Le bruit des bottes s’amplifie, mais les journalistes ne faiblissent pas. Les mois passent et les différentes directions de l’audiovisuel public cèdent aux exigences de l’extrême droite. La citadelle est attaquée de l’intérieur. Depuis la publication du rapport anti-service public du député ciottiste Charles Alloncle en mai, France Télévisions et Radio France ne cachent plus leur affaissement. L’arrivée en septembre de Charles Sapin, directeur adjoint deValeurs actuelles, comme éditorialiste sur France Inter reste le dernier exemple en date.
Pour les journalistes, la direction a dépassé une ligne rouge en confiant une chronique au directeur d’un hebdomadaire condamné notamment pour injures racistes. D’autant plus quele magazinea été racheté, il y a trois ans, par des investisseurs, notamment Pierre-Édouard Stérin, qui ne cache pas son envie de peser sur l’élection présidentielle avec l’union des droites.
« Jusqu’ici, nous reprochions à la direction de France Inter de ne pas nous protéger face aux pressions de l’extrême droite », rappelle Lionel Thompson, responsable syndical du SNJ-CGT à Radio France. Même si, dans un entretien auMondedaté du 4 septembre, la PDG de Radio France, Sibyle Veil, estime que« c’est la grandeur du service public que d’être pluraliste ». Mais de quel pluralisme parle-t-on ? Réunis en assemblée générale le 2 septembre, les syndicats ont lancé un appel à la grève pour les 13 et 14 septembre.
Consciente de la colère qui anime ses salariés, la direction de Radio France a interdit l’accès à la conférence de rentrée aux journalistes syndiqués. Malgré cette volonté de les réduire au silence, les journalistes du groupe se sont réunis devant la Maison ronde, le 4 septembre, pour interpeller les invités et leur remettre un tract signé de l’intersyndicale (CGT, CFDT, SNJ, FO) concernant ladite grève.
Vincent Meslet, le numéro deux de Radio France, dans une lettre interne envoyée ce 3 septembre, quel’Humanitéa pu consulter, donne le sentiment de minimiser l’avis des salariés, de les infantiliser et de culpabiliser tous ceux qui s’opposent à l’arrivée de la fachosphère.« Nous savons d’où vient cette colère, assure-t-il.Depuis deux ans, vous travaillez sous soupçon permanent. Chaque émission est épluchée, chaque phrase retournée, chaque erreur transformée en procès. Vous êtes convoqués, cités, caricaturés. »Avant de laisser sous-entendre que la réaction des journalistes quant à l’arrivée de Charles Sapin est liée à l’épuisement, tel un caprice.
Où sont passées les voix de gauche ?
À France Télévisions, la tendance est identique : nomination de Nathalie Saint-Cricq à la tête de la rédaction nationale en 2025, présence sur France Info de Nathan Devers et Paul Melun (deux chroniqueurs de CNews), ou encore l’arrivée d’Eugénie Bastié sur France 2 dansl’Heure de vérité. Par crainte de déplaire ou de disparaître, les directions des deux groupes publics cèdent sous couvert de pluralisme.« Cette vision se répand comme une traînée de poudre : la droite et le centre développent le même discours que le RN », pointe Éléonore Duplay, du SNJ-CGT de France Télévisions.« Si l’extrême droite arrive au pouvoir, ce faux pluralisme va s’amplifier, et pas seulement au niveau national », s’inquiète la journaliste de France 3 régions.
« Trop hâte qu’ils invitent des néonazis », s’est moqué l’humoriste Jessé, le 31 août, sur France Inter, prouvant que l’humour reste, plus que jamais, l’une des meilleures armes de résistance pour l’audiovisuel public. Où sont passées les voix de gauche ? Le service public n’a-t-il donc aucun journaliste politique à mettre à l’antenne ?« L’audiovisuel public n’est pas là pour donner un gage de bonne conduite, de soi-disant lissage de leurs médias, poursuit Lionel Thompson, du SNJ-CGT.Quelle est notre responsabilité en tant que média de service public par rapport à la banalisation des idées et de la parole d’extrême droite ? »
Le malaise grandit : selon une source interne, même des rédacteurs en chef de France Télévisions, plutôt ancrés à droite, se prennent le bec avec la hiérarchie quant à la nomination de certaines figures à l’antenne. Car rebelote et dix de der : Charles Sapin devrait aussi, selon notre source, intégrer France Télévisions.
La tentation des directions est de céder à l’extrême droite par anticipation.« Ils donnent des gages, avec le sentiment qu’en donnant un peu, on les laissera tranquilles, pointe Alexis Lévrier, historien spécialiste des médias.On a fait partir des figures identifiées de la gauche, humoristiques, journalistiques et, maintenant, on met à la place des gens d’extrême droite.
Sur le temps récent, c’est impossible de ne pas y voir une forme de cohérence, qui constitue finalement une capitulation. »La France devrait s’organiser dès maintenant en copiant ses voisins belges pour pratiquer le cordon sanitaire, soutient Lionel Thompson à propos de cette pratique visant à exclure les partis d’extrême droite de toute majorité politique. Et cela vaut aussi pour les journalistes et chroniqueurs.
Des journées d’action
« Embaucher une personne, c’est tolérer son courant de pensée. Ce n’est pas du pluralisme, mais un choix politique. Pourquoi donner des gages à ceux qui veulent nous tuer ? »interroge Pierre Mouchel, délégué central CGT de France Télévisions. Pour lui, ces décisions reviennent à cracher sur ceux qui construisent l’audiovisuel public puisque l’extrême droite exige sa privatisation.
Outre les rencontres avec la hiérarchie, la CGT de France Télévisions prévoit plusieurs journées d’action. Un rassemblement est notamment prévu devant le ministère de la Culture. Le syndicat prendra également part à la marche pour le climat ainsi qu’à la journée de manifestation interprofessionnelle, afin de dénoncer l’affaissement des directions.
Du 21 au 29 septembre, la CGT spectacle organise une semaine de grève et d’action contre les coupes budgétaires , l’extrême droite et ses idées pour défendre les services publics de la culture et de l’audiovisuel.« Nous devons nous réunir avec les syndicats des chaînes audiovisuelles privées, martèle Pierre Mouchel.Ensemble, nous serons plus forts pour lutter. »