une radio où « on accepte tous les points de vue et opinions ». Elle assure avoir « la garantie, avec un profil comme Charles Sapin, qu'il n'y aura pas de propos discriminants ou de dérapages à l'antenne ». L'argument est loin de convaincre les syndicats.
Une « capitulation devant l'extrême droite »
Ce mercato s'inscrit dans un contexte particulièrement fébrile pour l'audiovisuel public. Le secteur sort d'une saison sous haute tension, marquée par six mois d'auditions à charge de la commission d'enquête parlementaire menée par Charles Alloncle, au cours de laquelle le député ciottiste a continuellement entretenu le soupçon de militantisme partisan à l'égard du service public.
A huit mois de la présidentielle de 2027, le timing accentue le sentiment d'une reculade managériale face aux procès en partialité instruits par les droites dures. D'autant que l'arrivée de Charles Sapin coïncide avec la mise à l'écart définitive de l'éditorialiste Thomas Legrand. Suspendu à la rentrée 2025 après l'exploitation par le média d'extrême droite « l'Incorrect » d'un enregistrement clandestin avec Patrick Cohen et des cadres du Parti socialiste, l'ancien matinalier n'a pas été réintégré. Dans une tribune publiée dans « Le Monde », il dénonce le manque de courage de Radio France face à une « campagne extérieure, mensongère, et manipulatrice » : « La liberté de la presse ne disparaît presque jamais d'un seul coup. Elle s'érode par petites concessions, par prudence, par fatigue, par peur du scandale. »
Le malaise ne se cantonne pas à la radio : à la télévision, France 2 s'est également attiré les foudres des syndicats en recrutant la figure du « Figaro » et de CNews, Eugénie Bastié, pour entourer Caroline Roux dans sa nouvelle formule de l'émission politique « L'heure de vérité ». Pour la CGT, cette question de respectabilité prend des allures de « capitulation devant l'extrême droite avant même qu'elle n'accède au pouvoir ».
Du « Figaro » au « Point », spécialiste des droites radicales
Passé par « l'Opinion », « le Parisien » et CNews, Charles Sapin rejoint en 2017 le service politique du « Figaro ». Il y suit pendant près de cinq ans le Front national, devenu Rassemblement national (RN), puis la campagne présidentielle d'Eric Zemmour. Quand la complaisance d'une partie du journal envers l'essayiste fracture la rédaction, Charles Sapin récuse tout parti pris dans « Le Monde » : « Je ne suis là ni pour le porter au pouvoir, ni pour l'empêcher. Je ne suis pas militant. » Interrogé deux mois plus tôt par Mediapart sur la bulle médiatique autour de Zemmour, il déclarait : « Il y a un phénomène électoral, on le voit dans les sondages [Eric Zemmour a recueilli 7,07 % des voix au premier tour en 2022, NDLR]. On manquerait à notre mission en ne le traitant pas. » La même année, il cosigne avec François-Xavier Bourmand « Macron-Le Pen, le tango des fossoyeurs », une enquête consacrée aux deux finalistes de 2017.
En juillet 2022, « la Lettre » annonce son arrivée au « Point » pour septembre de la même année pour couvrir l'extrême droite, les populismes européens et leur influence en France. Cette spécialisation en fait un habitué de BFMTV, et un invité plus ou moins régulier de France Inter ou C à vous. Dans un décompte réalisé en octobre 2025, « Arrêt sur images » le plaçait parmi les trois principales figures du « Point » invitées sur BFMTV.
Le choix de ne plus écrire « extrême droite »
C'est sur le terrain sémantique que Charles Sapin cristallise le plus de critiques. Selon une journaliste politique au « Figaro », qui a témoigné anonymement auprès d'« Arrêt sur images », « lorsque Charles Sapin était encore au "Figaro", il militait dans la rédaction pour que l'on arrête d'écrire "extrême droite" ». Sollicité par le média, l'intéressé ne répond pas directement et renvoie à son livre paru en 2024 : « Les Moissons de la colère. Plongée dans l'Europe nationaliste » (éditions du Cerf).
Le premier chapitre, intitulé « Vous avez dit "extrême droite" ? », expose son parti pris. Le terme n'aura « pas sa place » dans l'ouvrage, annonce Charles Sapin, pas plus que les qualificatifs « ultra », « post » ou « néofasciste ». « La charge symbolique attachée au terme "d'extrême droite" [...] rend inconfortable pour ne pas dire incompatible son usage à des fins strictement journalistiques », écrit-il. Dans ses articles au « Point », il lui préfère « nationaliste » pour qualifier le RN, ses élus et son lectorat.
Le « JDD » de Bolloré ou le retour des vieilles méthodes pamphlétaires de l'extrême droite
Charles Sapin, souligne « Le Monde » dans sa critique de l'ouvrage, refuse même de qualifier d'extrême droite l'AfD allemande et reprend à son compte la thèse d'une « submersion migratoire ».
Le pari de la nouvelle direction de « Valeurs actuelles »
Racheté fin 2025 par Benjamin La Combe, Alexis Caude et le milliardaire conservateur Pierre-Edouard Stérin, « Valeurs actuelles » entend, selon « la Lettre », parler à un lectorat « qui navigue d'Edouard Philippe à Marine Le Pen et Jordan Bardella, en passant par Sarah Knafo ». La direction souhaite rompre avec l'ère Geoffroy Lejeune, durant laquelle l'hebdomadaire avait mis sa rédaction « au service d'Eric Zemmour », écrit le média spécialisé.
Cette prétendue refonte éditoriale n'efface pas le lourd passif pénal du magazine. En 2015, son ancien directeur Yves de Kerdrel était condamné pour provocation à la discrimination, à la haine où à la violence envers les Roms et pour diffamation après le dossier « Roms, l'Overdose ». En 2022, la cour d'appel de Paris a par ailleurs confirmé la condamnation du directeur de la publication Erik Monjalous et du journaliste Laurent Jullien pour injure publique à caractère raciste envers Danièle Obono. La députée insoumise avait été représentée en image en esclave, un collier de fer au cou. Le directeur de la rédaction Geoffrey Lejeune a, lui, été relaxé en appel.
« Valeurs actuelles » a encore des amis...
S'y ajoutent des unes aux relents antisémites visant George Soros en 2018 et des tribunes de militaires agitant la peur d'une « guerre civile » en 2021. Si ces dérives sont antérieures à l'arrivée de Charles Sapin, le SNJ de Radio France souligne que la ligne n'a pas varié quant aux attaques contre le service public, « Valeurs actuelles » ayant multiplié les dossiers à charge sur le « vrai visage » ou les « graves magouilles de l'audiovisuel public ». Si on en croit un sondage réalisé par l'hebdomadaire lui-même en juillet 2025 auprès de ses lecteurs, ils plébiscitent d'ailleurs la suppression pure et simple de France TV et Radio France.